← Retour à l’édition Entretien

L’abbé qui a défendu, au nom du pape, de porter le fer sur Zara

Le jour même où Zara se rend, l’abbé des Vaux-de-Cernay accepte de dire pourquoi il s’est dressé devant le conseil pour proclamer l’interdit du Saint-Père. Cistercien envoyé lever les décimes de la croisade, non homme de guerre, il a parlé au nom des seigneurs qui campent à l’écart et a défendu, la lettre d’Innocent à la main, d’assiéger une cité chrétienne. La ville est tombée sans qu’il ait été écouté ; il n’en retire rien de ce qu’il a dit.

Propos recueillis par Geoffroi le clerc 24 novembre 1202 9 min de lecture

On le remarque de loin, dans un ost tout de fer et de bannières : l’habit blanc des moines de Cîteaux, et cet air d’homme qui n’a jamais tenu d’épée. Gui, abbé des Vaux-de-Cernay, n’est pas venu jusqu’ici pour combattre. Le Saint-Père l’avait chargé, avec d’autres abbés de son ordre, de lever sur les églises les deniers de la croisade et de prêcher le pèlerinage. C’est à ce titre qu’il a suivi la flotte depuis Venise, et qu’il a vu dresser devant Zara les machines des Vénitiens.

Voici quelques jours, quand le conseil des barons résolut de donner l’assaut, cet homme s’est levé. Devant les seigneurs et devant le doge, il a défendu, de la part du pape, qu’on portât les armes contre cette ville, parce qu’elle est chrétienne ; et l’on assure qu’il tenait en main la lettre d’Innocent, qui menace d’excommunication quiconque frapperait une cité de baptisés. On ne l’a pas suivi. La ville s’est rendue aujourd’hui.

Nous l’avons trouvé à l’écart du camp, du côté où se tiennent les seigneurs qui refusèrent l’assaut. Il a consenti à parler, à condition qu’on rapportât sa parole telle qu’il la donne, et non redressée pour lui plaire ou lui nuire.

Grand entretien

Gui des Vaux-de-Cernay, abbé cistercien de l’ost, chargé par le Saint-Père de lever les décimes de la croisade

Gui (Guy) des Vaux-de-Cernay est un personnage historique nommé et attesté : abbé cistercien des Vaux-de-Cernay, l’un des abbés de l’expédition, chargé de lever les décimes pour la croisade. Son opposition à l’assaut de Zara au nom du pape est rapportée par plusieurs chroniqueurs, de son propre camp comme du camp adverse ; le fait est solidement établi. En revanche, la forme d’entretien et les paroles rapportées ici sont une reconstitution éditoriale fondée sur sa position connue : le verbatim exact de sa proclamation relève des chroniqueurs, non d’un procès-verbal. Nous ne lui prêtons rien qu’il ne pût dire ni savoir au jour où la ville se rend.

Un abbé de Cîteaux dans une armée en campagne, on ne s’y attend guère. Qu’êtes-vous venu faire jusqu’ici, mon Père ?

Je ne suis pas venu pour l’épée, vous le voyez bien. Un moine ne verse pas le sang, il prie et il exhorte. Le Saint-Père, notre Père Innocent, a voulu que quelques-uns de mon ordre suivissent le pèlerinage pour lever sur les églises les deniers dont une croisade a besoin, et pour rappeler à ceux qui l’ont prise ce qu’est la croix qu’ils portent sur l’épaule. Voilà ma charge : les décimes, et la parole. J’ai prêché la délivrance du Sépulcre, j’ai reçu l’argent des fidèles, j’ai suivi les nefs. Je croyais aller vers Jérusalem, ou vers la terre d’Égypte d’où l’on peut frapper au cœur ceux qui tiennent les lieux saints. Je ne croyais pas venir camper devant une ville de chrétiens.

Vous vous êtes levé devant le conseil pour défendre l’assaut. Racontez-nous ce que vous avez dit.

J’ai dit ce que ma charge me commandait de dire, et rien de plus. Quand j’ai su que les seigneurs et le doge tenaient l’assaut pour résolu, je me suis avancé, et j’ai défendu, de la part du Saint-Père, qu’on portât les armes contre cette cité, parce qu’elle est chrétienne, et que ceux qui l’assiègent sont des pèlerins voués à un autre dessein. J’avais avec moi les lettres du Père, qui prohibent de tourner le fer contre des terres chrétiennes et menacent de retrancher de la communion des fidèles quiconque le ferait. Je les ai fait entendre. Je n’ai rien inventé, rien ajouté de mon crû : j’ai porté la parole de Rome devant des hommes qui l’avaient jurée avec moi le jour où ils ont pris la croix.

L’interdit du pape était-il donc si clair ? On dit dans le camp qu’il souffrait d’être entendu de plusieurs manières.

