← Retour à l’édition Portrait

Alexis IV Ange, le prétendant aux monts d’or

Tandis que la flotte approche du Bosphore, il convient de regarder en face celui au nom de qui l’ost navigue désormais. Fils d’un basileus déchu, hôte des cours d’Occident, Alexis Ange a promis à nos seigneurs et à Venise plus qu’aucun prince grec n’a jamais promis. Portrait du jeune homme qui achète un trône avec des serments.

Guillaume de Béthune, chroniqueur 26 juin 1203 5 min de lecture

On le voit peu, à bord des nefs qui remontent vers la Corne d’Or. C’est pourtant en son nom que l’ost s’est détourné de l’Égypte, et que Venise a armé sa flotte vers ces rivages plutôt que vers ceux du Soudan. Il faut donc dire qui est ce jeune Grec que nos barons ont pris sous leur protection, et sur la foi de quelles promesses.

Il se nomme Alexis, fils d’Isaac, et se dit seul héritier légitime du trône des Grecs. Nous ne pouvons juger ici de son droit, que les Grecs eux-mêmes se disputent entre eux depuis des années. Nous rapportons ce qui se sait de son histoire et de ce qu’il a offert pour se faire rendre justice.

Un sang chassé du trône

Alexis est le fils de l’empereur Isaac, second de ce nom, que les Grecs appellent Isaac l’Ange. Voici huit ans, ce même Isaac fut renversé par son propre frère, celui qui se fait appeler aujourd’hui Alexis III, et l’usurpateur, pour s’assurer que jamais son aîné ne pût reprendre le sceptre, lui fit crever les yeux. On garda le père en prison ; le fils, à ce qu’on rapporte, fut d’abord épargné et retenu de même à la cour de l’usurpateur.

C’est l’an dernier que le jeune Alexis a trouvé moyen de fuir. Des marchands de Pise l’auraient fait sortir de Constantinople sur l’une de leurs nefs, et le voici jeté sur les côtes d’Italie, sans royaume, sans trésor, sans autre bien que son nom. Il gagna la cour de Philippe de Souabe, roi des Romains, qui a épousé sa sœur, et c’est là, dit-on, qu’il chercha des appuis pour faire valoir son droit contre son oncle.

D’exilé sans terre, il s’est fait solliciteur auprès des princes de la chrétienté, puis auprès de notre ost lui-même, alors rassemblé pour la croisade. Voilà l’homme : un neveu dépossédé qui n’a d’autre arme, pour rentrer chez lui, que ce qu’il peut promettre à qui l’y ramènera.

Ce qu’il a promis à Zara

C’est à Zara, cet hiver, que ses envoyés sont venus trouver les seigneurs de l’ost et le seigneur doge de Venise. L’offre était de celles qu’on n’a jamais vues faites par un prince grec : au trésor de la croisade, cent quatre-vingt-dix ou deux cents mille marcs d’argent, de quoi acquitter d’un coup la dette envers Venise et bien au-delà ; à l’armée qui le rétablirait, dix mille hommes de guerre grecs pour servir ensuite en Terre sainte, et cinq cents chevaliers entretenus à sa charge sur les lieux mêmes de la conquête ; à toute la chrétienté enfin, la soumission de l’Église des Grecs à Rome, mettant fin au schisme qui sépare depuis si longtemps les deux Églises.

Beaucoup, dans le camp, y ont vu la main de Dieu tendant enfin à la croisade les moyens qui lui manquaient depuis Venise. D’autres, et non des moindres, s’en sont détournés avec colère, refusant de porter la croix contre des chrétiens pour rétablir un prince sur un trône, fût-il le sien de droit ; plusieurs ont même quitté l’ost plutôt que d’y consentir. Le seigneur pape lui-même, dit-on, avait fait défendre qu’on tournât les armes contre des terres chrétiennes. Ce détour ne s’est donc pas fait sans débat ni sans dissension, et nous n’avons pas à trancher ici lequel des deux partis avait raison.

Un prince entre les mains d’autrui

À le voir sur le pont des nefs, on mesure combien ce jeune homme dépend désormais d’une armée qui n’est pas la sienne. Il n’a ni deniers comptés dans un coffre, ni soldats sous sa bannière, ni assurance que le peuple de Constantinople, à l’heure venue, criera son nom plutôt que celui de son oncle. Tout ce qu’il a offert, il devra le tenir une fois assis sur le trône, et non avant.

