Un légat entre l’interdit de Rome et l’union promise
Deux jours après le couronnement d’Alexis en Sainte-Sophie, un clerc latin attaché à l’armée accepte de parler. Il porte en lui deux fidélités qui tirent en sens contraire : la défense faite par le Saint-Père de tourner les armes contre des chrétiens, et l’espérance immense d’une seule Église, qui vient de lui être promise sur le parvis même du sacre.
On le trouve peu dans les conseils des barons, mais son avis se cherche avant les décisions graves. Clerc de bonne étude, connaissant le latin des décrétales, il a suivi l’ost depuis les rivages d’au-delà des monts et il a vu Zara, et il a vu, avant-hier, la couronne posée sur la tête du jeune Alexis dans la grande église des Grecs. Nous l’avons prié de dire ce qu’un homme de sa robe éprouve devant ce qui s’est fait ici.
Il a d’abord hésité, puis consenti, à la condition qu’on ne lui prête aucune parole tranchée. « Je ne suis pas le Saint-Père, dit-il, je ne suis pas même son légat ; je ne fais que peser, comme chacun devrait, ce qui pèse. » Il parle bas, choisit ses mots, revient sur eux. Ce qui suit est son propos, tel qu’il l’a livré, sans que nous l’ayons redressé.
Il prévient d’emblée qu’il ne sait ni ce que Rome dira de tout ceci, ni ce que le jeune empereur tiendra de ce qu’il a juré. Son horizon, dit-il, s’arrête au jour d’aujourd’hui, et il se garde d’aller au-delà.
Un clerc latin attaché à l’ost, versé dans le droit de l’Église
Cet homme d’Église n’est pas une personne nommée et attestée. C’est un personnage composite, reconstitué à partir de ce que l’on sait de la position des clercs et des légats latins de l’ost : partagés entre la défense pontificale d’attaquer des terres chrétiennes et l’espoir d’une réunion des Églises. Ses propos valent pour cette conscience partagée, non pour une chronique d’un légat en particulier.
Vous avez assisté au couronnement du jeune Alexis en la grande église. Qu’avez-vous ressenti ?
Un trouble, je vous l’avoue, et non la seule joie qu’on attendrait. J’ai vu un prince que nous avons rétabli monter sur le trône de son père, sous les voûtes que les Grecs tiennent pour les plus saintes de leur monde. Et j’ai pensé à ce qu’il nous avait promis pour en arriver là : que l’Église d’Orient, si longtemps séparée, reviendrait à l’obéissance du siège de Rome. Voyez-vous, un homme de ma robe attend depuis l’enfance qu’on lui dise que la déchirure sera recousue. Depuis près d’un siècle et demi, l’Orient et l’Occident se sont détournés l’un de l’autre, chacun tenant l’autre pour égaré. Et voilà qu’on me dit : cela va finir, et c’est par vous que cela finit. Comment ne pas trembler d’espérance ?
Cette espérance-là, qu’est-elle exactement pour vous, clerc ?
C’est la plus grande de toutes, après le salut des âmes. Une seule Église, un seul troupeau, un seul pasteur : les mots sont dans l’Évangile même. Depuis que les Grecs se sont retirés de notre communion, la chrétienté marche boiteuse, un pied à Rome, un pied à Constantinople, et l’un maudit ce que l’autre bénit. Les Grecs nous tiennent pour des ignorants qui avons ajouté au Credo ce qu’on ne devait pas ; nous les tenons pour des orgueilleux qui refusent au successeur de Pierre ce qui lui est dû. Réunir cela, ce ne serait pas une victoire de plus dans une guerre. Ce serait guérir le corps du Christ d’une plaie qu’il porte depuis nos pères. Un clerc qui verrait cela de ses yeux pourrait dire son cantique et mourir en paix.
Et pourtant vous parlez de trouble, non de joie pleine. D’où vient-il ?
Il vient de la manière. On m’offre le fruit que j’ai le plus désiré, mais cueilli sur un arbre que le Saint-Père nous avait défendu de secouer. Car il faut le dire nettement, puisque vous m’interrogez : notre Père Innocent a interdit, par lettres, que cette armée porte les armes contre des terres chrétiennes. Il l’a défendu avant Zara, il l’a répété après. Zara était une ville chrétienne, son roi avait pris la croix comme nous, et nous l’avons prise d’assaut. Le châtiment n’a pas tardé : nous avons été retranchés de la communion des fidèles, excommuniés, avant que l’absolution ne nous soit rendue à notre demande. Voilà ce que je porte. On me promet l’union des Églises au bout d’un chemin que Rome avait barré d’un interdit.
