Que promet vraiment le pape ?
Trois jours ont passé depuis que le pape a parlé en plein champ, hors les murs de Clermont, et déjà des hommes cousent la croix sur leur épaule. Mais qu’a-t-il promis au juste ? Nous avons pesé ses paroles et les décrets du concile pour distinguer ce qui est accordé de ce qui reste dans l’ombre.
Le troisième jour après le sermon du seigneur pape Urbain, l’émotion n’est pas tombée. Sur la place et dans les hôtelleries, on répète le cri qui monta de la foule quand il eut fini de parler, « Dieu le veut ». Des chevaliers, des clercs, de simples gens ont fait tailler des croix d’étoffe et se les font coudre sur le vêtement, à l’épaule, en signe de leur promesse. On dit que l’évêque du Puy fut des premiers à s’agenouiller devant le pape pour la recevoir.
Passé le premier saisissement, il faut peser les mots. Un discours prononcé en plein vent ne fait pas loi ; ce sont les décrets arrêtés au concile qui obligent, et c’est là qu’il faut chercher ce que le pape accorde vraiment à qui prendra la route de Jérusalem. Nous avons entendu plusieurs clercs qui étaient dans l’assemblée et comparé ce qu’ils en rapportent. Trois choses se dégagent : une grâce pour l’âme, un vœu qui engage, une protection pour le pèlerin. Chacune mérite qu’on la regarde de près, car toutes ne sont pas de même poids.
La remise de la pénitence
Voici, autant qu’on peut la rapporter, la substance du décret : quiconque, par seule dévotion et non pour gagner honneur ou argent, se mettra en chemin pour délivrer l’Église de Dieu à Jérusalem, ce voyage lui sera compté en place de toute pénitence. C’est là le cœur de ce qu’offre le pape. Non point une solde ni une terre, mais la remise de la peine que le pécheur, confessé et absous, doit encore accomplir : les jeûnes, les aumônes, les prières et les macérations que le prêtre impose en satisfaction des fautes avouées.
La distinction est fine et l’on aurait tort de la brouiller. Le pardon de la faute vient de Dieu par la contrition et la confession ; ce que le concile accorde, c’est que le pénible chemin d’armes vers Jérusalem tienne lieu de toute la pénitence due. Pour un homme chargé de fautes anciennes, qui redoutait des années de jeûne et de larmes, c’est une grâce immense : le labeur du voyage vaudra quittance.
La condition posée est claire, et le pape y a insisté : il faut partir par piété, non par orgueil ni par convoitise. Celui qui prendrait la croix pour le butin ou la gloire des armes n’aurait pas la grâce promise, quand bien même il ferait la route. La mesure de l’âme échappe aux hommes ; le concile la remet à Dieu, qui lit les intentions.
Un vœu qui engage
Cette croix que l’on coud n’est pas un simple ornement de piété. Ceux qui l’ont reçue des mains du pape ou de leur évêque se sont liés par un vœu, comme le pèlerin qui jure d’atteindre un sanctuaire. On tient parmi les clercs qu’un tel vœu oblige devant Dieu : l’avoir prononcé, c’est s’être promis d’aller jusqu’au terme du voyage.
Reste à savoir ce qu’il advient de qui prendrait la croix puis renoncerait. Les avis, ici, ne s’accordent pas encore tout à fait. Chacun sent qu’un vœu rompu est chose grave et appelle le blâme de l’Église ; mais sous quelle peine précise, par quelle procédure, nul décret ne semble le fixer aujourd’hui. Nous préférons le dire que de le trancher à faux.
La protection du pèlerin
Le concile n’a pas seulement parlé de l’âme. Il a renouvelé la Trêve de Dieu, qui défend de porter les armes contre les clercs, les moines, les femmes, et durant certains jours contre quiconque. Dans ce cadre, l’Église prend sous sa garde celui qui part et ce qu’il laisse : sa personne, ses biens, sa maisonnée. Que nul n’ose, pendant son absence, se saisir de ses terres ni molester les siens sous peine d’encourir l’anathème.
C’est une promesse de grand prix, car beaucoup redoutent plus pour leur héritage que pour leur vie. Mais il faut la mesurer pour ce qu’elle est. L’Église peut menacer de ses censures et lancer l’excommunication contre le ravisseur ; elle n’a ni sergents ni châteaux pour arrêter la main d’un voisin puissant. La garde promise est spirituelle avant d’être une force. Ce qu’elle vaudra, une fois les partants sur les routes et leurs terres sans maître, l’expérience seule le dira.
Ce que la promesse laisse dans l’ombre
À bien peser les paroles, on voit que le pape est ferme sur l’ordre du salut et bien plus vague sur l’ordre des choses de ce monde. Sur l’âme, il tranche : la remise de la pénitence est accordée, le mérite du voyage tient lieu de satisfaction. Sur le reste, il laisse ouvert. Qui commandera cette entreprise, par quelles routes, à quelle date, sur quels vivres et à quels frais : rien de tout cela n’est réglé. Chacun devra pourvoir aux siens.
Les clercs eux-mêmes débattent de la portée exacte de la grâce. Est-elle la remise de toute la pénitence terrestre, comme le décret le dit en propres termes ? Ou faut-il l’entendre, comme la foule le comprend déjà, comme le pardon de tous les péchés et l’entrée assurée au repos éternel pour qui mourrait en chemin ? Les docteurs ne s’accordent pas, et le droit de l’Église n’a pas encore fixé la mesure de pareille indulgence. Nous rapportons la parole du concile ; nous ne prétendons pas dire ce que Dieu en tiendra.