Un Grec de Constantinople : « Vous avez pillé la ville de Dieu »
Quatre jours après la prise de la ville, nous avons recueilli, au milieu des rues encore pleines de fumée, la parole d’un habitant grec de Constantinople. Elle est celle des vaincus, et elle nous accuse. Il dit le sac, les églises dépouillées, la peur, du seul point de vue qui est le sien. Nous la rapportons telle quelle : c’est la voix de la partie adverse, non celle de notre gazette.
Nous ne l’avons pas cherché longtemps. Dans une ville prise, les vaincus ne manquent pas, et celui-ci se tenait sur le seuil d’une maison éventrée, à regarder la fumée monter du côté des grandes églises. Il parle notre langue à demi, la langue des marchands, et il a consenti à répondre à condition que nous rapportions ses paroles sans les adoucir. Nous les rapportons donc telles qu’il les a dites, sans en épouser le jugement : c’est un homme du camp d’en face qui parle.
Il est de condition moyenne, ni des grands qui ont fui, ni des pauvres des faubourgs. Il a vu ces trois jours de ses yeux. Il ne se plaint pas d’abord de ses biens, qu’il a perdus, mais de ses églises. C’est par là qu’il a commencé, sans qu’on l’y invite.
Nous laissons au lecteur le soin de faire la part de la douleur et de la vérité. Ce que cet homme dit du saccage, beaucoup, dans nos propres rangs, ne le démentiraient pas ; ce qu’il en juge n’engage que lui.
Un habitant grec de Constantinople
Cet homme n’est pas une personne réelle nommée : c’est un témoin composite, reconstitué dans l’esprit du chroniqueur grec Nicétas Choniatès et des lamentations qui courent la ville prise. Il porte la parole d’un vaincu — la partie adverse. Son récit dit la douleur et la colère du camp grec, non un procès-verbal neutre du sac. Notre gazette, embarquée avec l’armée des pèlerins, ne fait pas siens ces propos : elle les donne à entendre, parce qu’une ville livrée a aussi une voix, et que la taire serait mentir sur ce qui s’est passé.
Vous vivez ici, dans cette ville. Qu’avez-vous vu depuis lundi ?
J’ai vu la fin d’un monde. Vous appelez cela une victoire ; nous, nous l’appelons la ruine de la Reine des villes. Lundi, vos gens ont forcé les murs du côté du port, et l’empereur qui devait nous défendre s’est enfui dans la nuit. Le matin, il n’y avait plus personne pour commander la ville, et vos soldats étaient dedans. Depuis, trois jours durant, ils ont pris tout ce qui pouvait se prendre, et brisé le reste. Cette ville avait tenu neuf cents ans sans qu’un ennemi y entrât. Ce sont des chrétiens qui l’ont ouverte.
On nous dit que vos richesses étaient immenses. Est-ce cela qu’on vous a pris ?
L’or, l’argent, la soie, oui, on nous a tout pris, et je ne pleurerai pas devant vous sur des coffres. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Vos hommes sont entrés dans les églises. Vous m’entendez ? Dans les églises. Là où nous ne pénétrons nous-mêmes qu’en tremblant. Ils y sont entrés le fer à la main, ils ont arraché l’argent des autels, dépouillé les images, vidé les reliquaires. Ce qu’un infidèle n’aurait pas osé, des hommes qui portent la croix cousue sur l’épaule l’ont fait.
Parlez-vous de la grande église, celle de la Sagesse divine ?
De la Grande Église, oui, de la Sainte-Sagesse. C’est le cœur de notre foi, la plus belle maison de Dieu qui soit sous le ciel. Ils ont mis en pièces l’autel sacré, celui qui était fait de toutes les matières précieuses fondues ensemble, et ils s’en sont partagé les morceaux comme un butin. Ils ont amené des bêtes de somme, des mulets, des chevaux sellés, jusque dans le sanctuaire, pour emporter les vases sacrés. Quand les bêtes glissaient sur le pavement de marbre, ils les piquaient, et les bêtes tombaient, et leur sang souillait le lieu le plus saint. Voilà ce que mes yeux ont vu, ou ce que ceux qui l’ont vu m’ont juré le même jour.
On rapporte des choses plus honteuses encore, dans cette église. Sont-elles vraies ?
On dit — et je le crois, car j’ai vu le reste — qu’une femme de mauvaise vie, une des vôtres, est montée s’asseoir sur le siège du patriarche, à la place où prend place le premier de nos prêtres, et qu’elle y a chanté une chanson de taverne en dansant. Je ne l’ai pas vue de mes yeux, celle-là, et je ne veux pas jurer de ce que je n’ai pas vu. Mais quand on a brisé l’autel et mené des mulets dans le chœur, qui me dira que cela n’est pas arrivé aussi ? Ce sont là des choses qu’on répète de porte en porte, avec des larmes de honte.
