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Un chevalier picard : « On nous a menés assiéger des chrétiens »

Recueilli sous les murs de Constantinople, au lendemain de la mort d’Alexis, le témoignage d’un chevalier du rang venu de Picardie : la dette qui pèse sur l’ost depuis Venise, la solde qui manque, l’étrangeté d’être là, l’arme au poing, devant une cité chrétienne, et la Terre sainte qui recule encore.

Propos recueillis par Geoffroi le clerc 11 février 1204 8 min de lecture

Nous l’avons trouvé assis contre un affût, du côté du camp qui regarde la ville, à racler la boue de ses chausses. Il vient de Picardie, tient un petit fief de rien du tout, et sert dans la mesnie d’un seigneur plus grand que lui. Il a fait toute la route depuis Venise, et il en parle comme d’un poids qu’il traîne.

Depuis que la nouvelle a couru — le jeune Alexis, celui qu’on avait remis sur le trône, étranglé dans sa prison par celui aux gros sourcils —, les langues se délient dans les rangs. On sait, en bas, que l’homme qui nous devait tant est mort, et que sa parole est morte avec lui. Ce chevalier a bien voulu dire ce qu’il pense, à condition, prévient-il, qu’on ne lui fasse pas dire ce qu’il ne sait pas.

Il parle sans détour, avec la rancune tranquille de ceux qui obéissent sans comprendre. Nous rapportons ses mots tels qu’il les a donnés, sans les redresser.

Grand entretien

Un chevalier picard de l’ost

Ce chevalier n’est pas un homme unique et nommé : c’est un témoin composite, reconstitué à la manière d’un combattant du rang, tel qu’un Robert de Clari a pu en être — un petit tenancier de fief venu de Picardie, qui n’a pas voix au conseil des barons et ne connaît de la croisade que ce qui remonte jusqu’à sa tente. Ses propos valent pour ce qu’un homme de sa condition a pu voir, entendre et endurer, non pour une chronique d’ensemble ni pour le secret des chefs.

Vous avez pris la croix. Pour aller où, au juste ?

Pour la Terre sainte, pour Jérusalem, comme tout le monde. Voilà ce qu’on m’a prêché chez nous, voilà pourquoi j’ai vendu une part de ma terre et engagé le reste pour m’équiper, moi, mon cheval et mon valet. On ne m’a pas parlé de la Grèce. On ne m’a pas parlé de cette ville. Quand j’ai cousu la croix sur mon épaule, je croyais que je marcherais vers le Sépulcre. Et me voilà campé devant des murs de chrétiens, à des semaines de mer de là où je pensais aller. Comment cela s’est fait, je ne saurais vous l’expliquer par le menu : on nous a menés, et nous avons suivi.

Vous dites « on nous a menés ». Vous n’avez pas voix à ce qui se décide ?

Moi ? Non. Les décisions se prennent sous les tentes des barons, entre les grands, le marquis, le comte, les évêques, et le vieux doge de Venise. Nous, les petits, on apprend ce qui a été décidé quand l’ordre descend : on lève le camp, on rembarque, on marche là. On ne nous demande pas notre avis, et à vrai dire on ne nous explique guère. On nous dit que c’est nécessaire, que c’est pour le bien de la croisade, que Dieu le veut ainsi. Alors on obéit. Un chevalier de mon rang n’est pas là pour peser les raisons des princes ; il est là pour tenir son rang dans la bataille. Mais qu’on ne s’étonne pas si, le soir, autour du feu, on se demande entre nous ce qu’on fait ici.

Cette dette envers les Vénitiens, dont on parle tant, qu’en savez-vous, vous, en bas ?

