Alexis IV Ange, le prétendant aux monts d’or
Tandis que la flotte approche du Bosphore, il convient de regarder en face celui au nom de qui l’ost navigue désormais. Fils d’un basileus déchu, hôte des cours d’Occident, Alexis Ange a promis à nos seigneurs et à Venise plus qu’aucun prince grec n’a jamais promis. Portrait du jeune homme qui achète un trône avec des serments.
On le voit peu, à bord des nefs qui remontent vers la Corne d’Or. C’est pourtant en son nom que l’ost s’est détourné de l’Égypte, et que Venise a armé sa flotte vers ces rivages plutôt que vers ceux du Soudan. Il faut donc dire qui est ce jeune Grec que nos barons ont pris sous leur protection, et sur la foi de quelles promesses.
Il se nomme Alexis, fils d’Isaac, et se dit seul héritier légitime du trône des Grecs. Nous ne pouvons juger ici de son droit, que les Grecs eux-mêmes se disputent entre eux depuis des années. Nous rapportons ce qui se sait de son histoire et de ce qu’il a offert pour se faire rendre justice.
Un sang chassé du trône
Alexis est le fils de l’empereur Isaac, second de ce nom, que les Grecs appellent Isaac l’Ange. Voici huit ans, ce même Isaac fut renversé par son propre frère, celui qui se fait appeler aujourd’hui Alexis III, et l’usurpateur, pour s’assurer que jamais son aîné ne pût reprendre le sceptre, lui fit crever les yeux. On garda le père en prison ; le fils, à ce qu’on rapporte, fut d’abord épargné et retenu de même à la cour de l’usurpateur.
C’est l’an dernier que le jeune Alexis a trouvé moyen de fuir. Des marchands de Pise l’auraient fait sortir de Constantinople sur l’une de leurs nefs, et le voici jeté sur les côtes d’Italie, sans royaume, sans trésor, sans autre bien que son nom. Il gagna la cour de Philippe de Souabe, roi des Romains, qui a épousé sa sœur, et c’est là, dit-on, qu’il chercha des appuis pour faire valoir son droit contre son oncle.
D’exilé sans terre, il s’est fait solliciteur auprès des princes de la chrétienté, puis auprès de notre ost lui-même, alors rassemblé pour la croisade. Voilà l’homme : un neveu dépossédé qui n’a d’autre arme, pour rentrer chez lui, que ce qu’il peut promettre à qui l’y ramènera.
Ce qu’il a promis à Zara
C’est à Zara, cet hiver, que ses envoyés sont venus trouver les seigneurs de l’ost et le seigneur doge de Venise. L’offre était de celles qu’on n’a jamais vues faites par un prince grec : au trésor de la croisade, cent quatre-vingt-dix ou deux cents mille marcs d’argent, de quoi acquitter d’un coup la dette envers Venise et bien au-delà ; à l’armée qui le rétablirait, dix mille hommes de guerre grecs pour servir ensuite en Terre sainte, et cinq cents chevaliers entretenus à sa charge sur les lieux mêmes de la conquête ; à toute la chrétienté enfin, la soumission de l’Église des Grecs à Rome, mettant fin au schisme qui sépare depuis si longtemps les deux Églises.
Beaucoup, dans le camp, y ont vu la main de Dieu tendant enfin à la croisade les moyens qui lui manquaient depuis Venise. D’autres, et non des moindres, s’en sont détournés avec colère, refusant de porter la croix contre des chrétiens pour rétablir un prince sur un trône, fût-il le sien de droit ; plusieurs ont même quitté l’ost plutôt que d’y consentir. Le seigneur pape lui-même, dit-on, avait fait défendre qu’on tournât les armes contre des terres chrétiennes. Ce détour ne s’est donc pas fait sans débat ni sans dissension, et nous n’avons pas à trancher ici lequel des deux partis avait raison.
Un prince entre les mains d’autrui
À le voir sur le pont des nefs, on mesure combien ce jeune homme dépend désormais d’une armée qui n’est pas la sienne. Il n’a ni deniers comptés dans un coffre, ni soldats sous sa bannière, ni assurance que le peuple de Constantinople, à l’heure venue, criera son nom plutôt que celui de son oncle. Tout ce qu’il a offert, il devra le tenir une fois assis sur le trône, et non avant.
Nous ne dirons pas ce qu’il en adviendra. Nul ne sait ici si les Grecs rouvriront leurs portes à ce fils d’empereur déchu escorté par une flotte latine, ni si le trésor promis à Zara se trouvera seulement dans les coffres de la ville quand il faudra payer. Ce que nous savons, c’est le prix que l’ost s’est engagé à faire payer pour lui, et qu’il ne tient qu’à lui, désormais, de solder sa propre dette.