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Alexis IV étranglé : le pacte est rompu

Le jeune empereur que nous avions rétabli sur le trône de ses pères n’est plus. Jeté au cachot par un noble grec du parti qui nous hait, Alexis Doukas dit Mourtzouphle, le prince Alexis y a été étranglé hier, huitième jour de février. Son vieux père Isaac est mort peu avant lui. Voici donc parjurée la cité qui nous devait tant, et couronné un usurpateur sorti d’un régicide.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 9 février 1204 6 min de lecture
Miniature byzantine médiévale représentant Alexis V Doukas, dit Mourtzouphle, l’usurpateur qui a fait étrangler Alexis IV.
Portrait d’Alexis V Doukas dit Mourtzouphle, miniature de la « Chronikè Diègèsis » de Nicétas Choniatès (Autriche, Bibliothèque nationale, cod. hist. gr. 53, fol. 219v, probablement XIVe siècle) — domaine public (Wikimedia Commons).

Il faut le dire tout net, car la nouvelle a couru le camp comme une traînée de poudre et il importe qu’on la tienne pour vraie : Alexis, ce jeune homme que notre ost avait ramené de l’exil et fait asseoir sur le trône de Constantinople au mois d’août dernier, aux côtés de son père Isaac l’aveugle, a été mis à mort. On l’a d’abord arraché du palais, chargé de fers, jeté dans un cachot ; puis, hier, on l’y a étranglé. Celui qui a commandé ce meurtre porte un trône qu’il s’est taillé lui-même dans le sang de son maître : Alexis Doukas, que les Grecs surnomment Mourtzouphle pour ses sourcils joints, et qui se fait désormais appeler empereur.

Nous rapportons ici ce qui nous en revient par nos gens du camp du Bosphore, par les Grecs passés à nous et par ce qui se crie dans la ville. Le fond des choses est certain ; le détail, comme toujours en pareille affaire, nous vient de bouches qui ne s’accordent pas toujours. Nous distinguerons donc ce que tous tiennent pour sûr de ce qui n’est encore que rapporté.

Un empereur débiteur et débordé

On se souvient à quel prix ce prince avait acheté notre secours. Pour recouvrer le trône dont son oncle l’avait dépouillé, il s’était engagé, par un pacte scellé devant les barons et les Vénitiens, à des choses immenses : deux cent mille marcs d’argent, le ravitaillement de l’ost, dix mille hommes pour la Terre sainte et cinq cents chevaliers à entretenir là-bas, et, plus lourd que tout, la soumission de l’Église grecque au siège de Rome. Telle était sa parole. Nous l’avons rétabli sur la foi de cette parole.

Or il n’a jamais pu la tenir. Son oncle en fuyant avait emporté le trésor ; le jeune homme n’a pu réunir qu’une part de la somme promise, à grand-peine, en pressurant les siens, en fondant, dit-on, jusqu’aux ornements des églises. Chaque exigence de paiement dressait davantage la ville contre lui. Les Grecs le voyaient courir de notre camp au palais, quémandant des délais, et le tenaient pour un homme à notre solde, un prince qui vidait leurs coffres pour des Latins campés sous leurs murs. Quant à l’union des Églises, il n’osait seulement plus en parler tout haut, tant elle est odieuse à ce peuple schismatique.

Depuis l’automne la haine montait. Il y eut des rixes entre les nôtres et eux, des incendies qui ont dévoré des quartiers entiers, des cris dans les rues contre l’empereur des Francs, comme ils l’appelaient par mépris. Un prince sans argent, sans peuple et sans troupes ne tient pas longtemps : il n’a tenu que le temps que sa chute s’organise.

Le coup de main de Mourtzouphle

Ce Doukas, homme du sang impérial et de longue date opposé à toute entente avec nous, guettait l’heure. Dans les derniers jours de janvier, la ville en tumulte s’est cherché un autre maître ; on parle même d’un certain Nicolas Canabus qu’une partie du peuple et des grands aurait voulu porter au trône, tiré presque de force de la grande église de Sainte-Sophie. Alexis, effrayé, aurait alors appelé notre secours contre les siens — ce qui, s’il est vrai, acheva de le perdre aux yeux de son peuple.

C’est dans cette nuit-là, la nuit du vingt-huit au vingt-neuf de janvier à ce qu’on nous dit, que Mourtzouphle a frappé. Il aurait retourné contre l’empereur sa propre garde, ces haches du Nord que les Grecs nomment Varanges, en les persuadant qu’Alexis les livrait aux Latins. On s’est saisi du jeune prince dans son palais et on l’a mis aux fers. Le Doukas s’est fait couronner ces jours derniers, le cinquième jour de février nous dit-on, et règne à présent sous le nom d’Alexis, cinquième du nom.

De Canabus, qu’on avait un instant proclamé, on assure qu’il a été tiré du sanctuaire et mis à mort. Ainsi ce trône compte déjà plus de prétendants morts que de mois écoulés.

Deux morts au palais

Le vieil Isaac s’est éteint dans ces mêmes jours. Aveugle depuis que son frère l’avait fait mutiler, rendu à sa geôle plutôt qu’à son trône, brisé, dit-on, par la chute de son fils, il n’a pas survécu au renversement. Est-il mort de saisissement, de mauvais traitements, ou simplement au bout de son âge et de ses maux ? Nul ici ne le sait au juste, et les Grecs eux-mêmes en rapportent des versions diverses.

