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Comment une croisade pour l’Égypte a fini devant Constantinople

Nous voici mouillés sous les murailles de la plus grande cité de la chrétienté d’Orient. Il y a un an, la même armée avait fait vœu de frapper l’Égypte du Soudan et de rouvrir la route de Jérusalem. Comment la flotte s’est-elle déplacée, de proche en proche, jusqu’à ce rivage-là ? Nous avons voulu suivre la chaîne, maillon par maillon, sans rien y ajouter que nous ne puissions tenir.

Aymar de Cîteaux, clerc 26 juin 1203 7 min de lecture

On croit d’ordinaire qu’une armée va où sa bannière l’ordonne. Celle-ci va, depuis quinze mois, où la mène une chose plus sourde et plus tenace : une dette. Ce n’est pas là un jugement, c’est ce que rapportent, d’une même voix, les seigneurs qui ont tenu les comptes et les clercs qui ont vu les nefs. Pour comprendre pourquoi nous sommes ici, il faut remonter à Venise, à l’été de l’an passé, et défaire le nœud dans l’ordre où il s’est noué.

Cet enchaînement fut-il concerté d’avance, ou n’est-il qu’une suite de nécessités qui, l’une après l’autre, ne laissaient d’autre issue que la suivante ? Nous n’en savons rien de sûr. Nous exposons les maillons ; que chacun pèse s’ils forment une chaîne voulue ou une chaîne subie.

Une flotte trop grande, une armée trop petite

Tout commence par un marché. Les barons avaient traité avec Venise pour le passage outre-mer : la Seigneurie construirait la flotte et nourrirait les hommes, moyennant une somme convenue — de l’ordre de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, prix d’une armée que l’on disait devoir compter plus de trente mille croisés. Venise, de son côté, arma une flotte à la mesure de ce nombre-là, et y engloutit son année entière.

Or l’armée promise ne vint pas tout entière. Beaucoup prirent la mer d’autres ports, beaucoup renoncèrent, beaucoup manquèrent au rendez-vous. Quand on fit le compte au Lido, on était loin du chiffre juré : peut-être un tiers, peut-être un peu plus, de ce qui avait été contracté. Les nefs, elles, avaient été bâties pour la multitude absente. Il fallait payer pour tous, et l’on n’était qu’une poignée.

De ce désaccord entre le prix d’une grande armée et la bourse d’une petite naît tout le reste. Les barons vidèrent leurs coffres, engagèrent leur vaisselle, empruntèrent les uns aux autres ; on réunit une forte part de la somme, mais il resta un manque considérable, plusieurs dizaines de milliers de marcs que nul, dans le camp, ne pouvait combler. Venise avait sa flotte ; elle voulait son dû. Nous étions débiteurs et prisonniers d’une île.

Le premier détour : Zara

C’est ici qu’intervint le vieux doge Enrico Dandolo. Puisque l’argent manquait, dit-on qu’il proposa de le remplacer par du service : que l’armée aide d’abord Venise à recouvrer Zara, cité de Dalmatie passée sous la main du roi de Hongrie, et l’on remettrait le paiement du reste à des jours meilleurs. La flotte y consentit, faute de mieux, et Zara fut prise l’automne dernier, aux jours de la Saint-Clément.

Le fait mérite qu’on s’y arrête, car il pèse sur tout ce qui a suivi. Zara est une ville chrétienne, et le roi de Hongrie a lui-même pris la croix. Nous savons que le Saint-Père y avait fait défense expresse : qu’on ne portât pas les armes contre des chrétiens. La ville fut prise tout de même. Beaucoup, parmi nous, en gardent le trouble ; d’autres tiennent que nécessité fait loi. Nous ne cachons ni le geste ni l’interdit qu’il a franchi.

Ce qui est sûr, c’est qu’après Zara le pli était pris. Une armée qui, une fois, a réglé sa dette avec l’épée plutôt qu’avec sa bourse a appris un chemin. Restait à savoir vers où ce chemin la porterait ensuite.

