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La flotte croisée jette l’ancre devant Constantinople

Après avoir doublé les côtes et remonté jusqu’au détroit, notre armée a mouillé ses nefs en vue de la plus grande cité de la chrétienté. De l’autre rive, la ville s’étale sans fin, hérissée de tours et de coupoles d’or. Nous sommes venus, dit-on, y rendre son trône au jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac déchu ; en échange, le prince nous a promis monts et merveilles. Nul, pour l’heure, ne sait si la cité l’accueillera en seigneur ou nous fermera ses portes.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 25 juin 1203 6 min de lecture
Enluminure médiévale montrant une flotte de nefs croisées aux mâts pavoisés, ancrées sur un bras de mer, avec un camp de tentes sur la rive et, au loin, les remparts et tours d’une grande cité.
Sébastien Mamerot (texte) et Jean Colombe (enluminure), « Passages d’Outremer » (BnF, Français 5594, fol. 217, v. 1474) — domaine public (Wikimedia Commons).

Dieu nous a conduits jusqu’ici. Après avoir quitté Zara au sortir de l’hiver, longé les rivages, relâché de port en port, nos nefs, nos galées et nos huissiers ont enfin remonté le bras de mer que les Grecs nomment le Bras Saint-Georges. Hier, au déclin du jour, l’armée entière a mouillé l’ancre en vue de Constantinople. Beaucoup, parmi nos gens, n’avaient jamais rien imaginé de semblable, et il n’est chevalier si hardi dont le cœur n’ait tremblé à ce spectacle.

Nous rapportons ici ce que nous avons vu de nos yeux et ce qui se dit dans le camp, en distinguant l’un de l’autre. Car si la vue de la ville est certaine, les promesses qui nous ont amenés jusqu’à ses murs restent, elles, des paroles que nul encore n’a vues tenues.

Une ville comme on n’en avait jamais vu

Que l’on se figure une cité si vaste qu’aucun de nous ne saurait en faire le tour du regard. Elle s’étend le long de l’eau à perte de vue, close de hautes murailles et de tours si nombreuses qu’on renonce à les compter. Par-dessus les remparts se dressent des palais et des églises en telle quantité que nul ne l’eût cru sans le voir. Le soleil couchant tirait des feux de leurs toits, et l’on nous assure que les plus grandes de ces coupoles sont couvertes d’or.

Ceux d’entre nous qui ont couru le monde disent n’avoir jamais rien contemplé de tel, et que toutes les villes que nous connaissons tiendraient à l’aise dans celle-ci. On la dit peuplée d’un peuple innombrable, riche entre tous, gardienne des plus saintes reliques de la chrétienté. À la voir ainsi, muette et fermée derrière ses tours, beaucoup se sont signés, partagés entre l’émerveillement et la crainte.

Nos vaisseaux se sont rangés le long de la côte qui fait face à la ville, du côté où l’armée peut prendre terre et dresser ses tentes. De là, on mesure ce qui nous sépare de ces murs, et l’on comprend que ceux qui les tiennent se croient à l’abri de toute armée du monde.

Le prince que nous ramenons

Chacun sait pourquoi nous sommes venus jusqu’ici. Nous menons avec nous le jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac. Ce père régnait sur les Grecs quand son propre frère, un autre Alexis, le renversa par traîtrise, lui creva les yeux et le jeta en prison pour ceindre à sa place la couronne. Le fils s’enfuit vers l’Occident et vint requérir notre aide et celle de nos seigneurs, comme un héritier dépouillé du bien de son père.

C’est à Zara que l’accord fut scellé, par l’entremise du roi Philippe d’Allemagne, dont le prince a épousé la sœur. Alexis nous demande de le rétablir, lui et son père, sur le trône dont l’usurpateur les a chassés ; il tient que la ville, voyant son seigneur légitime, se rangera d’elle-même à lui.

Les promesses qu’il a faites sont grandes, et on les répète de tente en tente. Il s’engage, dit-on, à acquitter tout ce que notre armée doit encore aux Vénitiens ; à verser en outre deux cent mille marcs d’argent à l’ost des pèlerins ; à joindre à notre croisade dix mille hommes de ses Grecs ; à entretenir à ses frais cinq cents chevaliers en Terre sainte tant qu’il vivra ; et, ce qui n’est pas le moindre, à soumettre l’Église des Grecs à l’obédience de Rome et de notre saint-père le pape. Voilà ce qui se dit, et ce que beaucoup tiennent déjà pour un secours du Ciel.

