Alexis IV étranglé : le pacte est rompu
Le jeune empereur que nous avions rétabli sur le trône de ses pères n’est plus. Jeté au cachot par un noble grec du parti qui nous hait, Alexis Doukas dit Mourtzouphle, le prince Alexis y a été étranglé hier, huitième jour de février. Son vieux père Isaac est mort peu avant lui. Voici donc parjurée la cité qui nous devait tant, et couronné un usurpateur sorti d’un régicide.
Il faut le dire tout net, car la nouvelle a couru le camp comme une traînée de poudre et il importe qu’on la tienne pour vraie : Alexis, ce jeune homme que notre ost avait ramené de l’exil et fait asseoir sur le trône de Constantinople au mois d’août dernier, aux côtés de son père Isaac l’aveugle, a été mis à mort. On l’a d’abord arraché du palais, chargé de fers, jeté dans un cachot ; puis, hier, on l’y a étranglé. Celui qui a commandé ce meurtre porte un trône qu’il s’est taillé lui-même dans le sang de son maître : Alexis Doukas, que les Grecs surnomment Mourtzouphle pour ses sourcils joints, et qui se fait désormais appeler empereur.
Nous rapportons ici ce qui nous en revient par nos gens du camp du Bosphore, par les Grecs passés à nous et par ce qui se crie dans la ville. Le fond des choses est certain ; le détail, comme toujours en pareille affaire, nous vient de bouches qui ne s’accordent pas toujours. Nous distinguerons donc ce que tous tiennent pour sûr de ce qui n’est encore que rapporté.
Un empereur débiteur et débordé
On se souvient à quel prix ce prince avait acheté notre secours. Pour recouvrer le trône dont son oncle l’avait dépouillé, il s’était engagé, par un pacte scellé devant les barons et les Vénitiens, à des choses immenses : deux cent mille marcs d’argent, le ravitaillement de l’ost, dix mille hommes pour la Terre sainte et cinq cents chevaliers à entretenir là-bas, et, plus lourd que tout, la soumission de l’Église grecque au siège de Rome. Telle était sa parole. Nous l’avons rétabli sur la foi de cette parole.
Or il n’a jamais pu la tenir. Son oncle en fuyant avait emporté le trésor ; le jeune homme n’a pu réunir qu’une part de la somme promise, à grand-peine, en pressurant les siens, en fondant, dit-on, jusqu’aux ornements des églises. Chaque exigence de paiement dressait davantage la ville contre lui. Les Grecs le voyaient courir de notre camp au palais, quémandant des délais, et le tenaient pour un homme à notre solde, un prince qui vidait leurs coffres pour des Latins campés sous leurs murs. Quant à l’union des Églises, il n’osait seulement plus en parler tout haut, tant elle est odieuse à ce peuple schismatique.
Depuis l’automne la haine montait. Il y eut des rixes entre les nôtres et eux, des incendies qui ont dévoré des quartiers entiers, des cris dans les rues contre l’empereur des Francs, comme ils l’appelaient par mépris. Un prince sans argent, sans peuple et sans troupes ne tient pas longtemps : il n’a tenu que le temps que sa chute s’organise.
Le coup de main de Mourtzouphle
Ce Doukas, homme du sang impérial et de longue date opposé à toute entente avec nous, guettait l’heure. Dans les derniers jours de janvier, la ville en tumulte s’est cherché un autre maître ; on parle même d’un certain Nicolas Canabus qu’une partie du peuple et des grands aurait voulu porter au trône, tiré presque de force de la grande église de Sainte-Sophie. Alexis, effrayé, aurait alors appelé notre secours contre les siens — ce qui, s’il est vrai, acheva de le perdre aux yeux de son peuple.
C’est dans cette nuit-là, la nuit du vingt-huit au vingt-neuf de janvier à ce qu’on nous dit, que Mourtzouphle a frappé. Il aurait retourné contre l’empereur sa propre garde, ces haches du Nord que les Grecs nomment Varanges, en les persuadant qu’Alexis les livrait aux Latins. On s’est saisi du jeune prince dans son palais et on l’a mis aux fers. Le Doukas s’est fait couronner ces jours derniers, le cinquième jour de février nous dit-on, et règne à présent sous le nom d’Alexis, cinquième du nom.
De Canabus, qu’on avait un instant proclamé, on assure qu’il a été tiré du sanctuaire et mis à mort. Ainsi ce trône compte déjà plus de prétendants morts que de mois écoulés.
Deux morts au palais
Le vieil Isaac s’est éteint dans ces mêmes jours. Aveugle depuis que son frère l’avait fait mutiler, rendu à sa geôle plutôt qu’à son trône, brisé, dit-on, par la chute de son fils, il n’a pas survécu au renversement. Est-il mort de saisissement, de mauvais traitements, ou simplement au bout de son âge et de ses maux ? Nul ici ne le sait au juste, et les Grecs eux-mêmes en rapportent des versions diverses.
Pour le fils, il n’y a hélas nul doute sur la manière. Mourtzouphle, ne se tenant pas pour sûr tant que vivait celui qu’il avait détrôné, l’a fait étrangler dans son cachot, hier, huitième jour de ce mois. On dit qu’il aurait d’abord essayé le poison, en vain, avant de recourir à la corde. Ce sont là récits de la ville, que nous donnons pour ce qu’ils valent ; la chose certaine est que le prince est mort de male mort, par l’ordre de l’homme qui a pris sa place.
Ce que ce meurtre nous laisse
Voilà donc où en est la cité parjure. Elle avait juré, par la bouche de son empereur, de payer sa dette et de rentrer au giron de Rome ; elle a répondu en égorgeant celui qui avait juré, et en dressant à sa place un homme dont toute la politique est de nous chasser. Le pacte que nous tenions pour sacré, elle l’a rompu par le fer.
Nos barons et les Vénitiens tiennent conseil. Chacun sent que quelque chose vient de changer sous nos pieds. Nous avions un débiteur : il est mort, et sa dette avec lui reste entière et impayée. Nous avions une caution, un prince à nous obligé qui répondait de la ville : elle a été étranglée. Face à nous, il n’y a plus un allié embarrassé, mais un usurpateur qui a du sang impérial sur les mains et qui arme déjà ses murs. Beaucoup, sous les tentes, disent tout haut que nous avons désormais bon droit contre cette cité : qu’elle nous doit, qu’elle nous a trahis, qu’elle a tué notre homme.
Que l’on retienne au moins ceci, en ce neuvième jour de février : celui par qui nous étions venus n’est plus, et rien n’est réglé de ce qui nous avait fait venir.