L’union des Églises vaut-elle ce prix ?
Quelques jours après le couronnement du jeune Alexis, un clerc versé en théologie interroge, seul et par écrit, ce que beaucoup dans l’ost se disent tout bas sans oser l’écrire : une fin désirable depuis un siècle et demi rachète-t-elle les moyens qu’on a employés pour l’atteindre ?
On me dit, depuis que le jeune Alexis porte la couronne à Constantinople aux côtés de son père, qu’il faut me réjouir : voici l’Église des Grecs promise à revenir sous l’obédience de Rome, et le vieux schisme qui déchire la chrétienté depuis cent cinquante ans enfin sur la voie d’être guéri. Je ne dis pas que je ne m’en réjouirais point, si la chose s’accomplissait. Je dis que je ne puis, en conscience, me réjouir encore, tant que je n’ai pas pesé ce qu’il en a coûté pour seulement en obtenir la promesse.
Car ce n’est pas une dispute d’écoles que je porte ici, mais une question de clerc devant Dieu : une bonne fin justifie-t-elle n’importe quel moyen ? On me répondra que la question est vieille comme la théologie morale elle-même, et qu’elle a déjà reçu bien des réponses. Je crois pourtant qu’elle mérite d’être reposée aujourd’hui, dans ce camp, à propos de ce qui vient de se faire sous nos yeux.
Une plaie de cent cinquante ans, et l’espoir qu’on nous vend
Il y a cent cinquante ans passés, sous le pape Léon et le patriarche Michel Cérulaire, les légats de Rome et l’Église de Constantinople se sont mutuellement frappés d’anathème, et la chrétienté s’est trouvée coupée en deux, chacune de ses moitiés tenant l’autre pour retranchée de la communion véritable. Depuis, tout clerc de quelque savoir le sait, et tout homme pieux le déplore : deux Églises qui devraient n’en faire qu’une se dévisagent par-delà le Bosphore, et chacune prie sans l’autre.
Voici donc qu’un jeune prince, rétabli sur le trône de son père, promet ce que ni concile ni légat n’avaient su obtenir en cent cinquante ans : la soumission de l’Église grecque à Rome. Je ne nierai pas ce que cette seule promesse a de grand, ni la joie sincère qu’elle a soulevée sous nos tentes. Mais une promesse n’est pas une chose accomplie, et je m’étonne qu’on la traite déjà comme si elle l’était.
Ce que nous avons fait pour l’obtenir
Rappelons ce qui s’est passé, sans nous voiler la face. Nous avions pris la croix pour délivrer le Sépulcre, non pour rétablir un prince sur un trône grec. Nous avons pourtant tourné nos nefs et nos machines vers Constantinople, ville chrétienne s’il en fut, pour y remettre par le fer un jeune homme qui n’avait à nous offrir, en échange de nos armes, que des promesses d’argent, de soldats et d’obédience. Le pape Innocent lui-même, dès avant Zara, nous avait défendu de porter les armes contre des chrétiens ; je ne l’ai pas vu révoquer cette défense pour Constantinople.
On me dira que la ville s’est ouverte sans grand combat, que le vieil usurpateur a fui, et que le sang n’a guère coulé pour ce couronnement. Je veux bien l’admettre, et j’en rends grâce à Dieu. Mais des vaisseaux vénitiens ancrés devant ses murs, des machines dressées, une flotte prête à donner l’assaut à une capitale chrétienne pour y remettre un prétendant : voilà ce qui a précédé la fête d’hier. Un trône rendu sous la menace des armes n’est pas rendu par la seule justice de la cause.
Et il y a l’argent. Le jeune Alexis nous doit, dit-on, deux cent mille marcs, dix mille hommes et cinq cents chevaliers pour la Terre sainte, outre l’union promise. Une Église ramenée à Rome par un prince qui nous doit tant, et qui ne tient son trône que par nos armes : je demande si cela s’appelle une conversion, ou un marché.
Une fin peut-elle racheter de tels moyens ?
Voici donc ma question, et je la pose sans prétendre y répondre en maître : si l’union des Églises, désirée depuis si longtemps par tant d’âmes pieuses, s’accomplissait enfin par ce chemin, faudrait-il tenir la chose pour bonne parce que la fin en est bonne ? J’ai appris, dans mes années d’étude, qu’on ne saurait faire le mal pour qu’il en sorte un bien, quand bien même ce bien serait grand. Or porter le fer contre une cité chrétienne, fût-ce sans grand combat, contre l’ordre exprès du Vicaire du Christ, cela ressemble fort à un mal qu’on nous demande d’oublier au nom du bien qui pourrait suivre.
Je ne sais si l’union promise se fera. Je ne sais si un peuple entier, son clergé, ses moines, ses fidèles, consentiront jamais à ce qu’un seul prince, couronné par des étrangers en armes, a promis en leur nom. Je crains, à dire vrai, qu’une union arrachée de cette façon ne guérisse rien, et n’ajoute au contraire une rancune neuve à une plaie déjà vieille.
Que ceux qui se réjouissent aujourd’hui du couronnement se demandent au moins cela : si l’union se fait, portera-t-elle la paix que nous cherchons, ou seulement le souvenir amer de la manière dont elle aura été obtenue ? Je n’écris pas ces lignes pour jeter le doute sur la joie de mes frères, mais parce qu’un clerc qui tairait cette question devant Dieu manquerait à son office.