Ce que tout le monde en sait dans le camp. Les Vénitiens nous ont bâti une flotte, une flotte énorme, des vaisseaux, des huissiers pour les chevaux, tout. Et pour cela ils voulaient une somme, fixée d’avance, tant par homme, tant par cheval, sur le compte d’une armée bien plus grande que celle qui s’est présentée. Voilà le nœud. Nous étions moins nombreux que promis. Beaucoup de ceux qui avaient pris la croix ne sont jamais venus à Venise, ou s’en sont allés par d’autres ports. Ceux qui étaient là ont payé, ont vidé leurs bourses, ont emprunté — et il manquait encore. Les Vénitiens ont compté leur flotte au prix convenu, pas au nombre des présents. Alors nous sommes restés en dette. Et une armée en dette n’est plus tout à fait libre de ses pas.

Vous voulez dire que cette dette vous a conduits ici ?

Je ne dis pas cela d’une seule pièce, car je ne suis pas dans le secret. Mais je vois bien ce que je vois. À cause de ce qui manquait, on nous a d’abord menés prendre une ville sur la côte, une ville de chrétiens elle aussi, pour le compte de Venise — et là déjà beaucoup ont grondé, et l’on dit que le pape en fut courroucé. Puis ce jeune prince grec est venu à nous, qui promettait de tout payer, la dette et bien davantage, et des vivres, et des hommes pour la Terre sainte, si on le remettait sur le trône de son père. Alors on est venus ici pour lui. Chaque fois, voyez-vous, c’est la même corde qui tire : il faut de l’argent, on va le chercher où l’on croit le trouver. La Terre sainte, elle, attend toujours au bout, mais chaque fois elle recule.

Et la solde ? On dit les rangs mécontents.

Mécontents, c’est peu dire. Écoutez : un homme comme moi a tout engagé pour cette croisade. J’ai un valet à nourrir, un cheval à ferrer, des armes à entretenir, et rien ne rentre. On nous avait fait entendre que, le jeune Alexis rétabli, il paierait, et qu’il y aurait de quoi pour tous, de quoi éponger la dette et solder chacun. Le voilà rétabli, puis chassé, puis mort, et je n’ai pas vu la couleur de cet argent. Les grands, eux, ont reçu des à-valoir, dit-on ; les petits attendent. Et quand le butin viendra, s’il vient, je sais déjà comment cela se passe : les gros prendront le meilleur et le cacheront, et il ne descendra jusqu’à nous que les miettes. Ce n’est pas nouveau. Le pauvre chevalier fournit son sang au même prix que le riche, et il est payé bien moins cher.

Cela ne vous gêne-t-il pas, en votre âme, d’assiéger des chrétiens ?

Si. Je ne vous mentirai pas là-dessus. J’ai pris la croix pour combattre les Infidèles, ceux qui tiennent le tombeau du Christ, pas pour dresser mes échelles contre des gens qui se signent comme moi et qui ont des églises pleines de reliques. On nous dit que ce sont des schismatiques, des parjures, qu’ils ont trahi leur parole et tué leur seigneur légitime, celui que nous avions rétabli, et qu’il y a là matière à juste châtiment. Nos prêtres nous le répètent, et je veux bien le croire, car je n’ai pas de quoi juger le fond. Mais quand je regarde ces murs, la nuit, je ne peux pas m’ôter de l’esprit que ce sont des chrétiens qui sont derrière, et que le Sépulcre, lui, est loin, et qu’on ne s’en approche pas d’une lieue à rester ici.

Cette mort du jeune Alexis, comment l’a-t-on prise dans les rangs ?

Comme un coup qui change tout, même pour nous qui ne décidons rien. Ce garçon, c’était notre gage, comprenez-vous. Tant qu’il vivait et régnait, on pouvait se dire : on est venus pour une cause, remettre un fils dans les droits de son père, et il nous paiera ce qu’il doit. Il était notre caution, la raison qu’on nous donnait d’être là. Voilà qu’on l’a jeté en prison, puis étranglé, à ce qu’on rapporte, par cet homme aux sourcils joints qui s’est fait empereur à sa place. Et celui-là ne veut rien nous devoir, il nous crache dessus du haut de ses tours. Alors le gage est mort. La promesse est morte. Il ne reste que la dette, elle, bien vivante, et une armée devant une ville qui ne lui donnera rien de bon gré.

