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Premier assaut repoussé sous les remparts

Ce jeudi, l’ost et la flotte du seigneur doge ont porté leur premier assaut contre les murailles de la Corne d’Or. Le vent a rejeté nos nefs loin de la muraille, les pierres des Grecs ont brisé nos engins, et il a fallu, en fin de jour, ramener les vaisseaux à leur mouillage. Le camp est ébranlé, mais l’on ne parle déjà que de recommencer.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 9 avril 1204 5 min de lecture

Nous avions attendu ce jour comme une délivrance. Depuis des semaines, les Grecs de l’usurpateur nous tiennent enfermés dans nos tentes et derrière nos palissades, fermant la ville, relevant leurs tours, lançant le feu contre nos vaisseaux. Ce jeudi, au matin, la flotte s’est enfin rangée le long du rivage de la Corne, les nefs et les huissiers liés deux à deux, les échelles hautes dressées sur les mâts, et l’on a sonné l’assaut contre la muraille. Au soir, il a fallu reculer.

Nous disons la chose telle qu’elle fut, sans en rien retrancher. L’assaut a été repoussé, et nos gens ont regagné leurs bords avec leurs blessés. Voici ce que nous en avons vu et recueilli, encore tout près de la peine du jour.

Le vent contre nous

Le dessein était de mener les vaisseaux au ras de la muraille, assez près pour jeter les ponts volants des hautes échelles sur le sommet des tours, tandis que nos gens de pied donneraient l’escalade. Mais dès le branle de l’attaque, le vent s’est levé de la terre et a rabattu les nefs vers le large. La plupart n’ont pu approcher d’assez près pour que les combattants des échelles atteignissent le mur ; ceux qui touchèrent la tour ne le firent qu’en petit nombre, sans que le gros pût les soutenir.

Là où l’on aborda, on se battit durement. Nos gens, dit-on, prirent pied sur quelques tours et s’y maintinrent un moment ; mais ils étaient trop peu, trop isolés, et il fallut lâcher prise. Nulle part la muraille ne fut forcée. Le rivage restait aux Grecs, et nos ponts battaient le vide.

La défense des Grecs

Il faut le reconnaître : les Grecs se sont défendus avec vigueur. L’usurpateur Mourtzouphle s’était porté lui-même sur les hauteurs, au-dessus de la muraille attaquée, dressant ses tentes de pourpre bien en vue, sa garde autour de lui, pour tenir ses gens en haleine et les voir à l’ouvrage. On dit qu’il criait ses ordres et faisait sonner ses trompes à chaque fois que les nôtres reculaient.

Du haut des tours, ils avaient dressé quantité de pierrières et de mangonneaux qui lançaient sur nos engins des pierres si grosses que nul homme ne les eût pu lever. Plusieurs de nos échelles et de nos ponts en furent rompus ou fracassés. Ils avaient aussi garni le faîte du mur de bois et de peaux pour amortir nos traits, et nos arbalétriers et nos archers, tirant d’en bas et du roulis des nefs, ne pouvaient les en déloger. Vers le milieu de l’après-midi, il fut clair que l’on ne passerait pas ce jour-là, et le seigneur doge et les barons firent sonner la retraite.

Un revers, non une défaite

Le soir est tombé sur un camp abattu. On a compté les manquants, relevé les engins brisés, pansé les blessés. Beaucoup, à voix basse, se demandaient si Dieu retirait de nous sa main, et quelques-uns murmuraient déjà qu’il faudrait lever le siège et s’en aller. Ce sont là des paroles de fatigue, que nous rapportons sans les faire nôtres.

Car dès ce soir, les barons se sont assemblés sous la tente du marquis, et la parole qui l’a emporté n’est pas celle du départ. On répare les échelles, on lie plus étroitement les nefs deux à deux pour porter plus d’hommes ensemble contre une même tour, on reprendra l’assaut sur un front plus resserré dès que le temps le permettra. Nul ne tient la partie pour perdue.