L’offre du jeune Alexis

C’est à Zara, cet hiver, que se présenta le maillon suivant. Des envoyés vinrent trouver l’ost au nom du jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac, que son propre frère a détrôné, aveuglé et jeté en prison à Constantinople. Le jeune homme demandait qu’on le rétablît, lui et son père, dans leur droit ; et il offrait, en retour, de quoi faire briller les yeux d’une armée endettée.

Les promesses, telles qu’on les rapporte, sont grandes au point d’en être étourdissantes : acquitter la dette envers Venise ; verser par-dessus une somme énorme, deux cent mille marcs, dit-on ; joindre à la croisade dix mille hommes de guerre ; entretenir à ses frais cinq cents chevaliers en Terre sainte ; et — ce n’est pas le moindre — ramener l’Église grecque sous l’obéissance de Rome, guérissant d’un coup le vieux schisme. Payer la croisade, la grossir, et refermer la déchirure de la chrétienté : tout cela d’une seule main.

On voit ce que de telles paroles pouvaient peser dans un camp sans argent. Elles offraient ce qui manquait à chaque maillon précédent : de quoi payer Venise, de quoi armer l’expédition, et une couleur de sainteté pour ce qui n’avait été jusque-là qu’affaire de comptes. Beaucoup y virent la main de la Providence ; d’autres, plus rudes, les gages d’un débiteur qui trouve enfin un plus riche débiteur pour le tirer d’affaire. Nous rapportons les deux lectures ; nous n’en imposons aucune.

Devant une cité que nul n’avait juré d’assiéger

Voilà par où nous sommes venus. De Venise à Zara par défaut de paiement ; de Zara à ce rivage par l’offre du jeune Alexis. Chaque pas, pris seul, avait sa raison : régler une dette, tenir un serment de service, saisir une main tendue. Mais additionnés, ces pas nous ont portés là où, il y a un an, nul n’aurait dit que nous irions — sous les murs de la première ville chrétienne d’Orient.

Car c’est le point que nous devons poser, sans le grossir ni le taire : l’armée avait pris la croix pour l’Égypte, d’où l’on comptait rouvrir la route de Jérusalem. De cette Égypte et de cette Terre sainte, il n’est plus question dans les faits d’aujourd’hui ; la flotte est ici, non là-bas. Est-ce un abandon, ou seulement un long détour qui nous ramènera au but, plus fort et mieux pourvu, une fois Alexis rétabli ? Nous l’ignorons. C’est une inquiétude que beaucoup portent, non une chose jugée. Les chefs assurent que Constantinople n’est qu’une étape, et qu’on cinglera vers le Soudan quand les coffres seront pleins.

Tout cela fut-il voulu de longue main par quelques-uns qui savaient où ils menaient les autres, ou n’est-ce que le jeu des hasards et des dettes, chaque nécessité en appelant une plus grande ? Ceux qui accusent montrent les intérêts de Venise et l’ambition des grands ; ceux qui défendent montrent une suite de contraintes que nul n’avait ourdies. Nous n’avons pour preuve que l’ordre des faits, et l’ordre des faits ne dit pas les intentions. Nous le laissons ouvert, comme il l’est.

Le contexte

L’armée croisée avait fait vœu de porter la guerre en Égypte, tenue pour la clé de la reconquête de Jérusalem, et non de combattre en Grèce.

Le passage outre-mer avait été traité avec Venise, qui devait fournir la flotte et les vivres contre une somme convenue.

Zara, en Dalmatie, cité chrétienne alors sous l’autorité du roi de Hongrie, avait été prise par l’ost à l’automne précédent.

Le jeune Alexis est le fils d’Isaac, empereur de Constantinople détrôné, aveuglé et emprisonné par son frère.

Le Saint-Père Innocent avait fait défense de tourner les armes de la croisade contre des chrétiens.