Qu’est-ce que les chefs vont décider, maintenant ?

Voilà ce que je voudrais bien savoir, et ce que personne, en bas, ne sait. On en parle sans fin le soir. Les uns disent qu’on va lever le siège et enfin cingler vers la Terre sainte ou vers l’Égypte, puisqu’il n’y a plus de prince à remettre sur le trône. Les autres disent qu’on ne partira pas sans avoir été payés, coûte que coûte, et que puisque le nouvel empereur refuse, on ira le prendre nous-mêmes dans la ville. Moi, je n’en sais rien. Les barons et le doge sont en conseil, les clercs aussi, j’imagine, à chercher si l’on peut, sans offenser Dieu, porter la main sur cette cité. Nous, on attend l’ordre. Et selon l’ordre qui descendra, ma croisade prendra un visage ou un autre. Mais ce visage, on ne me l’a pas encore montré.

Vous restez, pourtant. Pourquoi ne pas vous en aller ?

Parce qu’on ne s’en va pas comme cela. J’ai juré. J’ai pris la croix, j’ai fait serment de suivre l’ost, et un serment n’est pas rien pour un chevalier ; le rompre, c’est se déshonorer, et perdre son âme par-dessus le marché. Et puis où irais-je ? Seul, sans vaisseau, à l’autre bout du monde, sans un sou ? Les vaisseaux sont aux Vénitiens, et les Vénitiens ne me porteront nulle part sans être payés. Ceux qui ont voulu partir par leurs propres moyens, à la première ville, on dit qu’il en est mort en chemin, ou qu’ils sont revenus la queue basse. Non. Mon sort est lié à celui de l’ost, que je le veuille ou non. Je suis lié à mon seigneur, mon seigneur au sien, et ainsi de suite jusqu’aux grands qui décident. Je maugrée, mais je reste. C’est cela aussi, être du rang.

Gardez-vous confiance en ceux qui vous mènent ?

Confiance… disons que je leur garde ma foi. Ce ne sont pas des hommes de rien : le marquis, le comte de Flandre, les autres, ce sont de grands seigneurs, vaillants, qui ont pris la croix comme nous et risquent leur personne au combat, je le leur accorde. Je ne les crois pas des traîtres. Mais je crois qu’ils sont pris, eux aussi, dans une nasse dont ils ne savent plus bien comment sortir : la dette d’un côté, Venise qui tient la mer, les promesses d’un mort, et l’hiver. Ils font, j’imagine, ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur laisse. Seulement, quand ils se trompent, ce n’est pas eux qui montent les premiers aux échelles. C’est nous. Alors je les suis, mais je les suis les yeux ouverts, et je prie Dieu qu’ils nous mènent à bon port plutôt qu’à notre perte.

Pensez-vous encore à Jérusalem ?

Tous les jours. C’est pour elle que je suis parti, et je n’ai pas oublié le chemin, même si mes pieds ne l’ont jamais pris. Le soir, quand on parle entre gens du rang, il y en a toujours un pour dire : « Et quand irons-nous là-bas, à la fin ? » Personne ne répond, parce que personne ne sait. On nous a fait faire un grand détour, une ville, puis une autre, puis celle-ci, chaque fois pour de bonnes raisons qu’on nous donne. Mais la Terre sainte, on ne la voit pas se rapprocher ; on la voit s’éloigner à chaque escale. Je crains, je vous le dis franchement, de mourir devant des murs de chrétiens sans avoir seulement aperçu la terre où mon Sauveur a marché. Ce serait, pour un croisé, une bien triste fin. Mais je ne suis pas maître de ma route. Je la remets à Dieu, et à ceux qui commandent sous lui.

Que voulez-vous qu’on retienne de ce que vous nous avez dit ?