Il était clair, et ceux qui le troublent le savent bien. Le principe n’est pas neuf ; le Père n’a fait que le redire avec force : la croix se prend contre les ennemis du Christ, pour secourir nos frères d’outre-mer et délivrer le Sépulcre, non pour se retourner contre des baptisés. Une armée de pèlerins n’est pas une armée de ce siècle : elle porte un vœu, et ce vœu a une route. La détourner contre des chrétiens, c’est la détourner de son vœu et souiller ce qu’elle a de saint. Le Père l’a défendu par lettres, et il a mis au bout de sa défense le glaive spirituel, qui est l’excommunication. On peut feindre de ne pas comprendre une parole si l’on a grande envie de faire le contraire ; on ne la rend pas obscure pour autant.

Mais Zara, dit-on, s’est révoltée contre Venise. N’est-ce pas une querelle qui la regarde ?

Zara est une ville de chrétiens, et cela seul me suffit. Ce qu’elle doit ou non à Venise, ce sont affaires de princes et de cités, où un moine n’a rien à trancher. Mais je sais ceci, que tout le camp sait : cette ville est sous la protection du siège de Pierre, et sous celle du roi de Hongrie, lequel a pris la croix comme nous. Nous voici donc à assiéger la terre d’un croisé, une terre que le Père a placée sous sa garde. Et savez-vous ce que les assiégés ont fait, quand ils ont vu nos machines ? Ils ont suspendu à leurs murs et à leurs fenêtres des bannières marquées de la croix, pour nous crier qu’ils sont catholiques comme nous, qu’ils prient le même Dieu, qu’ils attendent le même salut. On a dressé l’assaut contre ces croix-là. Voilà ce que je ne pouvais laisser faire sans élever la voix.

Les seigneurs vous répondent qu’il n’y avait pas d’autre voie : l’ost doit à Venise plus qu’il ne peut payer, et sans Venise la croisade se défait. Que leur dites-vous ?

Je ne fais pas semblant d’ignorer la dette ; ce serait me moquer d’eux, et ils ne méritent pas cela. Il est vrai qu’on a promis aux Vénitiens de grandes sommes pour les nefs et les vivres, et qu’il en manque beaucoup, un tiers peut-être de ce qui fut convenu, je ne sais le compte au juste et je me défie des chiffres qu’on jette. Il est vrai que nous ne sommes pas venus à Venise en aussi grand nombre qu’on l’avait juré : beaucoup ont pris la mer ailleurs, ou ne sont pas partis, et ceux qui sont là ne peuvent acquitter le prix de tous. Il est vrai que le doge tient nos nefs, nos vivres et notre passage dans sa main, et que sans lui l’ost demeure sur le rivage. Tout cela, je l’accorde. C’est un embarras réel, et lourd. Mais un embarras d’argent n’est pas une raison devant Dieu de faire ce que Dieu défend. On ne rachète pas une dette de deniers en contractant une dette de sang chrétien.

Le marché du doge paraissait pourtant sage : reporter la dette contre la prise de cette ville.

Sage selon le siècle, peut-être. Le doge Dandolo est un vieil homme de grand sens, aveugle des yeux mais non de l’esprit, et il a lui-même pris la croix devant tout son peuple à Saint-Marc ; je ne lui prête pas de méchanceté. Son marché tient debout pour qui compte en marcs et en galées : la ville prise, la dette attend, l’ost survit, le pèlerinage continue. Je vois cela aussi bien qu’un autre. Seulement, je ne compte pas en marcs. Je compte en vœux et en âmes. Ce qui paraît le moindre mal à un prince qui doit nourrir tant d’hommes peut être un grand mal aux yeux du Ciel. On m’offre de sauver la croisade en la faisant commencer par où elle ne devait jamais commencer. Je réponds qu’une croisade sauvée à ce prix n’est plus tout à fait une croisade.

N’êtes-vous pas seul, ou presque, à parler ainsi ? Le gros des barons a suivi le doge.

Je ne suis pas seul, Dieu merci, mais nous sommes peu. Le seigneur Simon de Montfort et les siens ont refusé de porter les armes contre cette ville et campent à l’écart, comme vous voyez ; d’autres encore, comme le sire Robert de Boves, tiennent que ce qu’on fait ici est mauvais. Les seigneurs qui ont voulu l’assaut sont les plus grands et les plus nombreux, cela est vrai, et le doge avec eux. Mais le nombre ne fait pas le droit. Il fut un temps où j’ai dû, dans mon royaume, tenir pour l’Église contre la volonté de mon propre roi, en une affaire où l’on me pressait de me taire ; j’ai appris alors qu’on peut être bien peu et n’avoir pas tort. L’obéissance qu’un chrétien doit au Vicaire du Christ passe avant celle qu’il doit à un seigneur, fût-il roi ou doge. Je n’ai fait ici que rappeler cet ordre-là.

