Que le glaive des chevaliers se taise, et que le roi lui-même s’incline
Le concile siège depuis huit jours à Clermont et vient de raffermir la Paix et la Trêve de Dieu. Un chanoine réformateur y applaudit, mais avertit : la même main qui fait taire l’épée du chevalier doit reprendre le péché du prince. L’excommunication du roi Philippe, prononcée l’an dernier à Autun, tient toujours — et elle est juste.
Nous voici réunis à Clermont depuis huit jours, évêques, abbés et clercs venus de tout le royaume, et le seigneur pape Urbain préside nos travaux. Parmi les décrets déjà arrêtés, il en est que j’approuve de tout mon cœur : ceux qui rendent leur vigueur à la Paix et à la Trêve de Dieu. Que du mercredi soir au lundi matin, et durant l’Avent comme le Carême, nul homme d’armes ne tire l’épée ; que le clerc, le moine, la femme et le vilain désarmé soient à l’abri de la violence des puissants. Voilà une discipline juste, et il était temps de la raffermir, car partout je la vois méprisée.
Mais j’entends déjà, sous ces mêmes voûtes, des voix murmurer que l’Église passe la mesure lorsqu’elle prétend lier non plus le chevalier de campagne, mais les grands, et jusqu’au roi lui-même. À ceux-là je réponds sans détour : l’autorité qui fait taire le glaive d’un homme d’armes est la même qui reprend le péché d’un prince. Il n’y a pas deux lois de Dieu, l’une pour les petits, l’autre pour les couronnés.
Que chacun se souvienne de la cause. Le roi Philippe a chassé son épouse Berthe pour prendre Bertrade, qui est femme du comte d’Anjou et l’était le jour où il l’a prise. On habille cela du nom de mariage ; ce n’en est pas un. C’est un adultère porté au grand jour, et par le premier du royaume, celui que tous regardent. Voilà pourquoi, l’an passé, les évêques réunis à Autun ont retranché le roi de la communion des fidèles. Cette sentence tient toujours ; nul repentir ne l’a encore levée.
On me dira qu’un roi ne se juge pas comme un autre homme. Je dis le contraire : plus l’homme est haut, plus son péché fait scandale, et plus l’Église lui doit la vérité en face. L’huile du sacre a coulé sur sa tête, elle ne l’a pas mis au-dessus des commandements. Si l’on retranche un chevalier pour avoir rompu la Trêve un jour défendu, comment laisserait-on en repos un roi qui rompt, lui, le lien du mariage et donne à tout le royaume l’exemple du mépris ?
Qu’on ne se méprenne pourtant pas sur ce que réclame l’Église. Elle ne veut ni ôter au roi son royaume ni armer contre lui ses vassaux. Elle veut sauver son âme. Que Philippe renvoie Bertrade à son mari, qu’il fasse pénitence, et le lien qui le retranche sera dénoué le jour même. La porte n’est pas fermée : c’est le roi qui refuse d’y entrer.
Voici donc ce que j’attends de ce concile : qu’il tienne ferme sur les deux bords. Que le glaive des chevaliers se taise aux jours de la Trêve, et que le roi lui-même s’incline sous la main qui les corrige tous. Une seule discipline, du plus pauvre vilain jusqu’au front qui porte la couronne. C’est à ce prix, et à nul autre, que l’Église sera crue lorsqu’elle parle de paix.