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Que le glaive des chevaliers se taise, et que le roi lui-même s’incline

Le concile siège depuis huit jours à Clermont et vient de raffermir la Paix et la Trêve de Dieu. Un chanoine réformateur y applaudit, mais avertit : la même main qui fait taire l’épée du chevalier doit reprendre le péché du prince. L’excommunication du roi Philippe, prononcée l’an dernier à Autun, tient toujours — et elle est juste.

Renaud, chanoine réformateur, à Clermont 26 novembre 1095 5 min de lecture

Nous voici réunis à Clermont depuis huit jours, évêques, abbés et clercs venus de tout le royaume, et le seigneur pape Urbain préside nos travaux. Parmi les décrets déjà arrêtés, il en est que j’approuve de tout mon cœur : ceux qui rendent leur vigueur à la Paix et à la Trêve de Dieu. Que du mercredi soir au lundi matin, et durant l’Avent comme le Carême, nul homme d’armes ne tire l’épée ; que le clerc, le moine, la femme et le vilain désarmé soient à l’abri de la violence des puissants. Voilà une discipline juste, et il était temps de la raffermir, car partout je la vois méprisée.

Mais j’entends déjà, sous ces mêmes voûtes, des voix murmurer que l’Église passe la mesure lorsqu’elle prétend lier non plus le chevalier de campagne, mais les grands, et jusqu’au roi lui-même. À ceux-là je réponds sans détour : l’autorité qui fait taire le glaive d’un homme d’armes est la même qui reprend le péché d’un prince. Il n’y a pas deux lois de Dieu, l’une pour les petits, l’autre pour les couronnés.

Que chacun se souvienne de la cause. Le roi Philippe a chassé son épouse Berthe pour prendre Bertrade, qui est femme du comte d’Anjou et l’était le jour où il l’a prise. On habille cela du nom de mariage ; ce n’en est pas un. C’est un adultère porté au grand jour, et par le premier du royaume, celui que tous regardent. Voilà pourquoi, l’an passé, les évêques réunis à Autun ont retranché le roi de la communion des fidèles. Cette sentence tient toujours ; nul repentir ne l’a encore levée.

On me dira qu’un roi ne se juge pas comme un autre homme. Je dis le contraire : plus l’homme est haut, plus son péché fait scandale, et plus l’Église lui doit la vérité en face. L’huile du sacre a coulé sur sa tête, elle ne l’a pas mis au-dessus des commandements. Si l’on retranche un chevalier pour avoir rompu la Trêve un jour défendu, comment laisserait-on en repos un roi qui rompt, lui, le lien du mariage et donne à tout le royaume l’exemple du mépris ?

Qu’on ne se méprenne pourtant pas sur ce que réclame l’Église. Elle ne veut ni ôter au roi son royaume ni armer contre lui ses vassaux. Elle veut sauver son âme. Que Philippe renvoie Bertrade à son mari, qu’il fasse pénitence, et le lien qui le retranche sera dénoué le jour même. La porte n’est pas fermée : c’est le roi qui refuse d’y entrer.

Voici donc ce que j’attends de ce concile : qu’il tienne ferme sur les deux bords. Que le glaive des chevaliers se taise aux jours de la Trêve, et que le roi lui-même s’incline sous la main qui les corrige tous. Une seule discipline, du plus pauvre vilain jusqu’au front qui porte la couronne. C’est à ce prix, et à nul autre, que l’Église sera crue lorsqu’elle parle de paix.

Le contexte

Le concile de Clermont, ouvert le 18 novembre 1095 sous la présidence du pape Urbain II, réunit archevêques, évêques, abbés et clercs venus surtout du royaume de France.

Parmi ses premiers décrets, le concile renouvelle la Paix de Dieu et étend la Trêve de Dieu : interdiction des armes du mercredi soir au lundi matin et durant certains temps liturgiques, protection des clercs, des moines, des femmes et des non-combattants.

Le roi Philippe Ier a répudié la reine Berthe pour s’unir à Bertrade de Montfort, épouse du comte Foulques IV d’Anjou. Pour cette union tenue pour adultère, il a été excommunié au concile d’Autun le 16 octobre 1094 ; l’évêque Yves de Chartres a mené l’opposition ecclésiastique à ce remariage.

État des informations

Cette tribune est un texte d’opinion, subjectif : elle défend la discipline ecclésiastique sur les puissants et n’est pas un compte rendu neutre du concile. La seule sentence en vigueur à la date est celle prononcée à Autun en 1094 ; les délibérations de Clermont sur le cas du roi sont encore en cours et leur issue n’est pas connue.

Ce que l’on sait

  • Le concile de Clermont siège sous la présidence d’Urbain II et a renouvelé les canons de la Paix et de la Trêve de Dieu.
  • Le roi Philippe Ier a été excommunié au concile d’Autun le 16 octobre 1094 en raison de son union avec Bertrade de Montfort, contractée après la répudiation de la reine Berthe.
  • Bertrade de Montfort était et demeure l’épouse du comte Foulques IV d’Anjou, ce qui fait tenir son union avec le roi pour un adultère aux yeux de l’Église.

Ce que l’on ignore

  • Si le roi Philippe se soumettra, renverra Bertrade et obtiendra la levée de la sentence, ou s’il persistera dans son union.
  • Quelles décisions le concile, encore en session, arrêtera au sujet du cas du roi dans les jours qui viennent.

Sources historiques utilisées

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Concile de Clermont (1095)

Wikipédia · 2024

Concile ouvert le 18 novembre 1095 sous la présidence d’Urbain II ; renouvellement de la Paix et de la Trêve de Dieu parmi ses canons ; question de l’excommunication du roi Philippe Ier examinée en session.

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Philippe Ier (roi de France)

Wikipédia · 2024

Répudiation de Berthe et union avec Bertrade de Montfort ; excommunication prononcée au concile d’Autun le 16 octobre 1094 pour cette union tenue pour adultère.

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Trêve de Dieu

Wikipédia · 2024

Institutions de la Paix et de la Trêve de Dieu : interdiction des armes du mercredi soir au lundi matin et durant l’Avent, le Carême et le Temps pascal ; protection des clercs, moines, femmes et non-combattants ; reprise par Urbain II à Clermont en 1095.

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Bertrade de Montfort

Wikipédia · 2024

Mariée à Foulques IV d’Anjou en 1089, puis unie au roi Philippe Ier en 1092 ; l’union, la première épouse étant encore réputée vivante et Bertrade toujours femme du comte d’Anjou, est tenue pour adultère.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

La rédaction d’Aujourd’hier · 1095

Tribune d’opinion prêtée à un chanoine réformateur fictif présent au concile de Clermont, le 26 novembre 1095. Le point de vue défendu — la légitimité de la discipline ecclésiastique sur la violence des chevaliers comme sur les fautes du roi — reflète les débats réels du milieu réformateur ; la voix n’engage que le ton et l’angle.

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