On dit que l’Église elle-même n’est pas d’un seul avis sur ce point. Est-ce vrai, mon Père ?

Je ne vous le cacherai pas, car vous l’apprendriez sans moi. Un homme de mon propre ordre, l’abbé de Lucédio, penche pour les seigneurs et tient l’assaut pour supportable ; c’est lui, dit-on, qui a porté au camp les lettres du Père. Ainsi deux moines du même habit se trouvent de deux côtés. Et l’on rapporte que le légat lui-même, Pierre de Capoue, aurait admis cet assaut comme un mal nécessaire, pour empêcher que l’ost ne se dissolve et que la croisade ne meure avant d’avoir commencé. Je ne juge pas leur conscience ; ce sont hommes de savoir et de piété, et ils portent le poids de tenir l’armée ensemble, que je ne porte pas. Mais je ne puis les suivre. Nommer une chose « mal nécessaire », c’est déjà confesser qu’elle est un mal ; et un mal, quelque nom qu’on lui donne, demeure défendu. Que l’Église soit partagée sur les moyens ne change rien à ce que le Père a écrit sur le fond.

Le glaive spirituel dont vous parlez, l’excommunication : est-elle tombée sur l’ost ?

Non, pas à cette heure, du moins rien ne m’en est parvenu de sûr. La menace est dans les lettres du Père, suspendue sur la tête de qui frapperait cette ville ; l’assaut a eu lieu, la ville s’est rendue aujourd’hui, mais la parole de Rome met du temps à venir sur les eaux. Ce que le Père tranchera de ce qui s’est fait ici, je l’ignore, et je me garderais bien de le dire à sa place. Peut-être frappera-t-il, peut-être écoutera-t-il ceux qui plaideront la nécessité. Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que la crainte de cette foudre travaille déjà les esprits, et que ceux qui dirigent l’ost redoutent qu’elle ne le disperse si elle vient. Un pèlerin retranché de la communion des fidèles n’est plus qu’un homme d’armes errant loin de chez lui.

Que redoutez-vous, au fond, pour cette croisade qui commence de la sorte ?

Je redoute qu’une œuvre qui débute par le sang de nos frères ne porte pas la bénédiction de Dieu. On ne bâtit pas une chose sainte sur une chose défendue. Nous sommes partis pour laver nos péchés dans le service du Christ, et voici que nous en contractons un nouveau avant même d’avoir vu la terre où le Seigneur a souffert. J’ai peur pour les âmes de ces hommes, qui sont braves et croient bien faire, et que la nécessité mène de pas en pas là où aucun d’eux, seul et de sang-froid, n’aurait voulu aller. Et j’ai peur pour la suite du pèlerinage. Où nous mènera-t-on après cette ville ? À Jérusalem, comme il fut juré ? Je veux le croire, je le prie chaque jour. Mais quand une armée a une fois plié sa route à la dette et à la commodité, qui me dira qu’elle ne la pliera pas une seconde fois ? Cette ignorance-là m’inquiète plus que tout.

Certains vous reprochent d’avoir affaibli l’ost en le divisant, alors que l’heure était à l’union. Que répondez-vous ?

Qu’un moine ne divise pas une armée en rappelant un commandement de Dieu ; ce sont ceux qui enfreignent le commandement qui la divisent. Je n’ai levé ni bannière ni troupe contre personne ; j’ai lu une lettre et prononcé une défense qui n’étaient pas de moi. Si cela a suffi à séparer le camp, c’est que la chose défendue pesait déjà sur bien des consciences, et que je n’ai fait que dire tout haut ce que beaucoup se disaient tout bas. On me reproche d’avoir troublé la paix de l’ost. J’aurais troublé bien davantage la paix des âmes en me taisant. Un abbé qui voit son troupeau marcher vers une faute et qui garde le silence pour ne pas déplaire, celui-là trahit sa charge. J’aime mieux qu’on me reproche d’avoir parlé.

La ville est prise, mon Père. Que comptez-vous faire à présent ?

Ce que fait un moine quand l’heure de parler est passée : prier, et demeurer. Je ne quitte pas cette armée ; ma charge des décimes me lie à elle, et le vœu du pèlerinage me lie plus encore. Je n’ai pas pris la croix pour la rendre au premier chagrin. Je resterai donc, et je continuerai de rappeler, autant qu’on me souffrira de le faire, où est notre route et à qui nous devons obéissance. J’exhorterai ceux qui doutent, je consolerai ceux qui se repentent, et j’attendrai avec eux ce que le Père dira de nous. S’il faut faire pénitence de ce qui s’est fait ici, je serai le premier à la conseiller et à la porter. Une croisade se peut relever d’un mauvais départ, si ceux qui la font reconnaissent leur faute et la lavent. Ce que je crains, ce n’est pas le châtiment ; c’est qu’on s’endurcisse et qu’on trouve la faute légère. Priez, vous qui me lisez, pour que cette armée retrouve son chemin.

