Raymond de Saint-Gilles, le grand baron du Midi
Ses envoyés l’ont annoncé au concile dès le lendemain du sermon : le comte de Toulouse prend la croix. Portrait du plus considérable des seigneurs laïcs à avoir répondu à l’appel du pape.
On le disait au concile, quoique absent : le lendemain même du grand sermon d’Urbain II, des envoyés de Raymond, comte de Toulouse et marquis de Provence, sont venus faire savoir devant l’assemblée que leur seigneur prenait la croix. Nul grand baron laïc de ce rang n’avait encore fait pareille déclaration ; nombre de clercs présents à Clermont y voient un signe de poids pour l’entreprise que le pape appelle de ses vœux.
Le comte de Toulouse n’est pas un cadet en quête de fortune. À la mort de son frère aîné Guillaume IV, voici deux ans, il a pris la suite à la tête du comté ; il tient depuis Toulouse, l’Albigeois, l’Agenais, le Quercy et le duché de Narbonne, et porte aussi, depuis l’an dernier, le titre de marquis de Provence. On le compte, sans conteste, parmi les seigneurs les plus riches et les mieux pourvus en terres de tout le royaume, et l’un des plus âgés à se lever pour cette cause : il a, dit-on, dépassé la cinquantaine, quand la plupart des princes qui se pressent autour du pape sont d’âge à peine mûr.
Sa réputation d’homme d’armes n’est pas neuve. Voici près de dix ans, il a porté ses gens au-delà des Pyrénées pour prêter main-forte aux rois chrétiens d’Espagne dans leurs guerres contre les Sarrasins de ce pays. C’est là, dit-on à sa cour, qu’il a pris la mesure de ce que peut coûter une guerre menée pour la foi, loin de ses terres. Il a d’ailleurs resserré ses liens avec l’Espagne chrétienne en prenant pour épouse, l’an passé, une fille du roi de Castille, Elvire, dont on loue la dot autant que la piété.
On le tient pour un homme de dévotion sincère, attaché aux réformes que le concile vient de rappeler, et désireux, dit-on autour de lui, de visiter de son vivant les lieux où le Seigneur a marché. Ce zèle n’a pas toujours été sans embarras pour son âme : un mariage jugé trop proche par l’Église lui avait valu, voici bien des années, d’être frappé de l’anathème ; le pape d’alors avait depuis levé cette peine, et rien aujourd’hui ne pèse plus sur sa réputation de bon chrétien.
Ce que sera sa part exacte dans l’entreprise annoncée à Clermont, nul ne saurait le dire à cette heure : le comte lui-même n’a pas quitté ses terres, et l’on ignore encore quand il prendra la route, avec quelles forces, ni aux côtés de quels autres seigneurs. Mais dans tout le Midi, on tient déjà pour assuré que si l’expédition se fait, le comte de Toulouse y comptera parmi les premiers.