Comment une croisade pour l’Égypte a fini devant Constantinople
Nous voici mouillés sous les murailles de la plus grande cité de la chrétienté d’Orient. Il y a un an, la même armée avait fait vœu de frapper l’Égypte du Soudan et de rouvrir la route de Jérusalem. Comment la flotte s’est-elle déplacée, de proche en proche, jusqu’à ce rivage-là ? Nous avons voulu suivre la chaîne, maillon par maillon, sans rien y ajouter que nous ne puissions tenir.
On croit d’ordinaire qu’une armée va où sa bannière l’ordonne. Celle-ci va, depuis quinze mois, où la mène une chose plus sourde et plus tenace : une dette. Ce n’est pas là un jugement, c’est ce que rapportent, d’une même voix, les seigneurs qui ont tenu les comptes et les clercs qui ont vu les nefs. Pour comprendre pourquoi nous sommes ici, il faut remonter à Venise, à l’été de l’an passé, et défaire le nœud dans l’ordre où il s’est noué.
Cet enchaînement fut-il concerté d’avance, ou n’est-il qu’une suite de nécessités qui, l’une après l’autre, ne laissaient d’autre issue que la suivante ? Nous n’en savons rien de sûr. Nous exposons les maillons ; que chacun pèse s’ils forment une chaîne voulue ou une chaîne subie.
Une flotte trop grande, une armée trop petite
Tout commence par un marché. Les barons avaient traité avec Venise pour le passage outre-mer : la Seigneurie construirait la flotte et nourrirait les hommes, moyennant une somme convenue — de l’ordre de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, prix d’une armée que l’on disait devoir compter plus de trente mille croisés. Venise, de son côté, arma une flotte à la mesure de ce nombre-là, et y engloutit son année entière.
Or l’armée promise ne vint pas tout entière. Beaucoup prirent la mer d’autres ports, beaucoup renoncèrent, beaucoup manquèrent au rendez-vous. Quand on fit le compte au Lido, on était loin du chiffre juré : peut-être un tiers, peut-être un peu plus, de ce qui avait été contracté. Les nefs, elles, avaient été bâties pour la multitude absente. Il fallait payer pour tous, et l’on n’était qu’une poignée.
De ce désaccord entre le prix d’une grande armée et la bourse d’une petite naît tout le reste. Les barons vidèrent leurs coffres, engagèrent leur vaisselle, empruntèrent les uns aux autres ; on réunit une forte part de la somme, mais il resta un manque considérable, plusieurs dizaines de milliers de marcs que nul, dans le camp, ne pouvait combler. Venise avait sa flotte ; elle voulait son dû. Nous étions débiteurs et prisonniers d’une île.
Le premier détour : Zara
C’est ici qu’intervint le vieux doge Enrico Dandolo. Puisque l’argent manquait, dit-on qu’il proposa de le remplacer par du service : que l’armée aide d’abord Venise à recouvrer Zara, cité de Dalmatie passée sous la main du roi de Hongrie, et l’on remettrait le paiement du reste à des jours meilleurs. La flotte y consentit, faute de mieux, et Zara fut prise l’automne dernier, aux jours de la Saint-Clément.
Le fait mérite qu’on s’y arrête, car il pèse sur tout ce qui a suivi. Zara est une ville chrétienne, et le roi de Hongrie a lui-même pris la croix. Nous savons que le Saint-Père y avait fait défense expresse : qu’on ne portât pas les armes contre des chrétiens. La ville fut prise tout de même. Beaucoup, parmi nous, en gardent le trouble ; d’autres tiennent que nécessité fait loi. Nous ne cachons ni le geste ni l’interdit qu’il a franchi.
Ce qui est sûr, c’est qu’après Zara le pli était pris. Une armée qui, une fois, a réglé sa dette avec l’épée plutôt qu’avec sa bourse a appris un chemin. Restait à savoir vers où ce chemin la porterait ensuite.
L’offre du jeune Alexis
C’est à Zara, cet hiver, que se présenta le maillon suivant. Des envoyés vinrent trouver l’ost au nom du jeune Alexis, fils de l’empereur Isaac, que son propre frère a détrôné, aveuglé et jeté en prison à Constantinople. Le jeune homme demandait qu’on le rétablît, lui et son père, dans leur droit ; et il offrait, en retour, de quoi faire briller les yeux d’une armée endettée.
Les promesses, telles qu’on les rapporte, sont grandes au point d’en être étourdissantes : acquitter la dette envers Venise ; verser par-dessus une somme énorme, deux cent mille marcs, dit-on ; joindre à la croisade dix mille hommes de guerre ; entretenir à ses frais cinq cents chevaliers en Terre sainte ; et — ce n’est pas le moindre — ramener l’Église grecque sous l’obéissance de Rome, guérissant d’un coup le vieux schisme. Payer la croisade, la grossir, et refermer la déchirure de la chrétienté : tout cela d’une seule main.
On voit ce que de telles paroles pouvaient peser dans un camp sans argent. Elles offraient ce qui manquait à chaque maillon précédent : de quoi payer Venise, de quoi armer l’expédition, et une couleur de sainteté pour ce qui n’avait été jusque-là qu’affaire de comptes. Beaucoup y virent la main de la Providence ; d’autres, plus rudes, les gages d’un débiteur qui trouve enfin un plus riche débiteur pour le tirer d’affaire. Nous rapportons les deux lectures ; nous n’en imposons aucune.
Devant une cité que nul n’avait juré d’assiéger
Voilà par où nous sommes venus. De Venise à Zara par défaut de paiement ; de Zara à ce rivage par l’offre du jeune Alexis. Chaque pas, pris seul, avait sa raison : régler une dette, tenir un serment de service, saisir une main tendue. Mais additionnés, ces pas nous ont portés là où, il y a un an, nul n’aurait dit que nous irions — sous les murs de la première ville chrétienne d’Orient.
Car c’est le point que nous devons poser, sans le grossir ni le taire : l’armée avait pris la croix pour l’Égypte, d’où l’on comptait rouvrir la route de Jérusalem. De cette Égypte et de cette Terre sainte, il n’est plus question dans les faits d’aujourd’hui ; la flotte est ici, non là-bas. Est-ce un abandon, ou seulement un long détour qui nous ramènera au but, plus fort et mieux pourvu, une fois Alexis rétabli ? Nous l’ignorons. C’est une inquiétude que beaucoup portent, non une chose jugée. Les chefs assurent que Constantinople n’est qu’une étape, et qu’on cinglera vers le Soudan quand les coffres seront pleins.
Tout cela fut-il voulu de longue main par quelques-uns qui savaient où ils menaient les autres, ou n’est-ce que le jeu des hasards et des dettes, chaque nécessité en appelant une plus grande ? Ceux qui accusent montrent les intérêts de Venise et l’ambition des grands ; ceux qui défendent montrent une suite de contraintes que nul n’avait ourdies. Nous n’avons pour preuve que l’ordre des faits, et l’ordre des faits ne dit pas les intentions. Nous le laissons ouvert, comme il l’est.