Ce que nul ne sait encore

Voilà pour les paroles. Mais entre la promesse et son accomplissement, il y a la largeur de ce détroit. Nul parmi nous n’a vu la couleur de cet argent, ni les dix mille Grecs, ni rien de ce qui fut juré à Zara. On assure que le trésor des empereurs est immense ; d’autres, plus prudents, s’interrogent en secret sur ce qu’un prince chassé et sans royaume peut réellement tenir de si vastes engagements. Nous rapportons ces promesses telles qu’on nous les donne, sans en garantir l’issue.

Reste la ville elle-même, et c’est là toute la question. Le jeune Alexis affirme qu’il n’aura qu’à se montrer pour que le peuple lui ouvre les portes. Mais nul, dans le camp, ne sait si les Grecs le reconnaîtront pour leur seigneur ou tiendront pour celui qui règne aujourd’hui derrière ces murailles. Nous n’avons vu, hier, ni acclamation ni bannière déployée en notre honneur : rien qu’une cité close, silencieuse, qui nous regarde de loin.

Nous voici donc campés au bord de la plus grande ville de la chrétienté, portés par une grande espérance et retenus par une grande incertitude. Ce que les jours prochains décideront, Dieu seul le sait. Nous le rapporterons fidèlement, sans rien avancer que nous ne puissions tenir.

Le contexte

L’armée croisée avait passé l’hiver à Zara, en Dalmatie, prise l’automne précédent pour s’acquitter envers les Vénitiens du prix du passage.

Le jeune Alexis est le fils de l’empereur Isaac, renversé, aveuglé et emprisonné par son frère, qui règne aujourd’hui sur les Grecs.

L’accord entre le prince et l’ost fut négocié à Zara, par l’entremise du roi Philippe d’Allemagne, beau-frère d’Alexis.

Constantinople passe pour la cité la plus vaste et la plus riche de la chrétienté, gardienne des plus saintes reliques et close de doubles murailles réputées imprenables.

État des informations

Nous rapportons les promesses du prince telles qu’on nous les donne, sans en garantir l’exécution, et sans préjuger de l’accueil de la ville ni de l’issue de l’entreprise. À ce 25 juin, rien n’est joué.

Ce que l’on sait

  • La flotte croisée a mouillé l’ancre en vue de Constantinople, sur la rive faisant face à la ville, où l’armée prend terre.
  • Le jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac déchu, accompagne l’ost ; l’armée dit venir le rétablir sur le trône usurpé par son oncle.
  • En échange, Alexis s’est engagé à acquitter toute la dette due aux Vénitiens, à verser 200 000 marcs d’argent à l’ost, à fournir 10 000 soldats grecs, à entretenir 500 chevaliers en Terre sainte et à soumettre l’Église grecque à Rome.
  • L’accord a été scellé à Zara, par l’entremise du roi Philippe d’Allemagne, beau-frère du prince.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si Alexis a réellement les moyens de tenir de si vastes promesses : le prince est chassé et sans royaume, et nul n’a encore vu la couleur de l’argent promis.
  • On ignore comment la population et les grands de la ville accueilleront le jeune prince : reconnaîtront-ils leur seigneur légitime ou tiendront-ils pour l’empereur qui règne aujourd’hui ?
  • On ne sait ce qu’il adviendra si la cité refuse d’ouvrir ses portes.

Sources historiques utilisées

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Quatrième croisade

Article de Wikipédia en français : détournement vers Constantinople, arrivée de la flotte dans le Bosphore en juin 1203, promesses d’Alexis IV Ange (dette vénitienne, 200 000 marcs, 10 000 soldats, 500 chevaliers en Terre sainte, soumission de l’Église grecque à Rome), déposition et aveuglement d’Isaac II par Alexis III. Consulté pour recouper dates et engagements.

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Fourth Crusade

Article de Wikipédia en anglais : accord conclu par l’intermédiaire de Philippe de Souabe après la prise de Zara, montant de 200 000 marcs et 10 000 soldats, arrivée de la flotte au Bosphore en juin 1203, loyauté de la population à Alexis III. Croisé avec la version française.

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Alexios IV Angelos

Notice de Wikipédia sur le prince Alexis : fuite en Occident, mariage de sa sœur avec Philippe de Souabe, teneur exacte des promesses faites aux croisés et incapacité réelle à les honorer. Consultée pour situer le personnage et ses engagements.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — l’arrivée au Bosphore

Aujourd’hier imagine une gazette embarquée avec l’ost croisé de 1203. L’émerveillement devant la ville, le récit de l’accord de Zara et les promesses du prince sont restitués au présent du 25 juin, tels qu’ils pouvaient courir dans le camp. La voix est celle d’un clerc latin, croyant à sa cause ; les faits vérifiables et les incertitudes sont distingués dans le relevé des faits.

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