Le partage de l’Empire : qui prend quoi
Sire Baudouin de Flandre porte désormais le titre d’empereur. Reste à savoir ce qu’il gouvernera au juste, et ce que garderont pour eux les Vénitiens et les barons. Le traité qui règle ce partage n’est pas né d’hier : nous l’avons relu de près, et un détail mérite d’être versé au dossier.
Depuis l’élection de sire Baudouin, chacun se demande à voix basse ce qu’il en sera des terres de l’empire des Grecs, et ce qui reviendra aux seigneurs qui ont pris la ville l’épée à la main. La réponse, en vérité, n’est pas à inventer : elle est déjà écrite. Les chefs de l’armée et la seigneurie de Venise s’étaient accordés sur un partage en bonne et due forme, pièce scellée par les barons et par les envoyés du doge. Ce n’est pas un butin qu’on se dispute à la criée : c’est un partage réglé à l’avance, comme on répartirait un fief entre héritiers.
Nous en avons obtenu communication et en donnons ici le fond, pour que nul ne s’étonne demain de voir tel comptoir vénitien ou telle terre de baron s’établir sans qu’on en ait discuté sur la place.
La part du lion pour Venise
La seigneurie de Venise sort de ce partage la mieux servie, et de loin. Le doge Enrico Dandolo, déjà vieux et aveugle mais dont le jugement ne faiblit en rien, porte désormais un titre qui dit tout de l’affaire : seigneur d’un quart et demi de tout l’empire des Romains. Trois parts sur huit, en langage de clerc — soit davantage que ce que garde l’empereur lui-même.
Ce ne sont point des terres à labourer que Venise réclame, mais ce qui fait sa puissance : des ports, des îles, des comptoirs sur les routes de la mer, et jusqu’à trois portions du quartier même de Constantinople. La Crète est comprise dans ce lot, de même que plusieurs places sur les rivages et îles de la Romanie utiles à ses galères. Il ne s’agit pas de gouverner un peuple, mais de tenir les clefs du commerce d’Orient. En cela, la cité des lagunes ne fait que poursuivre, par ce traité, ce qu’elle poursuivait déjà en armant la flotte : sa fortune se bâtit sur la mer, non sur la charrue.
L’empereur et les barons se partagent le reste
Sire Baudouin, en sa qualité d’empereur, reçoit un quart de l’ensemble des terres, auquel s’ajoutent les palais des Blachernes et du Boukoléon, sièges de la dignité impériale à Constantinople même. C’est peu, comparé à la part vénitienne, mais c’est l’honneur suprême et le titre qui commande à tous les autres.
Les trois huitièmes qui restent sont laissés aux barons de l’ost, à charge pour eux de s’en tailler des fiefs à la mesure de leurs services et de leurs troupes. Le marquis Boniface de Montferrat, qu’on dit destiné à Thessalonique, et les autres seigneurs francs devront s’entendre entre eux, terre par terre, sur ce qui leur revient. Nous ne cacherons pas qu’un tel partage, écrit sur parchemin, est une chose ; le tenir en pays grec, où bourgs et provinces n’ont pas tous ployé le genou, en est une autre.
Un pacte plus ancien qu’on ne le croit
Voici ce qui, à nos yeux de clerc, mérite d’être noté sans qu’on en tire une conclusion hâtive. Ce traité de partage n’a pas été rédigé au lendemain de la prise de la ville, comme le croient plusieurs, pour régler à froid le fruit d’une victoire imprévue. Il a été couché par écrit et scellé dès le mois de mars dernier, alors que l’armée campait encore hors les murs et que nul ne savait si la ville tomberait.
Que des chefs prudents aient voulu, avant le combat, s’accorder sur la manière d’en partager les fruits, n’a rien qui doive surprendre : c’est prudence de gens de guerre, non l’aveu d’un dessein caché. Mais nous ne taisons pas non plus ce que d’aucuns murmurent déjà dans les tentes et sur les navires : que ce papier signé si tôt donne à réfléchir sur ce que les chefs de l’ost tenaient déjà pour probable, sinon pour voulu, avant même que l’assaut ne fût donné. Nous rapportons la chose ; nous ne tranchons rien.