L’interdit du Saint-Père était-il donc si clair ?
Il l’était. Je ne vous dirai pas qu’il souffrait mille interprétations, ce serait mentir sur ma science. Le principe est ancien et le Père n’a fait que le rappeler avec force : la croix se prend contre les ennemis du Christ, pour délivrer les lieux saints et secourir nos frères d’outre-mer, non pour se retourner contre des baptisés. Une armée de pèlerins n’est pas une armée comme les autres ; elle porte un vœu, et ce vœu a une direction, qui est Jérusalem, ou l’Égypte d’où l’on peut frapper au cœur la puissance qui tient Jérusalem. Détourner cette armée contre des chrétiens, c’est, aux yeux du droit de l’Église, la détourner de son vœu. Voilà pourquoi la défense fut si nette, et pourquoi le foudre est tombé si vite à Zara.
Alors, comment un homme de votre robe demeure-t-il dans cette armée sans se renier ?
C’est la question qui me tient éveillé. Je vous répondrai par ce que je me dis à moi-même, non par une sentence, car je n’ai pas qualité pour rendre de sentence. Je me dis d’abord que le Père, dans sa clémence, nous a rendu l’absolution après Zara ; le lien n’a donc pas été rompu pour toujours. Je me dis ensuite que nul, dans cette armée, n’a juré haine aux chrétiens : on a suivi une dette, une nécessité de vivres et de nefs, un prince dépouillé qui réclamait justice. Les chemins par lesquels on est arrivé ici ne furent pas voulus d’un coup, mais l’un après l’autre, chacun paraissant le moindre mal. Est-ce là une excuse devant Dieu ? Je ne le décide pas. Je dis seulement qu’un homme peut se trouver engagé fort avant sur une route sans avoir jamais choisi d’un cœur clair d’y entrer.
Beaucoup, dans le camp, disent que l’union promise justifie tout. Le pensez-vous ?
Je me défie de cette parole-là, quoiqu’elle me soit douce à entendre. « La fin bonne excuse les moyens » : voilà ce qui se murmure sous les tentes, et je comprends pourquoi on veut le croire, car cela apaise les consciences d’un coup. Mais un clerc doit savoir que ce raisonnement est glissant. Si l’on tient que toute bonne fin lave les voies qui y mènent, alors il n’est plus de défense que Rome puisse poser qui tienne, puisqu’on trouvera toujours une bonne fin à mettre au bout. Le Père n’a pas interdit d’attaquer des chrétiens à condition qu’aucun grand bien n’en pût sortir ; il l’a interdit. Je ne veux donc ni maudire ceux qui espèrent, car j’espère avec eux, ni bénir le raisonnement qui les rassure, car il me paraît trop commode. Je reste, si vous voulez, entre les deux, et j’y suis mal à l’aise, et je crois qu’il faut y être mal à l’aise.
Le jeune Alexis a juré de soumettre l’Église grecque à Rome. Croyez-vous qu’il le puisse ?
Je n’en sais rien, et c’est ce qui me pèse le plus. Il l’a juré, cela est certain, et devant témoins. Mais jurer n’est pas tenir, et un empereur ne dispose pas des consciences de son peuple comme de son trésor. J’ai marché dans cette ville, j’ai vu les Grecs à leurs offices ; ils tiennent à leur rite, à leur langue, à leur patriarche, comme nous aux nôtres. On ne renverse pas cela par un serment prêté sous la contrainte d’une armée campée sous les murs. Le prince pourra vouloir de tout son cœur ; encore faudra-t-il que ses évêques suivent, et que son peuple ne crie pas à la trahison. Une union imposée par le fer serait-elle même une union ? Je me pose la question et je n’ose y répondre. Une plaie recousue de force se rouvre.
Vous doutez donc de la sincérité même de cette promesse ?
