Isaac l’aveugle restauré, Alexis IV couronné : l’union promise
Deux semaines après l’assaut qui a jeté l’usurpateur Alexis à la fuite, la ville des Grecs a un maître de notre choix. Le vieil Isaac, tiré de la geôle où son propre frère l’avait fait aveugler, est remonté sur le trône ; et hier, premier jour d’août, son fils Alexis a ceint devant nous la couronne des empereurs. Le jeune prince que nous avons ramené jure à présent de tenir ses promesses : ravitailler l’ost, payer ce qu’il a promis, et — nouvelle qui vaut toutes les autres — ranger l’Église des Grecs sous l’obédience de Rome.
Dieu a béni notre entreprise. La cité que l’on disait imprenable, la plus grande et la plus riche que le soleil éclaire, a ployé devant l’ost du Christ et devant les nefs de Venise. L’usurpateur qui la tenait a fui comme un voleur dans la nuit, et le prince que nous avons conduit jusqu’ici, celui à qui la couronne revenait de droit, a retrouvé le siège de ses pères. Ce que nous rapportons ici, nous l’avons vu de nos yeux, campés sous les murs de Blachernes.
Que l’on se souvienne de la justice de notre cause. Il y a huit ans, un homme a chassé son propre frère du trône, l’a fait saisir, aveugler et jeter au cachot, et s’est fait nommer empereur à sa place. Cet homme, Alexis qui se disait le troisième de ce nom, régnait sur les Grecs par le parjure et le crime de sang. Le fils du prince déchu s’en est venu jusqu’à nous, il a imploré notre secours au nom de son père et du droit ; et nous le lui avons porté.
L’assaut de la Corne d’Or
On n’a pas emporté une telle ville sans peine. Les Grecs avaient tendu en travers du port une grosse chaîne de fer, appuyée sur une tour, celle que l’on nomme Galata, sur l’autre rive du bras de mer. Il fallut d’abord enlever cette tour : nos gens l’emportèrent de vive force, rompirent la chaîne, et les galées de Venise entrèrent dans le port que l’on appelle la Corne.
Le jour de l’assaut — c’était le dix-septième de juillet — l’ost donna de deux côtés à la fois. Les barons attaquèrent par terre, contre les murs de Blachernes, où le palais des empereurs touche l’enceinte ; les Vénitiens donnèrent par mer, depuis leurs nefs, contre la muraille qui borde le port. Là, on vit une chose qui restera : le vieux duc de Venise, Henri Dandolo, qui ne voit goutte et qui passe les quatre-vingts ans, se fit porter tout armé à la proue de sa galée, l’enseigne de monseigneur saint Marc devant lui, et commanda qu’on le mît à terre le premier. Ses gens, honteux de le laisser seul au péril, s’élancèrent après lui, dressèrent la bannière sur une tour, et de tour en tour en emportèrent une bonne vingtaine le long du rivage.
Pour chasser nos gens des murs qu’ils tenaient, les Grecs mirent le feu. Le vent le porta dans la ville, et l’incendie brûla trois jours durant, dévorant un grand quartier et jetant à la rue un peuple sans nombre. Ce feu, ce sont eux qui l’ont allumé contre nous ; il s’est retourné contre leurs maisons.
La fuite de l’usurpateur
On dit qu’Alexis le parjure sortit de la ville avec une grande armée, bien plus nombreuse que la nôtre, et qu’il se rangea en bataille devant nos lignes comme pour nous accabler. Nos barons sortirent des retranchements et lui firent front, si peu qu’ils fussent. Et voici la merveille : l’usurpateur, qui avait le nombre pour lui, n’osa pas donner. Il tourna bride et rentra dans ses murs sans avoir combattu, à la honte de tous les siens.
Ce que le fer n’avait pas achevé, la peur le fit. La nuit venue, l’homme qui régnait par le crime jugea sa cause perdue. Il ramassa ce qu’il put de pierreries et d’or du trésor impérial, prit avec lui une de ses filles, et s’enfuit secrètement par une porte, abandonnant sa femme, la ville et la couronne. Au matin, les Grecs se réveillèrent sans empereur. Ainsi Dieu confond ceux qui se sont élevés par le sang de leur frère.
Le vieil empereur tiré de sa geôle
Restés sans maître et redoutant l’assaut, les grands de la ville allèrent chercher au fond de son cachot le prince qu’ils avaient aidé à déposer. Ils tirèrent de prison le vieil Isaac, l’aveugle, le vêtirent des habits impériaux et le remirent sur le trône dont son frère l’avait précipité. Puis ils nous mandèrent que leur empereur légitime était rétabli, et que le père de notre jeune prince siégeait de nouveau.
Il y avait de la prudence dans ce choix, et de la crainte. En rendant le trône au père, les Grecs entendaient nous ôter tout motif de guerre, puisque c’était pour lui et pour son fils que nous étions venus. Nos barons voulurent que la chose fût faite selon le droit : que le fils, Alexis, fût reçu comme empereur au côté de son père, et qu’avant toute autre chose il confirmât par serment les conventions passées avec nous.
La couronne et l’union promise
Cela fut accompli hier, premier jour d’août. En la grande église de Sainte-Sophie, avec toute la pompe des Grecs, le jeune Alexis, quatrième de ce nom, fut couronné et sacré empereur au côté de son père Isaac. Nous avons vu ceint du diadème celui que nous avions mené à travers la mer comme un prince sans terre.
Le nouvel empereur a renouvelé devant nos barons ce qu’il nous avait promis pour prix de notre secours : ravitailler l’ost tant qu’il demeurera, verser une grande somme d’argent au règlement de nos affaires, et fournir des gens d’armes pour le service de la Terre sainte, où nous avons fait vœu de porter la guerre. Mais la promesse qui passe toutes les autres, celle qui réjouit tout cœur chrétien, est celle-ci : Alexis s’est engagé à soumettre l’Église des Grecs, séparée depuis si longtemps, à l’obédience du Saint-Siège de Rome. Si cela s’accomplit, le schisme qui déchire la chrétienté depuis des âges serait clos, et l’on ne compterait plus qu’un seul troupeau sous un seul pasteur.
Voilà où nous en sommes en ce commencement d’août : un empereur de notre main sur le trône des Grecs, l’ost pourvu, et le serment d’une Église réunie. Reste à voir ce que ces promesses, jurées à chaud sur une ville encore fumante, deviendront quand il faudra les tenir en écus comptés et en obéissance rendue.