Enfin, le chevalier peut sauver son âme par le fer même
Au lendemain de l’appel du pape Urbain, un clerc présent à Clermont dit pourquoi la parole entendue hier lui paraît ouvrir aux hommes de guerre une route qu’ils n’avaient jamais eue : porter secours aux frères d’Orient et racheter ses fautes d’un même mouvement.
Hier, dans la plaine hors les murs de Clermont, car nulle église n’eût contenu pareille foule, le pape Urbain a parlé. J’étais du nombre de ceux qui l’ont entendu, pressés au milieu des évêques, des barons et du menu peuple venus de tout le pays. Je prends la plume au lendemain, l’âme encore remuée — non pour rapporter ses paroles mot pour mot, car déjà chacun les redit à sa façon, mais pour dire pourquoi elles me paraissent ouvrir aux hommes de guerre une route qu’ils n’avaient jamais eue.
Voici, si je l’ai bien compris, ce que le Saint-Père a proposé : que le chevalier prenne les armes et la route de l’Orient pour porter secours à nos frères chrétiens et marcher vers le tombeau du Seigneur ; et qu’à celui qui partira par dévotion, non pour le gain ni pour la gloire, ce voyage tienne lieu de pleine pénitence. Quand la foule eut saisi cela, un cri monta de toutes parts, que beaucoup reprenaient : « Dieu le veut. »
La milice du siècle peut devenir milice du Christ
Jusqu’à ce jour, l’Église comptait le sang versé parmi les fautes les plus lourdes. Le chevalier qui tuait à la guerre, fût-elle défendable, devait s’en confesser et en faire pénitence. Notre condition semblait ainsi murée : servir par les armes, c’était toujours risquer son salut.
Ce qu’Urbain a proposé, tel que je l’entends, renverse cette gêne. Il ne dit pas au chevalier de déposer l’épée, mais de la porter enfin vers une cause juste, et il attache à ce service la rémission des péchés. La milice du siècle — cette chevalerie qui remplit nos terres de guerres privées, d’incendies et de rapines que la Paix de Dieu contient mal — pourrait de la sorte devenir une milice du Christ. Voilà, à mon sens, la nouveauté qui mérite qu’on s’y arrête.
Porter secours aux frères d’Orient
L’appel ne sort pas de rien. Depuis la déroute des armées grecques, voici près d’un quart de siècle, les Turcs se sont rendus maîtres d’une grande part de l’Asie, et les Églises d’Orient vivent sous leur domination. Le tombeau du Christ, à Jérusalem, est aux mains des Infidèles. L’empereur des Grecs lui-même a fait demander notre aide contre eux.
Aller à leur secours, c’est donc une œuvre de charité autant qu’une affaire de guerre : défendre des chrétiens pressés, et tendre vers les lieux où le Seigneur a vécu et souffert. Je n’ignore pas ce qu’une telle entreprise peut coûter — la longueur des chemins, la mer, la faim, la distance des royaumes. Nul ici ne saurait promettre ce qu’il en adviendra. Mais la cause, elle, me paraît droite.
Prendre la croix
Ceux qui font le vœu cousent une croix d’étoffe sur l’épaule, en signe de leur engagement. L’évêque du Puy, Adhémar, a été des premiers à la prendre, et le pape l’a désigné pour conduire les âmes de cette expédition. Autour de moi, grands et petits parlent déjà de partir ; je ne sais combien tiendront parole, ni quand les armées se mettront en marche.
Je ne suis qu’un clerc et ne porterai pas les armes. Mais je voudrais que nos chevaliers entendent cet appel pour ce qu’il me semble être : l’offre de mettre leur force au service de Dieu et de leurs frères, et d’y trouver le pardon qu’ils cherchent en vain ailleurs. Ce que j’écris ici n’est pas une certitude sur l’issue ; c’est l’espérance d’un homme qui a entendu, hier, une parole qu’il n’avait jamais entendue.