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Isaac l’aveugle restauré, Alexis IV couronné : l’union promise

Deux semaines après l’assaut qui a jeté l’usurpateur Alexis à la fuite, la ville des Grecs a un maître de notre choix. Le vieil Isaac, tiré de la geôle où son propre frère l’avait fait aveugler, est remonté sur le trône ; et hier, premier jour d’août, son fils Alexis a ceint devant nous la couronne des empereurs. Le jeune prince que nous avons ramené jure à présent de tenir ses promesses : ravitailler l’ost, payer ce qu’il a promis, et — nouvelle qui vaut toutes les autres — ranger l’Église des Grecs sous l’obédience de Rome.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 2 août 1203 6 min de lecture
Miniature byzantine représentant le couronnement d'un jeune empereur par le patriarche sous un ciborium, entouré de dignitaires ecclésiastiques et de gardes du corps.
Couronnement de Constantin VII comme co-empereur (908), Chronique de Jean Skylitzès, manuscrit de Madrid (Biblioteca Nacional de España, Vitr. 26-2, fol. 114v), XIIe-XIIIe siècle — domaine public (Wikimedia Commons). Image d’illustration : aucune miniature contemporaine du couronnement d’Alexis IV (1er août 1203) n’est connue ; cette enluminure byzantine, la plus proche par le lieu, l’époque et la composition (un jeune prince couronné co-empereur par le patriarche sous un dais), figure ici le rite tel qu’il se pratiquait alors à Constantinople.

Dieu a béni notre entreprise. La cité que l’on disait imprenable, la plus grande et la plus riche que le soleil éclaire, a ployé devant l’ost du Christ et devant les nefs de Venise. L’usurpateur qui la tenait a fui comme un voleur dans la nuit, et le prince que nous avons conduit jusqu’ici, celui à qui la couronne revenait de droit, a retrouvé le siège de ses pères. Ce que nous rapportons ici, nous l’avons vu de nos yeux, campés sous les murs de Blachernes.

Que l’on se souvienne de la justice de notre cause. Il y a huit ans, un homme a chassé son propre frère du trône, l’a fait saisir, aveugler et jeter au cachot, et s’est fait nommer empereur à sa place. Cet homme, Alexis qui se disait le troisième de ce nom, régnait sur les Grecs par le parjure et le crime de sang. Le fils du prince déchu s’en est venu jusqu’à nous, il a imploré notre secours au nom de son père et du droit ; et nous le lui avons porté.

L’assaut de la Corne d’Or

On n’a pas emporté une telle ville sans peine. Les Grecs avaient tendu en travers du port une grosse chaîne de fer, appuyée sur une tour, celle que l’on nomme Galata, sur l’autre rive du bras de mer. Il fallut d’abord enlever cette tour : nos gens l’emportèrent de vive force, rompirent la chaîne, et les galées de Venise entrèrent dans le port que l’on appelle la Corne.

Le jour de l’assaut — c’était le dix-septième de juillet — l’ost donna de deux côtés à la fois. Les barons attaquèrent par terre, contre les murs de Blachernes, où le palais des empereurs touche l’enceinte ; les Vénitiens donnèrent par mer, depuis leurs nefs, contre la muraille qui borde le port. Là, on vit une chose qui restera : le vieux duc de Venise, Henri Dandolo, qui ne voit goutte et qui passe les quatre-vingts ans, se fit porter tout armé à la proue de sa galée, l’enseigne de monseigneur saint Marc devant lui, et commanda qu’on le mît à terre le premier. Ses gens, honteux de le laisser seul au péril, s’élancèrent après lui, dressèrent la bannière sur une tour, et de tour en tour en emportèrent une bonne vingtaine le long du rivage.

Pour chasser nos gens des murs qu’ils tenaient, les Grecs mirent le feu. Le vent le porta dans la ville, et l’incendie brûla trois jours durant, dévorant un grand quartier et jetant à la rue un peuple sans nombre. Ce feu, ce sont eux qui l’ont allumé contre nous ; il s’est retourné contre leurs maisons.