Je ne dis pas qu’il ment. Je dis que je ne puis lire dans son âme, et que la prudence commande de ne pas prendre un serment arraché dans la nécessité pour une chose déjà accomplie. Cet enfant nous devait tout : sans nos nefs et nos lances, il croupissait exilé pendant qu’un autre régnait. Un homme qui a tant besoin de vous promet volontiers beaucoup, et de bonne foi peut-être, sans mesurer ce qu’il pourra rendre. Il a promis l’union, il a promis de grandes sommes, il a promis des hommes et des chevaliers pour la Terre sainte. Cela fait beaucoup de dettes sur une seule tête à peine couronnée. Je prie qu’il tienne. Mais je ne bâtirai pas mon jugement sur un serment dont je ne verrai l’effet, s’il vient, que dans les mois à venir.
Que craignez-vous, au juste, si les choses tournaient mal ?
Je ne veux rien préjuger, car nul ne connaît le jour ni l’heure. Mais je puis vous dire ce qui inquiète l’homme d’Église que je suis. Une union qu’on voudrait bénie et qui naîtrait dans la rancune ne serait pas bénie. Si le peuple grec vient à haïr Rome pour lui avoir été livré par la force, alors nous aurons planté, en croyant refermer la déchirure, une haine plus profonde qu’avant. Voilà ma crainte de clerc : non que l’union ne se fasse pas, mais qu’on la proclame et qu’elle sonne faux, et que le remède empoisonne. Je ne dis pas que cela adviendra. Je dis que le péril existe, et qu’un homme qui aime l’Église doit le voir sans se le cacher derrière son espérance.
Qu’attendez-vous de Rome, maintenant ? Le Saint-Père a-t-il fait savoir sa pensée ?
Rien ne nous est parvenu de sûr sur ce qu’il pense de ce qui s’est fait ici, et il serait imprudent d’avancer quoi que ce soit à sa place. Les nouvelles vont lentement entre cette ville et le siège de Pierre ; ce que nous savons de sa volonté remonte à ses lettres d’avant, celles qui défendaient de frapper des chrétiens. Ce qu’il dira du couronnement, de l’union promise, de la route que nous avons suivie, je l’ignore, et je me refuse à le deviner. Un légat digne de ce nom attend la parole de Rome, il ne la met pas dans la bouche du Père. J’espère de tout mon cœur qu’il verra dans le retour promis des Grecs la main de Dieu ; mais il se peut aussi qu’il pèse d’abord l’interdit franchi. Je ne sais lequel l’emportera dans son jugement. Personne ici ne le sait.
Entre ces deux fidélités, l’obéissance à Rome et l’espérance de l’union, laquelle l’emporte en vous ce soir ?
Vous me demandez de trancher ce que je vous ai dit ne pouvoir trancher. Alors je vous répondrai ainsi : ce ne sont pas deux fidélités ennemies, elles devraient être une seule. L’obéissance à Rome et l’union des Églises regardent le même point : l’unité du corps du Christ sous un seul chef. Mon tourment vient de ce qu’aujourd’hui elles semblent tirer en sens contraire, parce que l’union nous est venue par un chemin que l’obéissance réprouvait. Mais je me refuse à croire qu’il faille sacrifier l’une à l’autre pour toujours. J’espère qu’un jour elles se rejoindront, que Rome bénira ce qui aura été bien fait et corrigera ce qui aura été mal fait, et que je n’aurai plus à choisir. Ce soir, je ne choisis pas. Je prie, et je veille.
Un dernier mot ? Que direz-vous à ceux qui liront votre propos ?
Qu’ils ne prennent pas mon trouble pour une accusation, ni mon espérance pour une caution. Je n’absous personne et je ne condamne personne ; je n’en ai ni la charge ni l’orgueil. Je dis seulement qu’un homme peut désirer une chose sainte et redouter les mains par lesquelles elle lui vient, et que ce redoublement, loin d’être une faiblesse, est peut-être ce qui reste de plus honnête quand tout le reste presse d’applaudir. Priez pour l’union des Églises. Priez pour que ce qui a été juré soit tenu, et tenu dans la paix, non dans la contrainte. Et priez pour ceux d’entre nous qui, sous ces murs, ne savent plus très bien s’ils servent Dieu ou s’ils se servent d’une bonne cause. Le reste, je l’attends comme vous, et je le remets à plus sage que moi.