Rien de grand. Je ne suis pas un baron, je n’ai pas de leçon à donner. Retenez seulement qu’il y a, sous les bannières, des milliers d’hommes comme moi qui ont tout quitté pour une croisade, qui obéissent, qui montent au mur quand on le leur commande, et qui, le soir, ne comprennent pas tout à fait pourquoi ils sont là plutôt qu’en Terre sainte. Nous ne sommes pas des lâches ni des révoltés : nous tenons notre rang et nos serments. Mais nous sommes las, nous n’avons pas été payés, et l’on nous a menés assiéger des chrétiens quand nous étions partis délivrer le tombeau du Christ. Ce que Dieu et nos chefs feront de nous à présent, je l’ignore. Je l’attends, comme vous. Et, comme vous peut-être, je le crains un peu.

Le contexte

L’ost croisé, embarqué à Venise, s’était engagé envers la République pour le prix d’une flotte dimensionnée pour une armée plus nombreuse que celle qui se présenta ; il en résulta une dette non soldée.

Le jeune Alexis (Alexis IV), rétabli sur le trône avec l’appui des croisés, avait promis de payer cette dette et de fournir vivres et hommes pour la Terre sainte ; il a été renversé, emprisonné, puis mis à mort par le nouvel empereur.

La croisade avait été prêchée pour la délivrance de Jérusalem et de la Terre sainte ; les combattants du rang l’avaient prise dans ce sens.

Un chevalier de petit fief servait dans la mesnie d’un seigneur plus puissant et n’avait aucune part aux conseils des barons.

État des informations

Personnage composite et propos reconstitués : ce chevalier picard figure un combattant du rang, non une personne attestée. Son horizon est borné à ce qu’un homme de sa condition pouvait voir et savoir sous les murs, à la mi-février 1204. La couleur latine de la voix (« schismatiques », « parjures ») est celle du camp croisé et ne préjuge pas des faits, logés distinctement ici. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable à la date et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • La solde des combattants n’est pas payée et une dette de l’ost envers Venise, née du contrat de transport, demeure impayée.
  • La croisade était partie pour la Terre sainte ; les hommes du rang l’avaient prise en ce sens.
  • Le jeune Alexis, rétabli avec l’aide des croisés et garant des sommes promises, a été renversé puis mis à mort ; sa promesse tombe avec lui.

Ce que l’on ignore

  • Vu d’en bas, ce que les chefs — barons, doge, clercs — vont décider est inconnu : lever le siège pour la Terre sainte ou l’Égypte, ou porter l’assaut contre la ville.
  • L’issue de tout cela est ignorée de ce témoin, qui n’a aucune part aux conseils.
  • Le montant exact de la dette et le détail des promesses du prince défunt ne sont pas connus de ce chevalier ; il n’en donne que ce qui remonte jusqu’aux rangs.

Sources historiques utilisées

primary

Robert de Clari — La Conquête de Constantinople

Chronique d’un pauvre chevalier picard ayant fait la croisade : point de vue du rang, plaintes des petits chevaliers, dette envers Venise, promesses du jeune Alexis, partage inégal du butin. Matière du ton et de l’horizon de savoir « d’en bas ».

secondary

Quatrième croisade — Wikipédia (français)

Contrat de transport vénitien (85 000 marcs), déficit d’effectifs et dette (~34 000 marcs manquants), détournement sur Zara puis Constantinople, promesses d’Alexis IV, sa chute et sa mort, répudiation des dettes par le nouvel empereur (début février 1204).

secondary

Alexios IV Angelos — Wikipedia (anglais)

Renversement d’Alexis IV par Alexios Doukas (Mourtzouphle), emprisonnement et strangulation de l’empereur déchu en février 1204, répudiation des dettes envers les croisés.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien composite d’un chevalier du rang

Personnage composite reconstitué à la manière d’un combattant du rang tel que Robert de Clari. Les propos, recueillis « à chaud » sous les murs de Constantinople à la mi-février 1204, imitent un entretien de camp et ne valent que pour ce qu’un homme de cette condition pouvait voir et savoir, sans connaissance de la suite. La voix latine (Grecs « schismatiques », « parjures ») est un dispositif d’immersion ; les faits vivent distinctement dans le relevé des faits.

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