← Retour à l’édition Analyse

Le partage de l’Empire : qui prend quoi

Sire Baudouin de Flandre porte désormais le titre d’empereur. Reste à savoir ce qu’il gouvernera au juste, et ce que garderont pour eux les Vénitiens et les barons. Le traité qui règle ce partage n’est pas né d’hier : nous l’avons relu de près, et un détail mérite d’être versé au dossier.

Aymar de Cîteaux, clerc 11 mai 1204 5 min de lecture

Depuis l’élection de sire Baudouin, chacun se demande à voix basse ce qu’il en sera des terres de l’empire des Grecs, et ce qui reviendra aux seigneurs qui ont pris la ville l’épée à la main. La réponse, en vérité, n’est pas à inventer : elle est déjà écrite. Les chefs de l’armée et la seigneurie de Venise s’étaient accordés sur un partage en bonne et due forme, pièce scellée par les barons et par les envoyés du doge. Ce n’est pas un butin qu’on se dispute à la criée : c’est un partage réglé à l’avance, comme on répartirait un fief entre héritiers.

Nous en avons obtenu communication et en donnons ici le fond, pour que nul ne s’étonne demain de voir tel comptoir vénitien ou telle terre de baron s’établir sans qu’on en ait discuté sur la place.

La part du lion pour Venise

La seigneurie de Venise sort de ce partage la mieux servie, et de loin. Le doge Enrico Dandolo, déjà vieux et aveugle mais dont le jugement ne faiblit en rien, porte désormais un titre qui dit tout de l’affaire : seigneur d’un quart et demi de tout l’empire des Romains. Trois parts sur huit, en langage de clerc — soit davantage que ce que garde l’empereur lui-même.

Ce ne sont point des terres à labourer que Venise réclame, mais ce qui fait sa puissance : des ports, des îles, des comptoirs sur les routes de la mer, et jusqu’à trois portions du quartier même de Constantinople. La Crète est comprise dans ce lot, de même que plusieurs places sur les rivages et îles de la Romanie utiles à ses galères. Il ne s’agit pas de gouverner un peuple, mais de tenir les clefs du commerce d’Orient. En cela, la cité des lagunes ne fait que poursuivre, par ce traité, ce qu’elle poursuivait déjà en armant la flotte : sa fortune se bâtit sur la mer, non sur la charrue.

L’empereur et les barons se partagent le reste

Sire Baudouin, en sa qualité d’empereur, reçoit un quart de l’ensemble des terres, auquel s’ajoutent les palais des Blachernes et du Boukoléon, sièges de la dignité impériale à Constantinople même. C’est peu, comparé à la part vénitienne, mais c’est l’honneur suprême et le titre qui commande à tous les autres.

Les trois huitièmes qui restent sont laissés aux barons de l’ost, à charge pour eux de s’en tailler des fiefs à la mesure de leurs services et de leurs troupes. Le marquis Boniface de Montferrat, qu’on dit destiné à Thessalonique, et les autres seigneurs francs devront s’entendre entre eux, terre par terre, sur ce qui leur revient. Nous ne cacherons pas qu’un tel partage, écrit sur parchemin, est une chose ; le tenir en pays grec, où bourgs et provinces n’ont pas tous ployé le genou, en est une autre.

Un pacte plus ancien qu’on ne le croit

Voici ce qui, à nos yeux de clerc, mérite d’être noté sans qu’on en tire une conclusion hâtive. Ce traité de partage n’a pas été rédigé au lendemain de la prise de la ville, comme le croient plusieurs, pour régler à froid le fruit d’une victoire imprévue. Il a été couché par écrit et scellé dès le mois de mars dernier, alors que l’armée campait encore hors les murs et que nul ne savait si la ville tomberait.

Que des chefs prudents aient voulu, avant le combat, s’accorder sur la manière d’en partager les fruits, n’a rien qui doive surprendre : c’est prudence de gens de guerre, non l’aveu d’un dessein caché. Mais nous ne taisons pas non plus ce que d’aucuns murmurent déjà dans les tentes et sur les navires : que ce papier signé si tôt donne à réfléchir sur ce que les chefs de l’ost tenaient déjà pour probable, sinon pour voulu, avant même que l’assaut ne fût donné. Nous rapportons la chose ; nous ne tranchons rien.

Le contexte

Baudouin de Flandre a été élu empereur le 9 mai par le collège des barons et des Vénitiens, quelques semaines après la prise de la ville les 12 et 13 avril.

Le pape Innocent III avait, avant le départ de l’armée, interdit d’attaquer une terre chrétienne.

La dette contractée envers Venise pour le passage de mer, jamais soldée en entier, pesait sur l’armée depuis l’escale de Zara.

État des informations

Nous donnons ici les grandes proportions du partage telles qu’elles figurent au traité ; les terres précises restent, pour plusieurs provinces, à établir sur le terrain. Le rapprochement entre la date de rédaction du pacte et celle de l’assaut est un fait, non une conclusion : nous le versons au débat sans y répondre.

Ce que l’on sait

  • Un traité de partage de l’empire des Grecs (que les clercs latins désignent Partitio Romaniae) fixe la répartition des terres entre Venise, l’empereur et les barons.
  • Venise en reçoit la part la plus riche en ports, îles et comptoirs — le doge en tire le titre de « seigneur d’un quart et demi » de l’empire.
  • L’empereur Baudouin garde un quart des terres, ainsi que les palais des Blachernes et du Boukoléon.
  • Les barons se partagent le reste, à charge d’en tenir eux-mêmes les terres.
  • Ce traité a été rédigé et scellé dès le mois de mars, avant l’assaut d’avril.

Ce que l’on ignore

  • Si ce partage, écrit sur parchemin, pourra seulement être tenu sur le terrain, dans des provinces où l’autorité franque et vénitienne n’est encore reconnue nulle part.
  • Ce que la rédaction si précoce de ce pacte dit vraiment des intentions des chefs avant l’assaut — accord de prudence entre gens de guerre, ou signe d’un dessein plus ancien qu’on ne l’a d’abord cru : la chose se discute, et nous ne la tranchons pas.

Sources historiques utilisées

secondary

Partitio terrarum imperii Romaniae

Article de Wikipédia en anglais détaillant les termes du traité : rédaction en mars 1204, part vénitienne des trois huitièmes (titre « quartae et dimidiae partis »), quart impérial avec les palais des Blachernes et du Boukoléon, et part des barons.

secondary

Empire latin de Constantinople

Article de Wikipédia en français sur l’Empire latin, croisé pour la répartition en six parts (deux pour l’empereur, deux pour les barons, deux pour Venise) et le rôle du collège de douze électeurs.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — un clerc lit le traité

Aujourd’hier imagine un clerc latin de l’entourage des barons, à même de consulter la pièce scellée du partage, restituant ses termes en clair pour ses lecteurs sans trancher le débat sur l’antériorité du pacte.

Articles liés

Analyse

Complot ou enchaînement de hasards ? Comment la Croix a pris Constantinople

La grande cité des Grecs est tombée, et notre camp campe désormais dans ses palais. Mais qu’on refasse à rebours le chemin parcouru depuis que nous avons pris la Croix, et une question demeure, que nul ici ne tranche : avons-nous suivi un dessein tramé de longue main, ou avons-nous été conduits ici de proche en proche, chaque pas commandant le suivant, sans que personne l’eût voulu au départ ? Je livre le débat tel qu’il court sous les tentes, sans prétendre le clore.

17 mai 12046 min