Faut-il porter le fer sur des chrétiens pour payer Venise ?
Deux jours après la reddition de Zara, un clerc de l’ost, qui a pris la croix pour délivrer le Sépulcre et non pour assiéger des chrétiens, dépose ici sa peine et sa colère. Ce qu’il a vu sous les murailles ne le quitte pas.
Je n’ai pas cousu la croix sur mon épaule pour ce que j’ai vu ces derniers jours sous les murs de Zara. J’ai fait le vœu du saint voyage pour délivrer le tombeau du Christ, pour venger l’outrage fait au Sépulcre. Or voici que notre première besogne d’armes, la première ville que nous avons prise d’assaut depuis que nous avons quitté nos terres, est une cité de chrétiens, tenue par un roi qui a lui-même pris la croix. Que l’on me dise en quoi cela sert Jérusalem.
Je sais ce qu’on me répondra, et je l’ai entendu répéter tout le long de cette marche vers les remparts : sans Venise, point de nefs ; sans nefs, point de voyage d’outre-mer. Notre dette envers le Doge n’est pas acquittée, et l’on m’a expliqué qu’il fallait bien la payer d’une manière ou d’une autre, fût-ce en prenant une ville pour un autre. Je ne nie pas la nécessité qu’on m’oppose. Je dis seulement qu’une nécessité n’est pas un droit, et que la nôtre nous a menés là où nul de nous, en prenant la croix, n’avait juré d’aller.
Un interdit connu de tous, et rompu quand même
Ce n’est pas faute d’avoir été avertis. Avant même que l’ost ne quitte les lagunes, des lettres du pape Innocent étaient parvenues au camp, portant défense expresse de tourner les armes contre des chrétiens, sous peine d’anathème. Des hommes de robe l’ont redit publiquement, devant les barons assemblés : cette ville est chrétienne, vous êtes des pèlerins, il vous est interdit de la toucher. Je l’ai entendu de mes propres oreilles, comme beaucoup d’autres ici.
Et pourtant les machines ont été dressées, et pourtant les murs ont été battus, et pourtant la ville s’est rendue au bout de deux semaines, la veille de la Sainte-Catherine. Je ne sais quel conseil a prévalu sur les barons ni quelle part chacun y a prise ; je sais seulement que la défense du pape était publique, qu’elle a été redite haut, et qu’elle n’a arrêté personne.
Le prix qu’on nous fera payer
On rapporte déjà dans le camp, depuis hier, que Rome aurait frappé l’armée entière du fer de l’anathème pour ce qui s’est fait à Zara. Je ne puis dire si la nouvelle qui court est déjà la sentence même ou seulement son écho couru en avant d’elle ; mais que le pape ait à sévir, après ce qu’il avait défendu en termes si clairs, cela ne me surprend en rien. Comment pourrait-il en aller autrement ? Un pasteur qui verrait son troupeau fouler aux pieds sa défense la plus expresse, et qui n’en dirait rien, ne serait bientôt plus obéi de personne.
Voici donc où nous en sommes, à peine sortis de nos terres : des hommes qui ont juré de racheter leurs péchés par le voyage de Jérusalem se trouvent, à leur toute première halte, sous le coup de l’anathème du Vicaire du Christ. Je laisse à de plus savants que moi le soin de dire si l’absolution viendra vite, et pour qui ; je dis seulement qu’un pèlerin excommunié n’est plus un pèlerin, et que ce fardeau-là pèsera sur nos consciences bien plus lourd que la dette de Venise ne pesait sur nos coffres.
Ce que nous devions à Venise, ce que nous devons à Dieu
On me dira encore que sans cet accord, l’armée entière restait clouée sur les rivages de l’Adriatique, incapable de gagner jamais la Terre sainte, et que le voyage tout entier se fût défait avant même d’avoir commencé. Je le sais, et je ne le tiens pas pour rien : beaucoup, ici, ont vendu leurs terres et engagé jusqu’à leur dernier denier pour ce pèlerinage, et voir le voyage se disloquer sur une dette de nefs eût été un autre malheur. Mais je ne puis me résoudre à tenir cet argument pour une absolution.
Un marché passé avec des marchands, si pressant soit-il, ne délie personne d’un vœu fait à Dieu. Nous avions juré de porter le fer contre l’ennemi de la foi, non contre un roi couronné de la croix. Que Venise ait ses raisons de marchand, je le conçois ; qu’un baron chrétien s’y range au point de faire donner l’assaut sur une ville chrétienne, je ne le conçois pas, et je ne crois pas être seul, sous cette tente, à porter ce poids en silence.
Je n’écris pas ces lignes pour jeter le trouble parmi des compagnons déjà las et déjà inquiets de ce qui nous attend. Je les écris parce qu’un chapelain qui se tairait sur ce que sa conscience lui crie n’aurait plus sa place dans cet ost. Que Dieu nous garde de pousser plus avant sur cette voie, et qu’il nous fasse retrouver, avant qu’il ne soit trop tard, le seul chemin pour lequel nous avons pris la croix : celui de Jérusalem.