Le pèlerin porte un bourdon, non une épée
Trois jours après l'exhortation prononcée dans la plaine de Clermont, un moine d'Auvergne confie ses réserves : le vrai pèlerinage se fait pauvre et désarmé, et nul ne lave son âme du sang d'autrui.
J'écris de mon cloître, où la rumeur de Clermont est parvenue avec les marchands. Il y a trois jours, dans un champ hors les murs, le Saint-Père a exhorté les fidèles à porter secours aux chrétiens d'Orient ; déjà l'on parle de coudre des croix sur les manteaux et de prendre la route. Je ne hausse pas la voix contre le souverain pontife, à qui je dois obéissance. Mais ma conscience me réclame un mot, et je le pose ici sans détour.
Nos pères nous ont enseigné ce qu'est un pèlerin. Il va pauvre et humble, le bourdon à la main et la besace au côté, sans autre arme que la prière. Qu'il monte à Rome, à Compostelle ou au Saint-Sépulcre, sa route est une pénitence : il se fait petit pour se corriger. Je m'interroge donc, sans malice : peut-on marcher ce même chemin l'épée au poing, et nommer encore pèlerinage ce qui prend les traits d'une expédition ?
On dit que le voyage tiendrait lieu de pénitence, et que ceux qui l'accompliront par piété verront remise la peine due à leurs fautes. Je ne dispute pas au Pape le pouvoir de lier et de délier. Mais la pénitence, telle que je l'ai reçue, fut toujours mortification de soi : le jeûne, les larmes, l'aumône, le pardon offert à qui nous a nui. Voilà mon trouble. Depuis quand verser le sang d'un autre laverait-il notre propre âme ? Je crains que plusieurs n'entendent la promesse de rémission comme un congé donné à la violence.
Ma seconde crainte tient à ceux qui partiront. Notre Règle lie le moine à sa maison par le vœu de stabilité : il meurt où il a fait profession. Le laïc aussi a sa place — le champ à labourer, l'épouse, les enfants, le seigneur à servir. Je redoute que la ferveur n'emporte des hommes qui n'ont pas mesuré la route : les pauvres, les ardents, ceux qui fuient leurs dettes ou l'ennui de leurs jours plus qu'ils ne cherchent Dieu. Le concile lui-même a posé des garde-fous — le congé du prêtre, celui de l'abbé pour les nôtres, la sauvegarde des biens et des familles laissés derrière. S'il l'a fait, c'est qu'il a pressenti le danger. Mais l'ardeur ne lit pas les canons.
Beaucoup, ici, répètent des récits terribles sur les tourments des chrétiens d'Orient et sur les lieux saints. Je ne doute pas qu'il y ait là de vraies détresses. Mais un zèle nourri de récits d'atrocités s'échauffe vite, et je crains qu'il ne se change en fureur. La charité ne se commande pas par la colère, et j'ai peur qu'on parte avec l'une pour bientôt n'emporter que l'autre.
Je repose ma plume non pour condamner, mais pour demander. Que celui qui prend la croix la pèse comme un vœu, non comme une fièvre ; qu'il parte, s'il part, en pénitent et non en homme d'armes en quête de butin. Le bourdon du pèlerin n'a jamais été fait pour servir de lance. Que Dieu me corrige si je me trompe ; mais je n'aurais pas la paix de m'être tu.