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Le pèlerin porte un bourdon, non une épée

Trois jours après l'exhortation prononcée dans la plaine de Clermont, un moine d'Auvergne confie ses réserves : le vrai pèlerinage se fait pauvre et désarmé, et nul ne lave son âme du sang d'autrui.

Frère Anselme, moine de l'abbaye Saint-Géraud d'Aurillac 30 novembre 1095 4 min de lecture

J'écris de mon cloître, où la rumeur de Clermont est parvenue avec les marchands. Il y a trois jours, dans un champ hors les murs, le Saint-Père a exhorté les fidèles à porter secours aux chrétiens d'Orient ; déjà l'on parle de coudre des croix sur les manteaux et de prendre la route. Je ne hausse pas la voix contre le souverain pontife, à qui je dois obéissance. Mais ma conscience me réclame un mot, et je le pose ici sans détour.

Nos pères nous ont enseigné ce qu'est un pèlerin. Il va pauvre et humble, le bourdon à la main et la besace au côté, sans autre arme que la prière. Qu'il monte à Rome, à Compostelle ou au Saint-Sépulcre, sa route est une pénitence : il se fait petit pour se corriger. Je m'interroge donc, sans malice : peut-on marcher ce même chemin l'épée au poing, et nommer encore pèlerinage ce qui prend les traits d'une expédition ?

On dit que le voyage tiendrait lieu de pénitence, et que ceux qui l'accompliront par piété verront remise la peine due à leurs fautes. Je ne dispute pas au Pape le pouvoir de lier et de délier. Mais la pénitence, telle que je l'ai reçue, fut toujours mortification de soi : le jeûne, les larmes, l'aumône, le pardon offert à qui nous a nui. Voilà mon trouble. Depuis quand verser le sang d'un autre laverait-il notre propre âme ? Je crains que plusieurs n'entendent la promesse de rémission comme un congé donné à la violence.

Ma seconde crainte tient à ceux qui partiront. Notre Règle lie le moine à sa maison par le vœu de stabilité : il meurt où il a fait profession. Le laïc aussi a sa place — le champ à labourer, l'épouse, les enfants, le seigneur à servir. Je redoute que la ferveur n'emporte des hommes qui n'ont pas mesuré la route : les pauvres, les ardents, ceux qui fuient leurs dettes ou l'ennui de leurs jours plus qu'ils ne cherchent Dieu. Le concile lui-même a posé des garde-fous — le congé du prêtre, celui de l'abbé pour les nôtres, la sauvegarde des biens et des familles laissés derrière. S'il l'a fait, c'est qu'il a pressenti le danger. Mais l'ardeur ne lit pas les canons.

Beaucoup, ici, répètent des récits terribles sur les tourments des chrétiens d'Orient et sur les lieux saints. Je ne doute pas qu'il y ait là de vraies détresses. Mais un zèle nourri de récits d'atrocités s'échauffe vite, et je crains qu'il ne se change en fureur. La charité ne se commande pas par la colère, et j'ai peur qu'on parte avec l'une pour bientôt n'emporter que l'autre.

Je repose ma plume non pour condamner, mais pour demander. Que celui qui prend la croix la pèse comme un vœu, non comme une fièvre ; qu'il parte, s'il part, en pénitent et non en homme d'armes en quête de butin. Le bourdon du pèlerin n'a jamais été fait pour servir de lance. Que Dieu me corrige si je me trompe ; mais je n'aurais pas la paix de m'être tu.

Le contexte

Depuis plusieurs décennies, l'Église promeut la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu pour contenir les violences entre chrétiens ; le concile de Clermont vient d'en renouveler les protections.

Le pèlerinage — à Rome, à Compostelle, à Jérusalem — est de longue tradition une œuvre de pénitence, accomplie pauvre et sans armes.

La Règle de saint Benoît lie le moine à son monastère par le vœu de stabilité.

Urbain II, élu pape en 1088, fut lui-même moine puis grand prieur de l'abbaye de Cluny.

État des informations

Cette tribune n'exprime que le doute d'un contemplatif à la date du 30 novembre 1095, appuyé sur la tradition monastique. Notre feuille s'en tient à ce qui pouvait se savoir ce jour-là, trois jours après l'exhortation, et ne dit rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Le concile ouvert à Clermont le 18 novembre s'est achevé le 27 par une exhortation d'Urbain II appelant les fidèles d'Occident à secourir les chrétiens d'Orient.
  • Le concile a renouvelé les protections de la Paix de Dieu et posé des conditions à ceux qui prennent la croix : congé du prêtre ou de l'évêque, de l'abbé pour les moines, sauvegarde des biens et des familles des absents.
  • Une remise de la pénitence est promise à qui accomplit le voyage par piété.

Ce que l’on ignore

  • Le but précis du voyage — secours à l'Orient, Saint-Sépulcre, Jérusalem — n'est pas fixé d'une seule voix ; les propos rapportés varient d'un témoin à l'autre.
  • La teneur exacte de l'exhortation : ceux qui l'ont entendue en reviennent avec des versions déjà discordantes.
  • Combien répondront à l'appel, qui partira et quand.

Sources historiques utilisées

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Concile de Clermont (1095)

Dates du concile (ouvert le 18, exhortation le 27 novembre 1095), canons renouvelant la Paix de Dieu, conditions faites à ceux qui prennent la croix (congé du prêtre/évêque, de l'abbé pour les moines, sauvegarde des biens et familles), remise de la pénitence pour le voyage accompli par piété.

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Urbain II

Eudes de Lagery, moine puis grand prieur de Cluny, élu pape en 1088 ; présidence du concile de Clermont et appel du 27 novembre 1095.

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Règle de saint Benoît

Vœu de stabilité liant le moine bénédictin à son monastère ; fond de la tradition contemplative invoquée par le signataire.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd'hier

Tribune d'opinion composée par la rédaction : la voix et le signataire (un moine bénédictin d'Auvergne) sont une reconstitution plausible d'un contemplatif de 1095, non un personnage attesté. L'argumentaire reprend des positions de la tradition monastique et pénitentielle du temps ; il n'engage pas la ligne du journal.

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