L’assaut décisif depuis la Corne d’Or
Ce vendredi, un vent du nord s’est levé et a jeté nos nefs contre les murailles de la mer. Des ponts volants lancés du haut des mâts, une poignée des nôtres a pris pied sur deux tours, puis une brèche ouverte au bas du rempart a livré passage à nos gens ; le quartier des Blachernes est entre nos mains et un grand feu court dans la ville. À l’heure où nous écrivons, le soir tombe et nul, dans un camp comme dans l’autre, ne sait encore ce qu’il adviendra.
Dieu, qui éprouve les siens, semble en ce jour tourner Sa face vers l’ost. Après l’échec cuisant de mercredi dernier, où l’assaut fut repoussé, nous étions retournés à nos nefs le cœur lourd, et beaucoup murmuraient déjà qu’il faudrait lever le siège de cette cité parjure. Ce vendredi, tout s’est renversé en l’espace d’une matinée. Nous rapportons ici ce que nous avons vu et ce que les combattants redescendus des tours nous ont dit, sans rien avancer que nous ne puissions tenir.
Que l’on se souvienne d’abord de mercredi, le neuvième jour d’avril. Ce matin-là, nos gens avaient traversé le bras de mer pour porter l’échelle et le pic contre le mur du côté de la Corne d’Or. Mais entre le rivage et la muraille s’étend une bande de terre découverte, et là, sans abri, nos sergents furent accablés de traits par les Grecs postés sur les créneaux. On dut refluer vers les vaisseaux, laissant des morts sur la grève. L’usurpateur Mourtzouphle, du haut de ses tentes rouges dressées sur la colline, faisait sonner ses trompettes et raillait notre déconvenue.
Le vent du nord jette les nefs contre le mur
Depuis, les vaillants hommes du doge et les clercs avaient tenu conseil, et l’on avait résolu d’assaillir de nouveau, mais autrement. Ce vendredi au matin, comme par une grâce, un fort vent du nord se leva sur la Corne d’Or et poussa nos nefs droit contre les murailles de la mer, si près que les Vénitiens purent y accrocher leurs navires et les tenir bord à bord contre la pierre. C’est de ce vent, disent nos mariniers, que tout est venu : sans lui, les vaisseaux fussent restés au large, hors de portée.
On avait dressé, en haut des mâts des plus grandes nefs, des ponts de bois et de cordes, longs et étroits, que l’on nomme entre nous ponts volants. Quand les navires touchèrent presque les tours, ces passerelles furent jetées d’un mât à un créneau, tremblantes au-dessus du vide et de l’eau. Il fallait un cœur bien trempé pour s’y risquer, un homme à la fois, sous les pierres et les traits que les Grecs et leurs gardes à la hache faisaient pleuvoir.
Deux tours prises, une brèche ouverte
Deux tours, dit-on, furent ainsi emportées les premières par ceux qui osèrent passer les ponts. Le combat y fut sanglant contre les hommes de la hache, ces gardes que l’on dit venus des pays du nord et qui tiennent pour l’usurpateur. Mais une fois nos bannières plantées sur ces tours, tout changea de face.
Cependant, plus bas, d’autres des nôtres s’acharnaient au pied de la muraille. Ils ouvrirent, à force de pics et de leviers, une brèche assez large pour qu’un homme s’y coulât. Le premier qui s’y jeta se trouva seul devant une foule de Grecs ; mais il tira son couteau, courut sur eux, et ceux-ci s’enfuirent comme un troupeau. Par ce trou passèrent ensuite les autres, chevaliers et sergents, en petit nombre d’abord. On dit qu’ils n’étaient qu’environ soixante-dix à s’être ainsi rendus maîtres d’un pan du mur, si peu qu’ils tremblaient eux-mêmes de leur audace.
Ce fut assez pour rompre l’élan des défenseurs. Les portes voisines furent forcées de l’intérieur, et nos gens, entrant en foule, se rendirent maîtres de tout le quartier des Blachernes, où s’élève le grand palais du nord. C’est là, sous nos pieds, que l’ost a établi ce soir son pied dans la ville.
Le feu et le soir incertain
Pour se garder d’un retour des Grecs, qui demeurent en nombre, quelques-uns des nôtres ont mis le feu entre eux et le reste de la cité. Le vent, qui nous avait servis le matin, a saisi les flammes et les a portées loin ; à cette heure, un long incendie court dans les maisons et l’on ne sait où il s’arrêtera. Il en avait déjà pris deux fois depuis l’été ; c’est la troisième, et non la moindre.
Que l’on ne se méprenne pourtant pas : la ville n’est point rendue. Mourtzouphle est encore dans ses murs, la nuit vient, et l’immense cité s’étend devant nous, presque tout entière aux mains des Grecs. Nous tenons un quartier, deux tours, des portes ; c’est beaucoup, et hier c’eût paru un songe. Mais entre ce que nous tenons et ce que la journée de demain apportera, il y a toute une nuit, et nul ici ne se hasarde à dire ce qu’elle sera.
On veille aux armes dans les tours prises. On dit que l’usurpateur rassemble les siens ; d’autres, que la ville est saisie d’épouvante. De tout cela nous ne savons rien de sûr. Que Dieu, qui nous a donné ce vent, achève ce qu’Il a commencé, ou qu’Il nous éprouve encore : nous rapporterons demain ce que demain nous apprendra.