Le contexte

Le pape Innocent III a prohibé par lettres que l’armée de la croisade tourne les armes contre des terres chrétiennes, et menacé d’excommunication quiconque s’en prendrait à une cité de baptisés.

Zara, cité chrétienne de Dalmatie révoltée contre Venise, est placée sous la protection du siège de Rome et du roi de Hongrie Émeric, lequel a lui-même pris la croix sans participer à l’expédition.

L’ost, venu à Venise en nombre moindre que convenu, ne peut acquitter le prix promis pour les nefs et les vivres ; le doge Enrico Dandolo a offert de reporter la dette contre la prise de Zara.

Plusieurs seigneurs — Simon de Montfort, Robert de Boves — et l’abbé Gui des Vaux-de-Cernay ont refusé l’assaut ; le gros des barons et le doge l’ont voulu. La ville a capitulé après une quinzaine de jours de siège.

État des informations

Gui des Vaux-de-Cernay est un personnage attesté et son opposition à l’assaut de Zara est solidement rapportée ; la forme d’entretien et les paroles restituées ici sont une reconstitution éditoriale fondée sur sa position connue. Le propos prêté au légat Pierre de Capoue circule dans le camp sans certitude, sa présence même sous les murs à cette date étant douteuse. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable au jour de la capitulation, sans rien préjuger du jugement de Rome ni de la suite du pèlerinage.

Ce que l’on sait

  • Innocent III a interdit à l’armée de la croisade d’attaquer des terres chrétiennes et menacé d’excommunication quiconque frapperait une cité chrétienne.
  • L’abbé Gui des Vaux-de-Cernay s’est opposé publiquement à l’assaut de Zara au nom du pape, au côté du contingent de Simon de Montfort ; le fait est rapporté des deux camps.
  • Zara est une ville chrétienne, sous la protection de Rome et du roi de Hongrie, lui-même croisé ; les assiégés ont montré des bannières à la croix. Elle s’est rendue le jour de cet entretien.

Ce que l’on ignore

  • On ignore ce que Rome décidera de l’assaut : nulle sentence sûre du Saint-Père n’est encore parvenue au camp.
  • On ignore où la croisade sera menée après Zara, et si elle tiendra la route de la Terre sainte comme il fut juré.
  • On ne sait au juste ce qui manque à la dette envers Venise : les chiffres avancés varient et ne sont pas assurés.

Sources historiques utilisées

secondary

Guy of Vaux-de-Cernay — Wikipedia (anglais)

Abbé cistercien des Vaux-de-Cernay, chargé par Innocent III de lever les décimes de la croisade, l’un des abbés de l’expédition. Opposition à l’assaut de Zara au nom du pape, au côté de Simon de Montfort, lecture de la lettre pontificale menaçant d’excommunication. Consulté pour la trame biographique et la position à Zara ; la carrière postérieure de l’abbé a été écartée comme non connaissable à la date.

secondary

Siège de Zara — Wikipédia (français)

Dette impayée envers Venise, sous-effectif de l’ost, marché du doge, protection de la ville par Rome et le roi de Hongrie, bannières à la croix des assiégés, division du camp et capitulation du 24 novembre 1202. Croisé pour distinguer faits établis et inconnues d’époque.

secondary

Siege of Zara — Wikipedia (anglais)

Chronologie du siège, opposition des abbés et de Simon de Montfort, rôle de Pierre de Lucedio, position conciliante attribuée au légat Pierre de Capoue. Consulté pour recouper l’attestation de l’opposition et la tension dans le clergé.

secondary

Quatrième croisade — Wikipédia (français)

Contrat vénitien, manque de croisés au rendez-vous de Venise, interdiction pontificale d’attaquer des terres chrétiennes. Consulté pour l’ordre de grandeur de la dette et le cadre général du détournement vers Zara.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien de Gui des Vaux-de-Cernay sous les murs de Zara

Gui des Vaux-de-Cernay est un personnage attesté et son opposition à l’assaut est rapportée par les chroniqueurs des deux camps. La forme d’entretien et les paroles sont une reconstitution imitant un propos recueilli le jour de la capitulation ; le verbatim exact de sa proclamation relève des chroniqueurs, non d’un procès-verbal. L’abbé ne sait ni ne préjuge rien de la suite du pèlerinage ni du jugement de Rome.

Articles liés