Le comte de Toulouse prend la croix
Trois jours après le grand appel du pape aux champs de Clermont, la nouvelle court de tente en tente : le comte de Toulouse, le plus riche des seigneurs du Midi, a fait porter au pape son adhésion par ses envoyés. Il n’était pas là pour l’entendre de ses oreilles ; il a répondu le premier.
On ne parle que de cela aux abords de Clermont. Deux jours à peine après que le seigneur pape eut, aux champs hors la ville, appelé la chevalerie d’Occident à porter secours aux chrétiens d’Orient et à marcher vers le Sépulcre, ses envoyés sont venus lui annoncer que le comte Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, prenait la croix. Le comte lui-même n’a point paru au concile ; ce sont ses hommes qui, au nom de leur seigneur, en ont fait porter la nouvelle au pape.
Nul, ici, ne s’étonne du poids de ce nom. Raymond de Saint-Gilles compte parmi les plus grands et les plus riches barons du Midi, tenant Toulouse, le Rouergue et la marche de Provence ; on le dit aussi l’un des plus âgés d’entre les seigneurs que l’appel du pape pourrait toucher. Qu’un tel homme se fasse le premier des grands seigneurs laïcs à répondre, avant même que la nouvelle du concile n’ait couru tout l’Occident, tient du chapitre pour ceux qui commentent l’affaire au camp.
On rapporte que le seigneur pape, ayant reçu ce message, en a témoigné grande joie devant les clercs qui l’entouraient, et que plusieurs y voient un signe pour les autres grands du royaume, encore hésitants ou non informés. L’évêque du Puy, Adhémar, qui a lui-même pris la croix dès le concile, s’entretient, dit-on, avec les gens qui portent la parole du comte.
De la bouche même de Raymond, on ne sait ici rien de plus que ce que ses envoyés ont porté : son adhésion à l’appel du pape, rien de plus. Pourquoi n’a-t-il pas fait le voyage lui-même jusqu’à Clermont, nul ne le dit avec certitude ; les uns avancent les affaires de son comté, d’autres son âge et la saison déjà rude pour les chemins d’Auvergne. Ce ne sont là que des on-dit.
Reste à savoir si le comte prendra en personne la route d’Orient, avec quels compagnons et quelles forces, et quels autres grands seigneurs suivront son exemple. Sur tout cela, on n’a pour l’heure que des bruits de camp, non des certitudes.