Enrico Dandolo, le doge qui ne lâche pas sa dette
Notre armée campe sur le Lido, la flotte est prête dans l’Arsenal, et pourtant rien ne bouge : il manque l’argent promis à Venise. Derrière ce silence, un vieillard aveugle, presque nonagénaire, qui gouverne la Sérénissime d’une main que rien ne fait trembler. Portrait du doge Enrico Dandolo, notre créancier et, pour l’heure, notre geôlier le plus poli.
On l’aperçoit rarement hors du palais, et jamais sans qu’on le mène par le bras. C’est pourtant lui qui tient, seul, la clé de tout : sans son bon vouloir, pas une voile de la flotte promise ne quittera le port. Le doge de Venise, Enrico Dandolo, a scellé avec nos envoyés le marché qui devait nous porter en Terre sainte. Il en tient aujourd’hui la lettre, et il entend qu’on l’honore jusqu’au dernier marc.
Nous le dressons ici tel qu’on le voit et tel qu’on le rapporte dans la cité, sans rien avancer que nous ne puissions tenir : ni la légende qui court sur ses yeux, ni le jugement qu’on pourrait porter, trop tôt, sur ses desseins.
Un vieillard qui gouverne depuis dix ans
Enrico Dandolo est doge de Venise depuis l’an 1192. On le dit fort avancé en âge, proche de quatre-vingt-dix ans, et sa vue, depuis longtemps déjà, ne lui sert plus à rien : il ne distingue plus, dit-on, une main levée devant son visage. Cette infirmité ne l’a pourtant jamais tenu à l’écart des affaires ; elle semble au contraire l’avoir aiguisé pour tout ce qui se traite à l’oreille et au calcul.
On rapporte à Venise qu’avant de ceindre le bonnet ducal, il servit longtemps la cité comme juge et comme ambassadeur, jusqu’à Constantinople même où il fut envoyé, voici bien des années, pour traiter des torts faits aux marchands vénitiens et de la restitution de leur quartier. L’homme connaît donc l’Empire des Grecs de longue date, et par ses propres négociations, non par ouï-dire.
L’homme du contrat
C’est lui qui, l’an dernier, reçut nos barons venus traiter du passage : quatre marcs d’argent par cheval et par chevalier, deux par les autres, contre une flotte et des vivres pour un an, le tout chiffré à quatre-vingt-cinq mille marcs. Le marché conclu, Venise a tenu sa part : les nefs sont armées, l’Arsenal a travaillé sans relâche, l’armée peut embarquer.
Mais l’argent promis n’est pas venu au complet. Il manque, dit-on dans le camp, plusieurs dizaines de milliers de marcs à la somme due, et le doge n’en rabat rien. Il ne hurle pas, il ne menace pas non plus de rompre : il attend, ferme, et laisse le poids de la dette peser sur nous. Beaucoup ici murmurent qu’un tel homme ne relâchera pas sa prise tant qu’il n’aura pas trouvé, d’une façon ou d’une autre, de quoi solder son compte.
Ce qu’on dit de sa cécité
On raconte, dans les tavernes du Rialto comme parmi nos gens, que les Grecs eux-mêmes l’auraient un jour privé de la vue, lors d’un séjour à Constantinople, par traîtrise ou par vengeance. Le récit court de bouche en bouche et gagne en netteté à chaque récit ; nul, pourtant, ne peut en produire un témoin sûr, et le doge lui-même n’en dit rien. Nous le rapportons comme un dire, non comme un fait, tant la chose reste incertaine.
Ce qui est certain, c’est qu’il ne voit plus depuis des années et que cela ne l’a jamais empêché de traiter, de compter et de tenir tête à des barons et des rois. Si le mal lui vient des Grecs ou d’ailleurs, la chose mérite d’être sue avant d’être jugée.