Pour le fils, il n’y a hélas nul doute sur la manière. Mourtzouphle, ne se tenant pas pour sûr tant que vivait celui qu’il avait détrôné, l’a fait étrangler dans son cachot, hier, huitième jour de ce mois. On dit qu’il aurait d’abord essayé le poison, en vain, avant de recourir à la corde. Ce sont là récits de la ville, que nous donnons pour ce qu’ils valent ; la chose certaine est que le prince est mort de male mort, par l’ordre de l’homme qui a pris sa place.

Ce que ce meurtre nous laisse

Voilà donc où en est la cité parjure. Elle avait juré, par la bouche de son empereur, de payer sa dette et de rentrer au giron de Rome ; elle a répondu en égorgeant celui qui avait juré, et en dressant à sa place un homme dont toute la politique est de nous chasser. Le pacte que nous tenions pour sacré, elle l’a rompu par le fer.

Nos barons et les Vénitiens tiennent conseil. Chacun sent que quelque chose vient de changer sous nos pieds. Nous avions un débiteur : il est mort, et sa dette avec lui reste entière et impayée. Nous avions une caution, un prince à nous obligé qui répondait de la ville : elle a été étranglée. Face à nous, il n’y a plus un allié embarrassé, mais un usurpateur qui a du sang impérial sur les mains et qui arme déjà ses murs. Beaucoup, sous les tentes, disent tout haut que nous avons désormais bon droit contre cette cité : qu’elle nous doit, qu’elle nous a trahis, qu’elle a tué notre homme.

Que l’on retienne au moins ceci, en ce neuvième jour de février : celui par qui nous étions venus n’est plus, et rien n’est réglé de ce qui nous avait fait venir.

Le contexte

Le premier jour d’août 1203, après que l’ost eut chassé l’usurpateur Alexis III, le jeune Alexis avait été couronné empereur aux côtés de son père Isaac II, aveugle, en vertu du pacte passé avec les croisés et les Vénitiens.

Par ce pacte, Alexis s’était engagé à verser 200 000 marcs d’argent, à ravitailler l’armée, à fournir dix mille hommes et cinq cents chevaliers pour la Terre sainte, et à soumettre l’Église grecque au siège de Rome.

La fuite d’Alexis III avec le trésor impérial avait rendu ces engagements impossibles à tenir ; l’argent ne rentrait qu’à moitié, au prix d’exactions qui dressaient la ville contre le jeune empereur.

Depuis l’automne, rixes, incendies et émeutes opposaient Grecs et Latins dans et autour de la capitale.

État des informations

Le fil parle de « parjure » et d’« usurpateur régicide » : c’est la justification du camp latin, non un jugement du journal. Il faut la distinguer du ressort réel, que cette édition loge à part : l’ost vient de perdre à la fois son débiteur et sa caution, et la dette contractée pour le rétablissement d’Alexis reste entière et impayée. Le régicide fournit un motif ; l’argent demeure le moteur. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 9 février 1204 et ne préjugeons de rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Alexis Doukas, dit Mourtzouphle, noble grec du parti hostile aux Latins, s’est emparé du pouvoir à la fin de janvier 1204, retournant la garde varangue contre l’empereur.
  • Alexis IV a été déposé, emprisonné, puis étranglé sur l’ordre de Mourtzouphle le 8 février 1204.
  • Isaac II Ange, père d’Alexis IV, aveugle et détenu, est mort peu avant son fils.
  • Mourtzouphle a été couronné empereur sous le nom d’Alexis V (vers le 5 février 1204).
  • Alexis IV n’avait jamais pu tenir les engagements — financiers et religieux — du pacte au nom duquel les croisés l’avaient rétabli.

Ce que l’on ignore

  • Les circonstances exactes de la mort d’Isaac II ne sont pas établies : saisissement, mauvais traitements, épuisement ou mort naturelle — les récits grecs divergent.
  • Le détail du meurtre d’Alexis IV (tentative de poison avant l’étranglement) nous vient de récits de la ville, partiaux et invérifiables sur le camp.
  • Le rôle exact d’un éventuel empereur proclamé par le peuple, Nicolas Canabus, et son sort précis restent confus.

Sources historiques utilisées

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Alexis IV Ange

Article de Wikipédia en français : couronnement d’août 1203, pacte et promesses (200 000 marcs, troupes, union des Églises), fuite du trésor par Alexis III, impossibilité de payer, montée de l’hostilité, coup d’État de Mourtzouphle, mort d’Isaac II et étranglement d’Alexis IV le 8 février 1204. Consulté pour établir la chronologie.

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Alexis V Doukas

Article de Wikipédia en français : origine de Mourtzouphle (noble du parti anti-latin, sourcils joints), coup de force dans la nuit du 28 au 29 janvier 1204, garde varangue retournée, épisode Nicolas Canabus, couronnement (5 février), mort d’Isaac II et exécution d’Alexis IV. Croisé avec l’article sur Alexis IV.

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Alexios IV Angelos

Article de Wikipédia en anglais : recoupement des dates (émeute du 5 février, étranglement du 8 février 1204), montant réuni (moitié de la somme promise), mention de la tentative de poison précédant l’étranglement.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — la chute du jeune empereur

Aujourd’hier imagine une gazette embarquée avec l’ost croisé, au camp du Bosphore. La nouvelle de l’étranglement d’Alexis IV est rapportée au lendemain du meurtre, du seul point de vue latin : la ville est dite « parjure » et Mourtzouphle « usurpateur régicide ». Cette couleur de voix appartient au camp croisé ; le relevé des faits loge distinctement le ressort réel — la dette impayée, la caution perdue — et les incertitudes des récits grecs.

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