Et les reliques, les objets saints ? Qu’en a-t-on fait ?
Ils les ont dispersés. Cette ville gardait les reliques des saints et des martyrs comme un trésor pour toute la chrétienté. J’ai vu des hommes fendre des châsses précieuses pour en tirer l’or et jeter au ruisseau ce qu’elles contenaient. J’en ai vu se servir de vases sacrés pour boire leur vin et manger, à même le calice. Les saintes images qu’on doit adorer, ils les ont foulées aux pieds. Vous êtes venus, dites-vous, pour la défense de la croix. Je vous demande alors : qui défendait-elle contre vous ?
Vous parlez surtout des églises. Et les gens, les habitants ?
Les gens ? Ils se sont cachés, ils ont supplié, ils ont fui devant vos épées. Il y a eu du sang dans les rues, des maisons forcées, des femmes prises de force, des vieillards battus pour un anneau. On a vu des familles séparées, l’un emmené, l’autre laissé, sans savoir s’ils se reverraient. Ceux qui pouvaient offrir une rançon ont sauvé leur peau ; les autres, Dieu les compte. Je ne vous donnerai pas de nombre, parce que je n’en ai pas, et parce que compter les morts pendant qu’on les pleure est une chose que je laisse à d’autres. Mais qu’on ne me dise pas que la ville a été prise avec douceur.
Vos chefs, votre empereur, ne vous ont-ils pas défendus ?
Nos chefs se sont battus entre eux plus qu’ils ne se sont battus contre vous. Voilà notre honte, et je ne la cache pas. En un an, nous avons eu je ne sais combien de maîtres : un aveuglé, un rétabli, un jeune homme que vous aviez amené, et cet autre qui l’a étranglé et qui s’est enfui la première nuit. Nos murs étaient plus solides que nos princes. Je vous accorde cela : la ville s’est perdue aussi par ses propres fautes. Mais qu’un peuple ait de mauvais maîtres ne donne à personne le droit de piller la maison de Dieu.
Vous nous appelez des chrétiens. Nous le sommes. En quoi cela change-t-il votre plainte ?
En tout. Si des Sarrasins avaient pris cette ville, je pleurerais, mais je ne serais pas étonné : ce sont nos ennemis, ils ne partagent pas notre foi. Mais vous ! Vous vous dites nos frères en Christ. On m’a raconté comment Saladin, l’infidèle, a traité Jérusalem quand il l’a reprise, voici dix-sept ans : il a laissé la vie sauve, il a laissé partir les gens contre rançon, il n’a pas égorgé dans les sanctuaires. Et vous, qui portez la croix, vous avez fait à une ville chrétienne ce qu’un musulman n’a pas fait à la ville sainte. Voilà pourquoi ma plainte n’est pas ordinaire. Vous avez pillé la ville de Dieu, et vous l’avez fait au nom de Dieu.
On dit que tout cela est la faute des Grecs, qui sont parjures et schismatiques. Qu’y répondez-vous ?
Je réponds que ce sont vos mots, pas les miens. Parjures, schismatiques : vous nous jugez avec les mots de votre Église de Rome, à qui nous n’avons jamais voulu obéir, c’est vrai. Nous prions autrement que vous, nous ne reconnaissons pas votre pape pour maître, et pour cela vous nous tenez pour à demi hérétiques. Soit. Mais je n’ai jamais entendu que le désaccord sur la foi permît de renverser un autel et d’en vendre les morceaux. Si nous sommes dans l’erreur, ce n’est pas ainsi qu’on ramène des frères égarés. C’est ainsi qu’on se fait haïr pour mille ans.
Que va-t-il advenir de vous, à présent ? De cette ville ?
Je n’en sais rien, et je me défie de ceux qui prétendent le savoir. On dit que vos barons vont se donner un empereur des leurs, se partager la ville et l’empire comme on partage un héritage. Peut-être. Moi, je regarde ma maison ouverte et mes voisins en fuite, et je ne vois pas plus loin que demain. Ceux qui l’ont pu sont partis vers l’intérieur des terres, vers les villes qui tiennent encore. Ils reviendront peut-être, ou ils ne reviendront pas. Je ne prophétise rien. J’ai appris cette semaine qu’on peut tout perdre en trois jours.
Pourquoi avoir accepté de parler à un homme du camp qui vous a pris ?
Parce que vous écrivez, m’a-t-on dit, et que ce qui n’est pas écrit se perd. Vos gens raconteront cette semaine à leur manière : une victoire, un châtiment, la juste main de Dieu sur une ville rebelle. Qu’ils la racontent. Mais qu’il reste aussi, quelque part, la parole d’un de ceux qui étaient dedans, du côté où l’on a souffert. Je ne vous demande pas de me donner raison. Je vous demande seulement d’écrire ce que j’ai dit, sans le tourner à votre profit. Le reste, Dieu le jugera, et il jugera aussi ceux qui ont fait cela en son nom.