Baudouin couronné à Sainte-Sophie
Ce dimanche, sous les grandes coupoles de Sainte-Sophie, le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut a reçu la couronne impériale des mains des évêques de l’ost. Un mois jour pour jour après que la ville fut emportée d’assaut, un prince latin siège pour la première fois sur le trône des Grecs. La pompe fut aussi éclatante que la basilique, dépouillée de ses ors voici peu, garde encore les traces de la fureur des soldats.
Il est fait. Ce seizième jour de mai, la cité qui fut la seconde Rome a reçu un empereur latin. Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, a été mené en grande solennité jusqu’à l’église Sainte-Sophie, la plus vaste et la plus riche de toute la chrétienté, et là, devant les barons rassemblés et le clergé de l’ost, la couronne a été posée sur sa tête. Nous qui avons vu cette ville se défendre derrière ses murailles il y a un mois à peine, nous avons vu aujourd’hui l’un des nôtres s’asseoir sur le siège des Grecs.
La chose ne s’est point faite au hasard ni par la seule force. Sept jours plus tôt, le neuvième jour de ce mois, les grands de l’armée et ceux de Venise s’étaient enfermés pour élire celui qui porterait le titre. Il fut convenu qu’une commission de douze hommes trancherait : six choisis parmi les Vénitiens, six parmi les pèlerins croisés. C’est à cette voix mêlée que Baudouin doit sa dignité, et non au tumulte du camp.
Une élection disputée
Deux noms étaient sur toutes les lèvres. Celui du comte Baudouin, jeune, pieux, aimé de ses hommes ; et celui du marquis Boniface de Montferrat, qui a mené cette entreprise depuis les rives de la Lombardie et que ses attaches avec la maison impériale des Grecs semblaient désigner d’avance. On dit que la couronne fut d’abord offerte au vieux doge Henri Dandolo, qui la refusa pour lui-même. Restaient les deux princes.
Le poids de Venise pencha du côté de la Flandre. Beaucoup, ici, tiennent que les Vénitiens redoutaient de voir le marquis, trop puissant et trop lié aux Génois leurs rivaux et à l’empereur d’Allemagne, ceindre le diadème. Les douze électeurs, réunis dans une chapelle du palais, se retirèrent pour prier et délibérer ; à leur sortie, l’évêque qui portait la parole nomma Baudouin. Le comte fut aussitôt élevé sur un bouclier et porté par les barons jusqu’à l’église, selon l’ancien usage.
Pour que la concorde ne se rompît point, on s’emploie à donner au marquis Boniface une part digne de lui. On parle de lui promettre le royaume de Salonique et les terres du levant grec, qu’il lui faudrait encore conquérir, avec le commandement de l’armée qui s’avancera dans ces contrées ; mais rien n’en est encore arrêté, et l’on plaide toujours entre les deux camps. Ainsi cherche-t-on à accorder les deux prétendants, l’un par la couronne, l’autre par un fief à débattre, et l’on veut croire que la paix des chefs en sortira affermie.
La pompe du sacre
On avait revêtu le comte des ornements les plus somptueux que la ville pût encore fournir. Une robe brodée d’aigles, un manteau de si grand prix qu’on n’en saurait dire la valeur, et sur ce manteau une pierre, dit-on, que l’empereur Manuel avait payée voici longtemps un nombre de marcs qui passe l’entendement. Ainsi paré, Baudouin fut conduit au maître-autel, où les évêques de l’ost l’oignirent et lui posèrent sur le front la couronne des empereurs.
La basilique, sous ses coupoles où le regard se perd, offrait un spectacle que nul de nous n’oubliera. Mais ceux qui y étaient entrés le mois passé savent ce que ces murs ont souffert : les portes du chœur arrachées, l’autel rompu, les vases sacrés emportés, les tentures déchirées par les soldats en quête de butin. On a lavé, on a tendu de nouvelles étoffes, on a caché les plaies ; l’or du couronnement recouvre mal la trace du pillage. Le contraste n’a échappé à personne, et plus d’un, en priant, a baissé les yeux.
Le sacre achevé, l’empereur fut porté hors de l’église et mené à cheval jusqu’au palais, au milieu d’une foule de barons, de sergents et de Grecs assemblés qui regardaient passer leur nouveau maître. On le fit asseoir sur le trône, et les grands vinrent lui rendre hommage. Puis un festin fut donné dans les salles du palais, où le service se fit à la manière des anciens empereurs, tant les vainqueurs ont pris à cœur d’endosser jusqu’au cérémonial des vaincus.
Un commencement
Que sera cet empire, nul ne le sait encore. Il naît aujourd’hui, entre des murs à peine refroidis de la bataille, sur des terres dont la plus grande part n’est pas même approchée par nos armes. Baudouin reçoit le quart de la ville et de l’empire ; le reste est partagé entre les croisés et Venise, selon les conventions arrêtées avant l’assaut. Bien des seigneuries distribuées ne sont pour l’heure que des noms sur un parchemin, qu’il faudra gagner l’épée à la main.
Ce que nous savons de sûr tient en peu de mots : la cité est prise, un empereur latin y règne, et le trône des Grecs porte pour la première fois un prince venu d’Occident. Le reste appartient aux jours à venir, et à Dieu, qui a jusqu’ici conduit cette étrange entreprise par des voies que nul d’entre nous n’avait prévues.