La flotte croisée jette l’ancre devant Constantinople
Après avoir doublé les côtes et remonté jusqu’au détroit, notre armée a mouillé ses nefs en vue de la plus grande cité de la chrétienté. De l’autre rive, la ville s’étale sans fin, hérissée de tours et de coupoles d’or. Nous sommes venus, dit-on, y rendre son trône au jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac déchu ; en échange, le prince nous a promis monts et merveilles. Nul, pour l’heure, ne sait si la cité l’accueillera en seigneur ou nous fermera ses portes.
Dieu nous a conduits jusqu’ici. Après avoir quitté Zara au sortir de l’hiver, longé les rivages, relâché de port en port, nos nefs, nos galées et nos huissiers ont enfin remonté le bras de mer que les Grecs nomment le Bras Saint-Georges. Hier, au déclin du jour, l’armée entière a mouillé l’ancre en vue de Constantinople. Beaucoup, parmi nos gens, n’avaient jamais rien imaginé de semblable, et il n’est chevalier si hardi dont le cœur n’ait tremblé à ce spectacle.
Nous rapportons ici ce que nous avons vu de nos yeux et ce qui se dit dans le camp, en distinguant l’un de l’autre. Car si la vue de la ville est certaine, les promesses qui nous ont amenés jusqu’à ses murs restent, elles, des paroles que nul encore n’a vues tenues.
Une ville comme on n’en avait jamais vu
Que l’on se figure une cité si vaste qu’aucun de nous ne saurait en faire le tour du regard. Elle s’étend le long de l’eau à perte de vue, close de hautes murailles et de tours si nombreuses qu’on renonce à les compter. Par-dessus les remparts se dressent des palais et des églises en telle quantité que nul ne l’eût cru sans le voir. Le soleil couchant tirait des feux de leurs toits, et l’on nous assure que les plus grandes de ces coupoles sont couvertes d’or.
Ceux d’entre nous qui ont couru le monde disent n’avoir jamais rien contemplé de tel, et que toutes les villes que nous connaissons tiendraient à l’aise dans celle-ci. On la dit peuplée d’un peuple innombrable, riche entre tous, gardienne des plus saintes reliques de la chrétienté. À la voir ainsi, muette et fermée derrière ses tours, beaucoup se sont signés, partagés entre l’émerveillement et la crainte.
Nos vaisseaux se sont rangés le long de la côte qui fait face à la ville, du côté où l’armée peut prendre terre et dresser ses tentes. De là, on mesure ce qui nous sépare de ces murs, et l’on comprend que ceux qui les tiennent se croient à l’abri de toute armée du monde.
Le prince que nous ramenons
Chacun sait pourquoi nous sommes venus jusqu’ici. Nous menons avec nous le jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac. Ce père régnait sur les Grecs quand son propre frère, un autre Alexis, le renversa par traîtrise, lui creva les yeux et le jeta en prison pour ceindre à sa place la couronne. Le fils s’enfuit vers l’Occident et vint requérir notre aide et celle de nos seigneurs, comme un héritier dépouillé du bien de son père.
C’est à Zara que l’accord fut scellé, par l’entremise du roi Philippe d’Allemagne, dont le prince a épousé la sœur. Alexis nous demande de le rétablir, lui et son père, sur le trône dont l’usurpateur les a chassés ; il tient que la ville, voyant son seigneur légitime, se rangera d’elle-même à lui.
Les promesses qu’il a faites sont grandes, et on les répète de tente en tente. Il s’engage, dit-on, à acquitter tout ce que notre armée doit encore aux Vénitiens ; à verser en outre deux cent mille marcs d’argent à l’ost des pèlerins ; à joindre à notre croisade dix mille hommes de ses Grecs ; à entretenir à ses frais cinq cents chevaliers en Terre sainte tant qu’il vivra ; et, ce qui n’est pas le moindre, à soumettre l’Église des Grecs à l’obédience de Rome et de notre saint-père le pape. Voilà ce qui se dit, et ce que beaucoup tiennent déjà pour un secours du Ciel.
Ce que nul ne sait encore
Voilà pour les paroles. Mais entre la promesse et son accomplissement, il y a la largeur de ce détroit. Nul parmi nous n’a vu la couleur de cet argent, ni les dix mille Grecs, ni rien de ce qui fut juré à Zara. On assure que le trésor des empereurs est immense ; d’autres, plus prudents, s’interrogent en secret sur ce qu’un prince chassé et sans royaume peut réellement tenir de si vastes engagements. Nous rapportons ces promesses telles qu’on nous les donne, sans en garantir l’issue.
Reste la ville elle-même, et c’est là toute la question. Le jeune Alexis affirme qu’il n’aura qu’à se montrer pour que le peuple lui ouvre les portes. Mais nul, dans le camp, ne sait si les Grecs le reconnaîtront pour leur seigneur ou tiendront pour celui qui règne aujourd’hui derrière ces murailles. Nous n’avons vu, hier, ni acclamation ni bannière déployée en notre honneur : rien qu’une cité close, silencieuse, qui nous regarde de loin.
Nous voici donc campés au bord de la plus grande ville de la chrétienté, portés par une grande espérance et retenus par une grande incertitude. Ce que les jours prochains décideront, Dieu seul le sait. Nous le rapporterons fidèlement, sans rien avancer que nous ne puissions tenir.