La fuite de l’usurpateur

On dit qu’Alexis le parjure sortit de la ville avec une grande armée, bien plus nombreuse que la nôtre, et qu’il se rangea en bataille devant nos lignes comme pour nous accabler. Nos barons sortirent des retranchements et lui firent front, si peu qu’ils fussent. Et voici la merveille : l’usurpateur, qui avait le nombre pour lui, n’osa pas donner. Il tourna bride et rentra dans ses murs sans avoir combattu, à la honte de tous les siens.

Ce que le fer n’avait pas achevé, la peur le fit. La nuit venue, l’homme qui régnait par le crime jugea sa cause perdue. Il ramassa ce qu’il put de pierreries et d’or du trésor impérial, prit avec lui une de ses filles, et s’enfuit secrètement par une porte, abandonnant sa femme, la ville et la couronne. Au matin, les Grecs se réveillèrent sans empereur. Ainsi Dieu confond ceux qui se sont élevés par le sang de leur frère.

Le vieil empereur tiré de sa geôle

Restés sans maître et redoutant l’assaut, les grands de la ville allèrent chercher au fond de son cachot le prince qu’ils avaient aidé à déposer. Ils tirèrent de prison le vieil Isaac, l’aveugle, le vêtirent des habits impériaux et le remirent sur le trône dont son frère l’avait précipité. Puis ils nous mandèrent que leur empereur légitime était rétabli, et que le père de notre jeune prince siégeait de nouveau.

Il y avait de la prudence dans ce choix, et de la crainte. En rendant le trône au père, les Grecs entendaient nous ôter tout motif de guerre, puisque c’était pour lui et pour son fils que nous étions venus. Nos barons voulurent que la chose fût faite selon le droit : que le fils, Alexis, fût reçu comme empereur au côté de son père, et qu’avant toute autre chose il confirmât par serment les conventions passées avec nous.

La couronne et l’union promise

Cela fut accompli hier, premier jour d’août. En la grande église de Sainte-Sophie, avec toute la pompe des Grecs, le jeune Alexis, quatrième de ce nom, fut couronné et sacré empereur au côté de son père Isaac. Nous avons vu ceint du diadème celui que nous avions mené à travers la mer comme un prince sans terre.

Le nouvel empereur a renouvelé devant nos barons ce qu’il nous avait promis pour prix de notre secours : ravitailler l’ost tant qu’il demeurera, verser une grande somme d’argent au règlement de nos affaires, et fournir des gens d’armes pour le service de la Terre sainte, où nous avons fait vœu de porter la guerre. Mais la promesse qui passe toutes les autres, celle qui réjouit tout cœur chrétien, est celle-ci : Alexis s’est engagé à soumettre l’Église des Grecs, séparée depuis si longtemps, à l’obédience du Saint-Siège de Rome. Si cela s’accomplit, le schisme qui déchire la chrétienté depuis des âges serait clos, et l’on ne compterait plus qu’un seul troupeau sous un seul pasteur.

Voilà où nous en sommes en ce commencement d’août : un empereur de notre main sur le trône des Grecs, l’ost pourvu, et le serment d’une Église réunie. Reste à voir ce que ces promesses, jurées à chaud sur une ville encore fumante, deviendront quand il faudra les tenir en écus comptés et en obéissance rendue.

Le contexte

En 1195, Alexis III Ange avait chassé du trône son frère Isaac II, l’avait fait aveugler et emprisonner, et s’était fait proclamer empereur à sa place.

Le jeune Alexis, fils d’Isaac II, s’était évadé et avait sollicité en Occident, auprès de Philippe de Souabe puis des chefs de la croisade, le secours d’une armée pour rétablir sa maison.

