Premier assaut repoussé sous les remparts
Ce jeudi, l’ost et la flotte du seigneur doge ont porté leur premier assaut contre les murailles de la Corne d’Or. Le vent a rejeté nos nefs loin de la muraille, les pierres des Grecs ont brisé nos engins, et il a fallu, en fin de jour, ramener les vaisseaux à leur mouillage. Le camp est ébranlé, mais l’on ne parle déjà que de recommencer.
Nous avions attendu ce jour comme une délivrance. Depuis des semaines, les Grecs de l’usurpateur nous tiennent enfermés dans nos tentes et derrière nos palissades, fermant la ville, relevant leurs tours, lançant le feu contre nos vaisseaux. Ce jeudi, au matin, la flotte s’est enfin rangée le long du rivage de la Corne, les nefs et les huissiers liés deux à deux, les échelles hautes dressées sur les mâts, et l’on a sonné l’assaut contre la muraille. Au soir, il a fallu reculer.
Nous disons la chose telle qu’elle fut, sans en rien retrancher. L’assaut a été repoussé, et nos gens ont regagné leurs bords avec leurs blessés. Voici ce que nous en avons vu et recueilli, encore tout près de la peine du jour.
Le vent contre nous
Le dessein était de mener les vaisseaux au ras de la muraille, assez près pour jeter les ponts volants des hautes échelles sur le sommet des tours, tandis que nos gens de pied donneraient l’escalade. Mais dès le branle de l’attaque, le vent s’est levé de la terre et a rabattu les nefs vers le large. La plupart n’ont pu approcher d’assez près pour que les combattants des échelles atteignissent le mur ; ceux qui touchèrent la tour ne le firent qu’en petit nombre, sans que le gros pût les soutenir.
Là où l’on aborda, on se battit durement. Nos gens, dit-on, prirent pied sur quelques tours et s’y maintinrent un moment ; mais ils étaient trop peu, trop isolés, et il fallut lâcher prise. Nulle part la muraille ne fut forcée. Le rivage restait aux Grecs, et nos ponts battaient le vide.
La défense des Grecs
Il faut le reconnaître : les Grecs se sont défendus avec vigueur. L’usurpateur Mourtzouphle s’était porté lui-même sur les hauteurs, au-dessus de la muraille attaquée, dressant ses tentes de pourpre bien en vue, sa garde autour de lui, pour tenir ses gens en haleine et les voir à l’ouvrage. On dit qu’il criait ses ordres et faisait sonner ses trompes à chaque fois que les nôtres reculaient.
Du haut des tours, ils avaient dressé quantité de pierrières et de mangonneaux qui lançaient sur nos engins des pierres si grosses que nul homme ne les eût pu lever. Plusieurs de nos échelles et de nos ponts en furent rompus ou fracassés. Ils avaient aussi garni le faîte du mur de bois et de peaux pour amortir nos traits, et nos arbalétriers et nos archers, tirant d’en bas et du roulis des nefs, ne pouvaient les en déloger. Vers le milieu de l’après-midi, il fut clair que l’on ne passerait pas ce jour-là, et le seigneur doge et les barons firent sonner la retraite.
Un revers, non une défaite
Le soir est tombé sur un camp abattu. On a compté les manquants, relevé les engins brisés, pansé les blessés. Beaucoup, à voix basse, se demandaient si Dieu retirait de nous sa main, et quelques-uns murmuraient déjà qu’il faudrait lever le siège et s’en aller. Ce sont là des paroles de fatigue, que nous rapportons sans les faire nôtres.
Car dès ce soir, les barons se sont assemblés sous la tente du marquis, et la parole qui l’a emporté n’est pas celle du départ. On répare les échelles, on lie plus étroitement les nefs deux à deux pour porter plus d’hommes ensemble contre une même tour, on reprendra l’assaut sur un front plus resserré dès que le temps le permettra. Nul ne tient la partie pour perdue.
Et les clercs de l’ost, évêques et prêtres, vont par les tentes réconforter les cœurs. Ils prêchent que la guerre est juste et que l’assaut est œuvre pie : ces Grecs, disent-ils, sont des parjures et des traîtres qui ont trahi et fait périr leur seigneur légitime, des schismatiques qui refusent l’obéissance à Rome et au bienheureux Pierre ; les frapper, assurent-ils, n’est point péché, mais service de Dieu, et qui tombera dans cette bataille sera lavé de ses fautes. Ainsi relève-t-on les courages pour le jour qui vient. Ce qu’il en adviendra, Dieu seul le sait.