Urbain II, le pape venu de Cluny
Celui qui vient de haranguer la foule de Clermont n'est pas un inconnu pour l'Église de France. Moine de Cluny, cardinal de Rome, pape depuis sept ans face à un antipape installé dans la Ville : qui est Urbain II ?
On le nomme partout ici « le seigneur pape Urbain », mais peu de laïcs savent d'où vient cet homme qui, la veille encore, tenait la foule des champs de Clermont sous sa voix. Il naquit en Champagne, non loin de Châtillon-sur-Marne, dans une famille de la petite noblesse ; on le dit né Eudes, que d'aucuns appellent aussi Eudes de Lagery, du nom du lieu de sa naissance. C'est sous ce nom d'Eudes qu'il fit ses premières études, à l'école cathédrale de Reims, où il eut pour maître le chanoine Bruno, celui-là même qui devait plus tard se retirer dans le désert de Chartreuse.
De Reims, où il fut lui-même chanoine puis, dit-on, archidiacre, Eudes prit l'habit à Cluny, la grande abbaye de Bourgogne dont la règle et le chant font l'admiration de toute la chrétienté latine. Il y servit sous l'abbé Hugues, et s'y fit assez remarquer pour être élevé au rang de grand prieur, second de la maison après l'abbé lui-même. C'est de Cluny que le pape Grégoire VII, voulant s'entourer d'hommes sûrs pour porter la réforme de l'Église, le fit venir à Rome et l'éleva cardinal-évêque d'Ostie, l'un des sept sièges qui entourent le successeur de saint Pierre.
En cette qualité, Eudes de Châtillon fut plus d'une fois envoyé au-delà des monts, en Germanie et en France, pour porter la cause de la réforme grégorienne : la lutte contre la simonie, ce trafic des charges d'Église que l'on achète et que l'on vend ; contre le nicolaïsme, le mariage ou le concubinage des clercs ; contre l'investiture des évêques par la main des princes laïcs, qui tiennent la crosse et l'anneau comme s'ils tenaient un fief. C'est sur ce dernier point que le pape Grégoire, prédécesseur d'Urbain, entra en lutte ouverte avec l'empereur Henri IV, lequel fit dresser contre Rome un pape de son choix, Guibert de Ravenne, que l'on nomme ici Clément III et que le concile de Clermont vient à nouveau de dénoncer comme intrus.
D'Ostie à la chaire de Pierre
Grégoire VII mourut en exil à Salerne voici près de dix ans, sans avoir pu rentrer dans Rome tenue par l'empereur et son antipape. Après un bref pontificat de son successeur, les cardinaux fidèles à la cause grégorienne, ne pouvant s'assembler dans une Rome hostile, élurent Eudes de Châtillon à Terracine, au printemps de l'an 1088. Il prit le nom d'Urbain, second du nom. Depuis lors, le seigneur pape n'a tenu Rome même que par intermittence, la meilleure part de la Ville demeurant aux mains des partisans de l'empereur et de Clément III, l'antipape installé au Latran.
Malgré cette contestation qui dure encore, Urbain a poursuivi l'œuvre de son maître Grégoire, mais avec, dit-on parmi les clercs qui l'approchent, plus de mesure et de patience dans les moyens : il tient des conciles, use de la persuasion et de l'appui des grands autant que de la sentence, pour faire reculer la simonie et l'investiture laïque et imposer partout la discipline des clercs.
Plaisance, puis la France
Au mois de mars de cette année, le pape tint un grand concile à Plaisance, en Lombardie, où se pressaient, dit-on, plusieurs milliers d'assistants, clercs et laïcs. C'est là que des envoyés de l'empereur des Grecs, Alexis, vinrent exposer devant l'assemblée la détresse des chrétiens d'Orient et le péril que les Turcs font peser sur Constantinople, demandant le secours des chevaliers d'Occident.
De Plaisance, le seigneur pape a pris la route de la France, son pays d'origine, qu'il traverse depuis l'été, tenant conciles et dédicaces, rencontrant les grands du royaume, avant de venir présider ici même, à Clermont, en Auvergne, l'assemblée qui vient de s'achever et d'où il a lancé, hier, son appel aux barons et au peuple.
Un pape sans le roi de France à ses côtés
On ne s'étonnera pas que le roi Philippe, notre sire, n'ait point paru à ce concile : le seigneur pape le tient sous le coup de sentences pour son remariage avec dame Bertrade, tenu pour irrégulier tant que vit son épouse légitime. Cette affaire, elle aussi, occupe les pères du concile, à côté de la grande cause de l'Orient.