Constantinople est prise
Ce mardi, la plus grande cité de la chrétienté est tombée entre nos mains. Après l’assaut mené hier depuis la Corne d’Or, l’usurpateur Mourtzouphle a fui la ville dans la nuit, et nos barons y sont entrés au matin. Les chefs de l’ost ont ordonné trois jours de pillage. La Croix flotte sur la ville la mieux gardée du monde.
Dieu a rendu son jugement. Constantinople, que l’on tenait pour imprenable, la ville que ni les Perses ni les Sarrasins n’avaient jamais forcée, est aujourd’hui à nous. Ce mardi, treizième jour d’avril, l’ost des pèlerins et les gens de Venise sont entrés dans l’enceinte, et la bannière de la Croix a été plantée sur les murs. Nul de nous, hier encore, n’osait espérer une chose si grande en un seul jour.
Nous écrivons ceci à chaud, au milieu des cris et de la fumée, tandis que les nôtres se répandent par les rues et les quais. Beaucoup de choses nous échappent encore, et nous ne rapporterons que ce que nous avons vu de nos yeux ou tenu de bouches sûres. Mais le fait, lui, est certain : la cité des Grecs a cédé, et son maître l’a abandonnée.
L’assaut par la Corne d’Or
Depuis nos navires mouillés dans la Corne d’Or, l’attaque a été portée hier contre les murs qui bordent le rivage, là où l’enceinte est la plus basse et la plus vulnérable. Un vent du nord poussa nos vaisseaux tout contre la muraille, si près que les ponts volants dressés sur les mâts touchaient presque les tours. Les gens de Venise, hardis sur l’eau comme nul autre peuple, y montèrent les premiers.
Le combat fut âpre et sanglant. Les Grecs et leurs hommes d’armes de la garde, ces Varègues porteurs de haches qu’ils appellent leur meilleure lame, défendirent les tours pied à pied. Longtemps l’issue demeura douteuse. Puis quelques-uns des nôtres, une poignée seulement, se glissèrent par une brèche et une poterne murée qu’ils rouvrirent à coups de pic, et ouvrirent enfin un passage. Une fois quelques tours prises, la muraille entière parut se dénouer.
Nos gens gagnèrent alors le quartier des Blachernes, au nord de la ville, près du palais des empereurs, et s’y établirent. Pour se garder d’un retour de l’ennemi, on mit le feu aux abords. Mais le vent s’en mêla, et l’incendie courut plus loin que voulu, dévorant tout un pan de la cité. La nuit tomba sur une ville en flammes, où nul ne savait encore qui, des Grecs ou de nous, tiendrait le lendemain.
La fuite de l’usurpateur
C’est dans cette nuit que se joua le sort de Constantinople. Alexis, celui qu’on nomme Mourtzouphle pour ses sourcils joints, ce parjure qui avait étranglé son seigneur pour ceindre la pourpre, n’attendit pas le jour. Voyant les nôtres établis dans ses murs et le feu gagnant sa ville, il abandonna les siens et s’enfuit par une porte, à la faveur de l’ombre, hors de l’enceinte et dans la campagne. Le tyran régicide a fui comme un voleur, laissant sa cité sans maître.
Au matin, l’ost trouva donc la ville sans chef pour la commander ni la rendre. Les Grecs, apprenant la fuite de leur empereur, ne songèrent plus qu’à sauver leurs personnes. Nul ne vint traiter, nul ne vint remettre les clefs. La plus fière des cités, celle qui nous avait tant méprisés, se trouva ce mardi à la merci de ceux qu’elle nommait des barbares.
Trois jours de butin
Les chefs de l’ost — le marquis Boniface de Montferrat, le comte Baudouin de Flandre, et le doge Henri Dandolo au nom de Venise — ont pris la ville pour conquise et ordonné, selon l’usage des armes, que le pillage en durerait trois jours. Ce que renferme Constantinople d’or, d’argent, de soieries et de reliques passe, dit-on, tout ce qu’un homme peut imaginer ; on tient qu’il n’est pas au monde de cité plus riche, et que le butin de trois villes n’en approcherait pas.
Nous ne dirons rien encore de ce qui se fait par les rues, sinon que la ville est livrée et que nos gens s’y répandent. Ce que ces trois jours produiront, nous le rapporterons quand nous le saurons de source sûre, sans rien grossir ni rien taire.
Reste que la chose est faite. La cité des Grecs schismatiques, qui avait trahi ses serments envers le jeune Alexis et fermé ses portes à ceux qui l’avaient rétabli, a payé son parjure. Beaucoup, dans l’ost, y voient la main de Dieu et le juste salaire d’une ville orgueilleuse. Nous laissons à chacun d’en juger, et nous nous bornons à rapporter ce qui est.