Nous ne dirons pas ce qu’il en adviendra. Nul ne sait ici si les Grecs rouvriront leurs portes à ce fils d’empereur déchu escorté par une flotte latine, ni si le trésor promis à Zara se trouvera seulement dans les coffres de la ville quand il faudra payer. Ce que nous savons, c’est le prix que l’ost s’est engagé à faire payer pour lui, et qu’il ne tient qu’à lui, désormais, de solder sa propre dette.

Le contexte

Isaac II Ange, père d’Alexis, avait pris le trône des Grecs en 1185 ; il en fut chassé et aveuglé par son propre frère, Alexis III, en 1195.

Le pape Innocent III avait interdit à la croisade de porter les armes contre des terres chrétiennes.

La flotte croisée et vénitienne, portant le jeune Alexis, a quitté Corfou au printemps pour remonter vers Constantinople.

État des informations

Nous ne préjugeons ici de rien : ni de l’accueil que Constantinople réservera à ce prince, ni de sa capacité à tenir ce qu’il a promis. Ce portrait s’en tient à ce qui est connu de son histoire et de ses engagements à la date de ce jour.

Ce que l’on sait

  • Alexis est le fils d’Isaac II Ange, empereur déposé et aveuglé en 1195 par son propre frère, Alexis III.
  • Échappé de Constantinople en 1201, il s’est réfugié auprès de son beau-frère Philippe de Souabe, roi des Romains.
  • Ses envoyés ont négocié avec l’ost et Venise à Zara, promettant deniers, troupes, ravitaillement et la soumission de l’Église grecque à Rome en échange de son rétablissement sur le trône.

Ce que l’on ignore

  • Sa capacité réelle à tenir ces promesses une fois assis sur le trône n’est connue de personne.
  • Son avenir, comme celui de son oncle et de la ville même, demeure entièrement incertain.

Sources historiques utilisées

secondary

Alexis IV Ange

Article de Wikipédia en français consulté pour la filiation, la déposition et l’aveuglement d’Isaac II en 1195, la fuite du jeune Alexis en 1201 et les négociations menées à Zara en janvier 1203.

secondary

Alexios IV Angelos

Article de Wikipédia en anglais consulté pour recouper l’évasion à bord d’un navire pisan, le refuge auprès de Philippe de Souabe et le détail des promesses faites aux croisés (deniers, troupes, soumission ecclésiastique).

secondary

Quatrième croisade

Article de Wikipédia en français consulté pour situer les promesses de Zara dans la chronologie générale de la croisade et le détournement de la flotte vers Constantinople.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — le portrait du prétendant

Les Échos du Passé imaginent une gazette embarquée avec l’ost, alors que la flotte approche du Bosphore. Le portrait s’en tient à ce qui pouvait être connu et rapporté du jeune Alexis à cette date, sans préjuger de son avenir ni de celui de Constantinople.

Articles liés

Guerre

La flotte croisée jette l’ancre devant Constantinople

Après avoir doublé les côtes et remonté jusqu’au détroit, notre armée a mouillé ses nefs en vue de la plus grande cité de la chrétienté. De l’autre rive, la ville s’étale sans fin, hérissée de tours et de coupoles d’or. Nous sommes venus, dit-on, y rendre son trône au jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac déchu ; en échange, le prince nous a promis monts et merveilles. Nul, pour l’heure, ne sait si la cité l’accueillera en seigneur ou nous fermera ses portes.

25 juin 12036 min
Contexte

Le vœu du pape : frapper l’Égypte, rouvrir Jérusalem

Tandis que l’ost se rassemble et que les nefs s’arment, il n’est pas inutile de rappeler d’où vient ce grand voyage et vers quoi il tend. Voici bientôt quatre ans que le pape Innocent a appelé la chrétienté à reprendre les armes pour le Sépulcre. Cette fois, les barons ne veulent plus marcher droit sur la Syrie : ils veulent porter le fer au cœur même de la puissance ennemie, en la terre d’Égypte.

24 août 12024 min