L’ost croisé et la flotte vénitienne étaient parvenus devant Constantinople au début de juillet 1203 et campaient du côté du palais de Blachernes.

Le port de la Corne d’Or était fermé par une chaîne de fer appuyée sur la tour de Galata, qu’il fallut prendre pour y faire entrer les nefs.

État des informations

Nous rapportons ce que nous avons vu et entendu au camp en ce début d’août 1203. Les promesses de l’empereur sont jurées mais non tenues ; nous ne préjugeons pas de ce qu’elles vaudront à l’épreuve. Les nombres sont donnés en ordre de grandeur, jamais en décompte.

Ce que l’on sait

  • Un premier assaut croisé et vénitien a été lancé sur Constantinople le 17 juillet 1203, par terre contre les murs de Blachernes et par mer depuis la Corne d’Or ; les Vénitiens ont pris une partie de la muraille maritime.
  • La chaîne du port a été rompue après la prise de la tour de Galata, ouvrant la Corne d’Or aux nefs.
  • Alexis III, sorti en armes puis rentré sans combattre, s’est enfui secrètement de la ville dans la nuit du 17 au 18 juillet, emportant une part du trésor.
  • Isaac II, aveugle, déposé et emprisonné par son frère en 1195, a été tiré de prison et rétabli sur le trône par les grands de la ville.
  • Son fils a été couronné empereur, Alexis IV, au côté de son père, le 1er août 1203, à Sainte-Sophie.
  • Alexis IV a confirmé ses engagements envers les croisés : ravitaillement de l’ost, versement d’une grande somme d’argent, envoi de gens d’armes en Terre sainte, et soumission de l’Église grecque à l’obédience de Rome.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si le jeune empereur pourra tenir les engagements financiers qu’il a jurés, le trésor impérial ayant en partie fui avec Alexis III.
  • On ne sait pas si la soumission promise de l’Église grecque à Rome sera acceptée par le clergé et le peuple de la ville, ni sous quelle forme.
  • On ignore combien de temps l’ost devra demeurer sous les murs avant d’être satisfait, et comment se comporteront les Grecs à l’égard des Latins installés près de la cité.
  • Le nombre des maisons détruites et des habitants jetés à la rue par l’incendie n’est connu que par ouï-dire et ne peut être qu’estimé.

Sources historiques utilisées

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Siège de Constantinople (1203)

Article de Wikipédia en français : chronologie du siège de juillet 1203, prise de la tour de Galata et de la chaîne, assaut du 17 juillet par terre et par mer, fuite d’Alexis III dans la nuit du 17 au 18 juillet, restauration d’Isaac II et couronnement d’Alexis IV le 1er août. Consulté pour recouper le déroulé.

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Alexis IV Ange

Article de Wikipédia en français : déposition et aveuglement d’Isaac II par Alexis III en 1195, fuite d’Alexis IV en Occident, promesses faites aux croisés (200 000 marcs d’argent, ravitaillement, gens d’armes, soumission de l’Église grecque à Rome), couronnement du 1er août 1203. Croisé avec l’article sur le siège.

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Siege of Constantinople (1203)

Article de Wikipédia en anglais : assaut du 17 juillet, prise d’une section de mur (env. 25 tours) par les Vénitiens tandis que la garde varègue tenait le mur de terre, incendie de trois jours, fuite d’Alexis III le 18 juillet. Consulté pour les détails de l’assaut naval.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — la couronne d’Alexis IV

« Aujourd’hier » imagine une gazette de camp embarquée avec l’ost croisé sous les murs de Constantinople. Le récit épouse la satisfaction latine du prétendant rétabli et de l’union promise des Églises ; mais les faits — l’assaut, la fuite de l’usurpateur, la restauration d’Isaac II, le couronnement du 1er août 1203 et la nature des promesses — sont donnés tels que les rapportent les sources, distincts de la justification d’époque, dans le relevé des faits. Les nombres sont des ordres de grandeur.

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