Baudouin de Flandre élu empereur
Réunis en conclave depuis plusieurs jours, les douze électeurs désignés par l’ost et par Venise ont arrêté leur choix : le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut ceindra la couronne des Grecs. Le marquis Boniface de Montferrat, que beaucoup donnaient favori, en repart le visage sombre, et le camp bruit déjà de ce qu’on lui doit en retour.
Aujourd’hui, en la chapelle du palais des Blachernes, les douze hommes chargés de choisir qui régnerait sur l’empire des Grecs ont rendu leur sentence : le comte Baudouin, sire de Flandre et de Hainaut, est élu empereur. Nulle voix ne s’est élevée contre l’issue une fois le nom prononcé, mais ce fut, dit-on, chose disputée jusqu’au bout, tant le marquis Boniface de Montferrat avait de partisans dans l’ost.
Le comte Baudouin est tenu par tous pour un sire loyal, pieux et de grande vaillance ; il avait pris la croix des premiers et n’a failli à nul assaut. C’est, disent les barons, un choix qui honore l’ost autant que Venise, et qui doit, par sa jeunesse même, rassurer ceux qui craignaient de voir l’empire retomber aux seules mains d’un homme déjà trop lié aux Grecs.
Douze voix pour trancher
Le mode choisi pour élire un maître à cet empire fut arrêté par les barons et le doge de Venise avant même que la ville ne fût livrée au sac : six hommes de l’ost, six hommes de Venise, jurant sur les saintes reliques de porter leur voix à qui, selon leur conscience, servirait le mieux les besoins de l’armée et gouvernerait le plus dignement la terre conquise. La majorité devait suffire à faire loi.
On dit que les six Vénitiens, unis et constants, ont pesé lourd dans la balance, et que c’est leur poids joint à celui d’une partie des barons qui a fait pencher le choix vers le comte de Flandre plutôt que vers le marquis de Montferrat. D’aucuns y voient la marque d’une entente ancienne entre le doge et les seigneurs du nord ; d’autres n’y trouvent que le jugement loyal de douze hommes liés par serment.
Le marquis déçu
Le marquis Boniface, lui, comptait beaucoup d’amis dans l’armée, et sa parenté avec la maison de Constantinople — son frère avait jadis tenu terre en cet empire, et il a lui-même épousé une dame de sang impérial — faisait dire à plusieurs qu’il serait le mieux venu sur ce trône. Aussi son dépit, ce jour, ne se cache guère : ses gens en parlent haut dans les quartiers qu’ils occupent, et l’on chuchote qu’il tiendrait la chose pour injure.
Le bruit court dans le camp que le marquis réclamerait, en juste retour, la ville et la terre de Thessalonique, où sa maison a jadis eu des droits. Rien n’en est arrêté à cette heure, et nous ne le donnons que pour ce qu’il vaut : une rumeur, non un accord. Le sire Baudouin n’a rien scellé, et le doge Enrico Dandolo, avec le maréchal Geoffroi de Villehardouin, s’emploient, dit-on, à apaiser le marquis avant que le différend ne tourne à la brouille ouverte entre gens qui portent tous la croix.
Chacun sait ici combien cet accord entre Venise et les barons est chose neuve et fragile, tenue par des serments plus que par l’usage. Le sacre du comte Baudouin, annoncé pour la semaine prochaine, dira si cette élection referme la querelle ou si elle ne fait que la déplacer.