État des informations

Les sommes et les effectifs sont donnés en ordre de grandeur, d’après ce que les seigneurs rapportent de leurs comptes, jamais comme un dénombrement. Le débat sur la préméditation reste entier : nous exposons l’ordre des faits, qui ne dit pas les intentions, et ne concluons pas. Rappel : le Saint-Père avait interdit d’attaquer une ville chrétienne. Nous ne préjugeons de rien au-delà de ce 26 juin.

Ce que l’on sait

  • Les sources latines concordantes, dont les récits de Geoffroi de Villehardouin et de Robert de Clari, tiennent la dette envers Venise et le sous-effectif de l’armée pour le moteur des déplacements de la flotte.
  • Le marché passé avec Venise portait sur une somme de l’ordre de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, pour une armée contractée bien plus nombreuse que celle qui se présenta réellement à l’embarquement.
  • Faute de pouvoir acquitter le solde, l’ost aida Venise à prendre Zara à l’automne, remettant à plus tard le paiement du reste.
  • À Zara, le jeune Alexis offrit d’acquitter la dette, de verser une somme considérable (deux cent mille marcs, selon ce qui se rapporte), de fournir dix mille hommes et cinq cents chevaliers pour la Terre sainte, et de ramener l’Église grecque sous l’obéissance de Rome, en échange de son rétablissement.
  • La flotte est aujourd’hui mouillée devant Constantinople, cité chrétienne, et non devant l’Égypte pour laquelle le vœu avait été fait.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si la croisade a réellement abandonné l’Égypte et la Terre sainte : les chefs présentent Constantinople comme une simple étape ; beaucoup le craignent, nul ne peut l’affirmer.
  • On ne sait pas si l’enchaînement — dette, Zara, offre d’Alexis — fut concerté d’avance par quelques-uns ou s’il n’est qu’une suite de nécessités subies.
  • On ignore si les promesses du jeune Alexis pourront être tenues, et à quel prix pour ceux qui l’auront rétabli.

Sources historiques utilisées

primary

Geoffroi de Villehardouin, La Conquête de Constantinople

Récit d’un des barons et négociateurs de la croisade : le traité de Venise, le sous-effectif à l’embarquement, le manque à payer, le service de Zara pour tenir lieu de paiement, l’ambassade du jeune Alexis et ses promesses. Source latine maîtresse, favorable aux chefs, consultée pour la chaîne financière.

primary

Robert de Clari, La Conquête de Constantinople

Récit d’un chevalier de rang modeste, complémentaire de Villehardouin : voix des « bas » de l’armée sur la dette, Zara et l’offre d’Alexis. Consulté pour recouper le point de vue et les ordres de grandeur.

secondary

Quatrième croisade

Article de Wikipédia en français : traité de Venise (env. 85 000 marcs), présence réelle d’environ 12 000 croisés pour un effectif contracté bien supérieur, déficit de l’ordre de 34 000 marcs, prise de Zara (24 novembre 1202) et excommunication, offre d’Alexis IV (paiement de la dette, 200 000 marcs, 10 000 hommes, 500 chevaliers en Terre sainte, soumission de l’Église grecque à Rome), interdiction papale. Consulté pour établir les chiffres et l’enchaînement.

secondary

Fourth Crusade

Article de Wikipédia en anglais : chronologie de Venise à Constantinople, détail du contrat vénitien et du manque à payer, hivernage à Zara, offre d’Alexis, débat historiographique sur la préméditation. Croisé avec la version française.

secondary

Treaty of Venice (1201)

Notice de l’Encyclopædia Britannica sur le traité de transport conclu avec Venise, consultée pour recouper les termes du marché et le montant convenu.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — la chaîne des maillons

Aujourd’hier imagine une gazette embarquée avec l’armée croisée, qui reconstitue à chaud, le 26 juin 1203, le chemin parcouru depuis Venise. L’analyse expose l’ordre des faits (dette, Zara, offre d’Alexis) sans conclure sur les intentions : le débat moderne « préméditation contre enchaînement d’accidents » n’est pas tranché, et le fil s’en tient à ce qui pouvait être su et pesé à cette date. Sommes et effectifs sont donnés en ordre de grandeur d’après les estimations des sources, non comme un décompte.

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