Et les clercs de l’ost, évêques et prêtres, vont par les tentes réconforter les cœurs. Ils prêchent que la guerre est juste et que l’assaut est œuvre pie : ces Grecs, disent-ils, sont des parjures et des traîtres qui ont trahi et fait périr leur seigneur légitime, des schismatiques qui refusent l’obéissance à Rome et au bienheureux Pierre ; les frapper, assurent-ils, n’est point péché, mais service de Dieu, et qui tombera dans cette bataille sera lavé de ses fautes. Ainsi relève-t-on les courages pour le jour qui vient. Ce qu’il en adviendra, Dieu seul le sait.

Le contexte

Depuis la mort du jeune Alexis IV, étranglé sur l’ordre de Mourtzouphle, le pacte conclu à Zara entre l’ost et le prince grec est rompu et la ville s’est fermée aux croisés.

L’assaut se porte contre les murailles maritimes de la Corne d’Or, seul front où la flotte vénitienne peut mener ses nefs au contact du rempart.

Les vaisseaux vénitiens portent sur leurs mâts de hautes échelles et des ponts volants pour jeter les combattants sur le sommet des tours.

Le pape Innocent III avait interdit à la croisade de porter les armes contre une ville chrétienne.

État des informations

Récit à chaud d’un assaut manqué : l’issue reste ouverte, et nous ne préjugeons pas de ce que fera la reprise annoncée. Cet article assume la voix du camp latin, qui tient les Grecs pour des parjures et l’assaut pour œuvre sainte ; ce sont là la justification et la prédication de l’ost, non un jugement du journal. Le lecteur gardera présent à l’esprit que le pape Innocent III avait défendu de porter les armes contre une cité chrétienne — écart que la prédication de l’armée passe sous silence.

Ce que l’on sait

  • Le jeudi 9 avril 1204, l’ost croisé et la flotte vénitienne ont porté un premier assaut contre les murailles maritimes de Constantinople, du côté de la Corne d’Or.
  • Un vent de terre a rejeté la plupart des nefs loin du rempart et empêché les hautes échelles d’atteindre le sommet des tours.
  • La défense grecque, conduite par Alexis V Mourtzouphle présent sur les hauteurs, a brisé nombre d’engins de siège à coups de pierrières et de mangonneaux.
  • L’assaut a échoué : nulle part la muraille ne fut forcée, et les croisés se sont repliés sur leur mouillage en fin de journée.
  • Aussitôt, les barons ont décidé de réparer les engins et de reprendre l’assaut, en liant les nefs par deux pour concentrer l’attaque.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si un nouvel assaut réussira à forcer la muraille.
  • Le nombre exact des pertes de la journée n’est pas connu et n’est donné qu’en gros.
  • L’issue du siège et de la querelle avec l’usurpateur demeure entièrement inconnue.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Constantinople (1204)

Article de Wikipédia en français consulté pour le déroulement du premier assaut du 9 avril 1204 : attaque combinée navale et terrestre contre les murailles de la Corne d’Or, vent de terre repoussant les nefs, engins brisés par les projectiles grecs, échec et repli, puis reprise préparée pour le 12 avril.

secondary

Prise de Constantinople par les croisés (1204)

Notice de l’EHNE (Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe) consultée pour le contexte du siège, la justification théologique de l’assaut contre les Grecs schismatiques et la prédication du clergé de l’armée malgré l’interdit papal.

secondary

1204: The Sack of Constantinople

Article de la World History Encyclopedia consulté pour recouper le dispositif naval vénitien (nefs et huissiers liés, échelles et ponts sur les mâts), le rôle de Mourtzouphle sur les remparts et l’échec de l’assaut du 9 avril.

primary

Geoffroi de Villehardouin, La Conquête de Constantinople

Chronique de Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne et témoin oculaire de la croisade : récit du premier assaut manqué du 9 avril, du vent contraire, des engins brisés et de la décision de reprendre l’attaque. Matière du ton et des détails rapportés au présent.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — le revers du 9 avril

Les Échos du Passé imaginent une gazette embarquée avec l’ost croisé sous les murs de Constantinople. Le récit assume la voix du camp latin (« usurpateur », « parjures », assaut « œuvre pie ») comme couleur d’époque, tout en tenant les faits pour exacts et distincts de cette justification, logés dans l’état des connaissances, où figure aussi l’interdit papal que la prédication de l’armée passe sous silence. Il ne préjuge pas de la suite.

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12 avril 12046 min