Complot ou enchaînement de hasards ? Comment la Croix a pris Constantinople
La grande cité des Grecs est tombée, et notre camp campe désormais dans ses palais. Mais qu’on refasse à rebours le chemin parcouru depuis que nous avons pris la Croix, et une question demeure, que nul ici ne tranche : avons-nous suivi un dessein tramé de longue main, ou avons-nous été conduits ici de proche en proche, chaque pas commandant le suivant, sans que personne l’eût voulu au départ ? Je livre le débat tel qu’il court sous les tentes, sans prétendre le clore.
Nous avions pris la Croix pour l’Égypte et pour la délivrance de Jérusalem. Nous voici maîtres de Constantinople, la plus grande cité de la chrétienté, prise et pillée par des hommes qui portaient la Croix sur l’épaule. Entre le vœu du départ et le lieu où nous sommes, la distance est si grande qu’elle appelle une explication. Deux se disputent les esprits, et je les rapporterai l’une et l’autre, car je n’ai pas qualité pour dire laquelle est vraie.
Reprenons d’abord la chaîne des faits, sur lesquels tous s’accordent, car c’est là le terrain sûr. Il faut ensuite peser ce que chacun met dessous : une volonté cachée, ou la seule pente des choses.
Le chemin parcouru, pas à pas
On sait la suite des faits. Nous avons traité avec Venise pour qu’elle nous portât outre-mer, et le prix convenu dépassait de loin ce que l’ost put réunir : bien des barons ne se présentèrent jamais à l’embarquement, et l’argent manqua. De cette dette impayée est né tout le reste. Pour la solder, on nous mena d’abord contre Zara, ville chrétienne du roi de Hongrie, que nous prîmes et pillâmes malgré la défense expresse du Saint-Père.
À Zara vint la seconde offre : le jeune Alexis, fils de l’empereur détrôné, nous promit monts et merveilles — la dette éteinte, deux cent mille marcs, des hommes pour la Terre sainte, et la soumission de l’Église grecque à Rome — si nous le rétablissions sur le trône de son père. Nous détournâmes donc les nefs vers Constantinople. Un premier assaut plaça Alexis au pouvoir ; puis les promesses se révélèrent trop lourdes pour être tenues, l’argent cessa de venir, la ville se cabra, un usurpateur étrangla le jeune empereur, et alors seulement vint l’assaut décisif, le sac, et le partage réglé entre nous.
Voilà les jalons, et nul ne les conteste. La question n’est pas sur les faits : elle est sur ce qui les commandait.
La thèse du complot
Les uns tiennent que rien de tout cela ne fut fortuit. Ils font remarquer que Venise n’a jamais aimé les Grecs, qu’elle avait de vieux comptes à régler avec eux et qu’elle a tiré de l’affaire un profit immense ; qu’en nous liant par une dette hors de portée, elle nous tenait déjà, et pouvait nous conduire où bon lui semblait.
D’autres regardent du côté du marquis Boniface de Montferrat, notre chef. Ils rappellent qu’il quitta l’ost au moment de Zara pour aller trouver le roi Philippe de Souabe, à la cour duquel se trouvait justement le jeune Alexis — et que Philippe avait épousé la sœur d’Alexis, si bien que l’affaire de Constantinople touchait de près à sa propre maison. De ces coïncidences, disent-ils, on peut tirer un dessein : la croisade dirigée dès l’origine vers le trône des Grecs, sous le couvert du vœu.
Ceux-là tiennent que la dette, l’offre d’Alexis, le détour, tout s’emboîte trop bien pour n’être qu’un accident. Ils y voient une trame patiemment tissée, dont nous, simples croisés, aurions été les bras sans en connaître la tête.
La thèse des hasards enchaînés
Les autres récusent cette lecture. Ils objectent qu’à supposer un plan si bien réglé, jamais le marquis ne se fût absenté de l’ost au plus fort de l’affaire de Zara pour un voyage lointain : on ne quitte pas le gouvernail quand on tient déjà le cap. Ils tiennent au contraire que chaque pas nous fut arraché par la nécessité du moment, sans qu’aucun regard portât jusqu’ici.
La dette a forcé Zara ; Zara nous a mis en présence de l’offre d’Alexis ; l’offre, une fois acceptée, nous a liés à un prince qui ne put payer ; son impuissance a dressé la ville contre nous ; son meurtre nous a ôté toute autre voie que la force. À chaque carrefour, disent-ils, nous avons choisi le seul chemin qui restait ouvert, et c’est l’addition de ces choix contraints, non un dessein, qui nous a portés dans Sainte-Sophie.
Selon eux, voir un complot après coup est la plus facile et la plus trompeuse des sagesses : on lit un ordre dans les décombres parce qu’on en connaît l’issue. Mais celui qui vivait chaque jour ne voyait, lui, qu’une suite d’embarras et d’expédients.
Ce que je ne trancherai pas
Je ne sais laquelle dit vrai. Les intentions des grands sont un pays fermé : nul ne lit dans le cœur de Venise, ni dans celui du marquis, ni dans celui de Philippe de Souabe, et les mêmes faits nourrissent les deux récits sans départager personne.
Il est pourtant une chose que ni l’une ni l’autre thèse n’efface, et que je tiens à poser à part : le Saint-Père avait défendu de porter les armes contre une cité chrétienne, et cette défense fut passée outre, à Zara comme ici. Que ce fût par calcul ou par entraînement, le fait demeure. Et déjà, avant même l’assaut dernier, le partage de l’Empire était couché par écrit entre nous et les Vénitiens : preuve, au moins, que la chose ne fut pas tout à fait improvisée le jour venu.
Ce qui adviendra de cette conquête, nul ne le sait. Je me borne à dire d’où nous venons, et à laisser la question ouverte : complot ourdi, ou hasards enchaînés ? Que chacun pèse la chaîne des faits, et juge s’il l’ose.