Alexis V Mourtzouphle, l’usurpateur du parti anti-latin
Le jeune Alexis, que l’ost avait rétabli au prix du sang de la croisade, est mort étranglé dans un cachot des Grecs. Celui qui l’a renversé et qui ceint désormais le diadème s’est fait le chef de ceux qui nous haïssent. On le nomme Mourtzouphle, pour ses sourcils joints. Portrait du régicide parjure avec qui il faudra compter.
Il faut aujourd’hui nommer l’homme qui a rompu le pacte. Voici moins d’un an, nos barons et le seigneur doge de Venise ont ramené le jeune Alexis à Constantinople et l’ont assis sur le trône de ses pères, croyant tenir en lui un prince reconnaissant et un allié. Ce prince est mort, étranglé dans une geôle des Grecs, et à sa place règne celui qui l’a fait périr : Alexis Doukas, que les siens surnomment Mourtzouphle, à cause de ses sourcils épais et joints qui lui mangent le regard.
Nous le tenons pour un usurpateur et un régicide, et nous ne cacherons pas que le camp le nomme ainsi. Mais il ne suffit pas de le maudire : il faut dire d’où il vient, ce qu’il a fait, et ce qu’il porte avec lui. Car derrière cet homme se dresse tout un parti de Grecs qui, depuis longtemps, ne nous veut aucun bien.
Un homme de la cour des Grecs
On sait peu de chose assurée de son sang. Il se dit de la parenté des Doukas, ces grandes maisons qui ont porté jadis la pourpre, et on le donne pour proche cousin de celui-là même qu’il a fait mourir. Les Grecs eux-mêmes s’y perdent, et leurs propres chroniqueurs le laissent obscur.
Ce qui est sûr, c’est qu’il a longtemps servi à la cour, non sans traverses. On rapporte qu’il connut la prison sous l’oncle usurpateur, cet Alexis qui avait aveuglé son propre frère, puis qu’il en sortit et reçut une haute charge dans la maison impériale, l’intendance du trésor du basileus. C’est de là, du dedans même du palais, qu’il a conduit son coup.
Ce n’est donc pas un capitaine venu du dehors, ni un prince étranger. C’est un homme de la cour, nourri de ses intrigues, qui a su au bon moment lever contre les nôtres ce que la ville comptait de rancune. On le dit de vif esprit et de grande audace ; ses ennemis grecs, qui ne l’aiment guère, ajoutent qu’il est arrogant et de mœurs peu réglées. Nous rapportons ces dires pour ce qu’ils valent, sans nous en porter garants.
La nuit du régicide
Voici comment la chose s’est faite, autant qu’on la peut reconstituer. Depuis des semaines, la ville grondait contre le jeune Alexis, qu’on tenait pour le jouet des Latins, incapable de tenir les promesses folles qu’il nous avait faites et de payer ce qu’il devait. Le peuple et les grands cherchaient déjà un autre maître ; on avait même, dit-on, proclamé un certain Kanabos malgré lui.
Dans cette confusion, Mourtzouphle a frappé. Une nuit de la fin de janvier, il a gagné à sa cause les porteurs de haches, ces gardes du Nord qui veillent sur le palais, et fait saisir le jeune Alexis et son père, le vieil Isaac aveugle. Le père, brisé, n’a guère survécu à la nouvelle. Le fils, on l’a d’abord jeté aux fers ; puis, comme nos seigneurs pressaient pour qu’on le rendît au trône, on l’a étranglé dans sa geôle. Peu de jours après, Mourtzouphle s’est fait couronner basileus.
Ainsi le prince au nom de qui la croisade avait tourné ses armes est mort de la main de ceux mêmes qu’il prétendait ramener à l’obéissance. Le pacte de Zara est rompu, et le sang qui l’a scellé crie vers nos tentes.
Le chef d’un vieux ressentiment
Il ne faudrait pas croire que cette haine des Latins soit née de notre venue. Elle est ancienne, et Mourtzouphle n’a fait que s’en saisir. Nos aînés se souviennent qu’il y a plus de vingt ans, dans cette même ville, le peuple grec se rua sur les marchands d’Occident, Vénitiens, Pisans, Génois établis sur la Corne d’Or, en massacra un grand nombre, pilla leurs maisons et leurs églises, et chassa par la mer ceux qui purent fuir. Ce jour-là est resté dans les mémoires des deux camps.
Voilà le fond sur quoi le nouveau maître a bâti son pouvoir : la rancune contre nos privilèges, contre notre foi que les Grecs disent séparée de la vraie Église, contre notre présence sous leurs murs. Il s’est fait le porte-drapeau de tous ceux qui aiment mieux mourir libres que de courber l’Église des Grecs sous Rome et de payer nos deniers.
Aussi ne se conduit-il pas en prince accommodant. Il a fait fermer les portes, relever les murailles, repousser nos gens quand ils sortent chercher des vivres. On l’a vu lancer le feu contre nos nefs et rompre les pourparlers que le seigneur doge avait tentés, jugeant nos conditions trop dures. Nous ne savons pas s’il pourra tenir la ville contre nous, ni ce que Dieu réserve à cette querelle. Mais nous savons désormais quel adversaire nous fait face : non plus un jeune prince débiteur, mais un régicide résolu qui a la ville derrière lui.