Adhémar du Puy, l’évêque qui prit la croix le premier
Prélat du Velay, ancien pèlerin de Terre sainte, l’évêque Adhémar de Monteil s’est avancé, dit-on, le premier au pied de l’estrade quand le pape appela hier à marcher vers l’Orient. Le Saint-Père en a fait le conducteur de l’entreprise.
De tous les noms qui courent ce matin dans les rues encombrées de Clermont, il en est un que chacun répète : celui d’Adhémar, évêque du Puy-en-Velay. Non qu’il soit le plus puissant des seigneurs assemblés ni le plus haut des prélats du concile ; mais parce qu’on rapporte que ce fut lui, hier, au terme du sermon du pape Urbain, qui vint le premier se jeter aux genoux du Saint-Père pour demander la croix.
Pour beaucoup de pèlerins venus du Nord, le nom sonnait inconnu. Ceux du Midi, eux, le connaissent bien : depuis une vingtaine d’années il tient le siège épiscopal du Puy, l’un des grands sanctuaires de la Vierge où affluent les gens de tout le pays. C’est un homme de l’Église, mais aussi un homme du siècle, issu, dit-on, de la noblesse des bords du Rhône, et rompu aux usages de la guerre autant qu’à ceux de l’autel.
Un évêque du Velay, homme d’Église et de cheval
Adhémar est né, assure-t-on, d’une famille seigneuriale du pays de Valence, de ces lignages du Sud qui donnent aussi bien des chevaliers que des clercs. On le fit évêque du Puy voici près de vingt ans, du temps où le pape Grégoire réformait l’Église et déposait les prélats qu’il jugeait indignes de leur charge.
Depuis, il gouverne un diocèse où l’on prie beaucoup et où l’on se bat souvent, entre seigneurs querelleurs des montagnes du Velay. On dit de lui qu’il sait tenir les rênes et porter le fer, ce qui, chez un évêque appelé à conduire des hommes d’armes vers un pays lointain, n’est pas la moindre des qualités que le pape aura pesées.
Le pèlerin de Jérusalem
Une chose, surtout, met Adhémar à part parmi les prélats du concile : il a déjà vu la Terre sainte. On rapporte qu’il y a quelques années, l’évêque prit le bourdon et l’escarcelle du pèlerin et s’en fut, par de longues routes, vénérer les lieux où souffrit le Seigneur. Les récits divergent sur le terme exact de son voyage, mais beaucoup, ici, tiennent pour assuré qu’il gagna Jérusalem même.
À une assemblée qui vient d’entendre le pape peindre les malheurs des chrétiens d’Orient et les périls des routes du pèlerinage, un homme qui connaît déjà ce chemin vaut mieux que dix seigneurs qui l’ignorent. Voilà, murmure-t-on au camp des barons, pourquoi le Saint-Père a jeté les yeux sur lui.
Le premier au pied de l’estrade
Ce qu’on raconte du moment où le pape acheva son sermon tient déjà de la chose célèbre. À peine la foule eut-elle poussé son cri — Dieu le veut ! — que l’évêque du Puy, dit-on, fendit la presse et vint s’agenouiller devant Urbain pour recevoir la croix d’étoffe cousue sur l’épaule, avant tout autre. Peu après, on assure que Raymond de Saint-Gilles, le puissant comte de Toulouse, fit dire par ses envoyés qu’il prenait le même engagement.
Nous rapportons ce récit avec la prudence qu’il mérite : nous le tenons de témoins encore émus, et les mémoires, en pareille heure, s’accordent rarement au détail près. Que l’évêque ait pris la croix, nul n’en doute ; qu’il l’ait fait le tout premier, c’est ce que redisent ceux qui étaient au plus près de l’estrade.
Désigné pour conduire l’entreprise
Le geste d’Adhémar n’est pas resté celui d’un pèlerin de plus. Au concile, on donne pour certain que le pape l’a désigné pour porter son autorité au sein de l’expédition et la conduire en son nom, à la façon d’un légat placé à la tête des croisés. Ce n’est pas un chef de guerre que Rome nomme là, mais le représentant du Saint-Siège, dont les seigneurs armés devront prendre l’avis.
Ce que recouvrira au juste cette charge, par-delà les mots prononcés à Clermont, nul ne le sait encore : l’entreprise n’en est qu’à ses premiers serments, et les grands barons du royaume n’ont pas tous répondu. Mais qu’un évêque, et celui-ci plutôt qu’un autre, ait été mis à la tête d’une armée de pèlerins en marche vers l’Orient, voilà qui dit assez le caractère de cette expédition : elle se veut œuvre d’Église avant d’être fait d’armes.