Schismatiques et parjures : la cité méritait-elle son sort ?
Un clerc latin, présent dans le camp depuis Zara, livre ici son sentiment sur le châtiment de Constantinople. Il ne parle qu’en son nom : la rédaction ouvre ces colonnes au débat, sans le faire sien.
On me presse de dire, comme tant d’autres autour des feux du camp, si cette grande cité a mérité ce qui lui est arrivé. Je réponds sans détour : oui. Et je le dis en clerc, non en soudard avide de butin, car ce n’est pas l’or qui parle ici, mais le jugement d’une conscience qui a vu de près, depuis Zara jusqu’aux murs de Constantinople, la conduite des Grecs envers nous.
Que l’on n’oublie pas d’abord ce qu’est ce peuple aux yeux de Rome. Depuis cent cinquante ans, l’Église de Constantinople vit retranchée du siège de Pierre, ayant rompu la communion pour des querelles de préséance et de rite qu’elle entretient avec une opiniâtreté que je ne m’explique pas autrement que par l’orgueil. Un peuple schismatique, qui refuse la primauté du successeur de saint Pierre, ne saurait invoquer sans quelque gêne le nom de chrétienté pour se plaindre du sort que lui font des soldats de la croix.
Un parjure porté au trône
Mais le schisme, à lui seul, n’eût pas suffi à armer mon jugement. Ce qui l’a fait, c’est la conduite de ceux-là mêmes que nous sommes venus servir. Le jeune Alexis, que nous avons remis sur le trône de son père au prix de notre sang, nous devait ce qu’il avait juré sur les Évangiles avant même que nous ne quittions Zara : l’argent promis, les vivres, les navires, les hommes pour la Terre sainte, et la soumission de son Église à celle de Rome. De tout cela, que nous a-t-on tenu ? Des délais, des excuses, des demi-mesures, puis le silence des coffres vidés et des portes closes.
Un homme qui manque à un serment engage sa personne ; un prince qui manque à un serment engage tout son peuple, car c’est en son nom qu’il a parlé et c’est en son nom que le peuple a profité, tant qu’il l’a pu, de notre appui. Nous ne sommes pas venus ici par caprice de conquête : nous sommes venus parce qu’on nous a suppliés de venir, et parce qu’on nous a menti une fois assis sur le trône.
L’usurpateur régicide
Et puis vint le comble. Un certain Mourtzouphle, que les Grecs eux-mêmes appellent l’usurpateur, a fait étrangler dans sa prison le prince même dont nous tenions notre créance, après l’avoir dépouillé du trône par la trahison. Un peuple qui souffre qu’un régicide ceigne la couronne, et qui l’acclame contre nous du haut de ses murailles, ne peut prétendre à l’innocence des agneaux. On nous dit que la cité n’a rien demandé de tout cela : je réponds qu’elle en a recueilli les fruits tant qu’ils lui étaient doux, et qu’elle ne peut aujourd’hui s’en laver les mains quand ils tournent à l’amer.
Voilà, à mes yeux, ce qui distingue notre entreprise d’un pur brigandage : nous ne frappons pas des innocents pris au hasard, nous châtions une cité qui a rompu sa foi avec Rome, puis sa parole avec nous, puis jusqu’à la fidélité envers son propre prince.
Ce qu’on m’objectera, et ma réponse
Je sais ce qu’on m’opposera. Que le Saint-Père lui-même avait défendu, avant Zara déjà, que le fer de la croix se tourne contre des chrétiens. Que le pape a menacé d’excommunier ceux qui porteraient les armes contre une cité qui confesse le Christ, fût-elle schismatique. Je ne le nie pas : la lettre en a couru le camp, et je ne prétendrai pas qu’elle n’existe point ou qu’elle ne pèse rien dans la balance d’une conscience chrétienne.
Mais je dis ceci : entre la lettre d’un pontife lointain, écrite avant que le parjure et le régicide n’aient eu lieu, et le jugement que Dieu rend par les armes de ceux qu’Il a laissés vainqueurs sous ces murs, je choisis de lire dans notre victoire un signe. D’autres, plus savants que moi en théologie, jugeront peut-être que j’erre, et je ne leur ferai pas violence. Je ne parle ici qu’en mon nom, et je sais bien que tous, dans ce camp, ne partagent pas mon sentiment.