De Manzikert à Clermont : pourquoi l’Orient appelle
Depuis un quart de siècle, les Grecs reculent devant les Turcs en Asie, et le Saint-Sépulcre est tombé aux mains des Infidèles. C’est ce long malheur d’outre-mer que le concile réuni ici vient d’entendre. Rappel des faits, tels qu’on les connaît en Auvergne.
On ne comprend pas l’appel qui vient de retentir sous les voûtes de Clermont si l’on ne remonte pas le fil des nouvelles venues d’Orient. Ce que le Saint-Père a exposé aux évêques et aux barons n’est pas une alarme d’un jour : c’est l’aboutissement de vingt-cinq années de revers pour les chrétiens d’Asie, dont les échos nous parviennent par les pèlerins de retour, les marchands et les envoyés des Grecs.
Ces nouvelles arrivent chez nous lentes, brouillées, souvent grossies de bouche en bouche. Mais sur les grandes lignes on ne se trompe guère : l’empire des Grecs, qui garde Constantinople et l’entrée de l’Orient, a perdu presque toute l’Asie qui lui appartenait ; et la Ville sainte entre les villes, Jérusalem, où repose le tombeau de Notre-Seigneur, n’est plus aux mains des chrétiens. Voici, aussi fidèlement qu’on peut l’établir d’ici, comment on en est venu là.
Manzikert (1071), la journée où l’empereur des Grecs fut pris
Le grand malheur a un nom que les gens d’Orient répètent : Manzikert. Voici une vingtaine d’années — c’était, dit-on, l’été de l’an 1071 —, l’empereur des Grecs Romain, qu’ils nomment Diogène, marcha en personne contre les Turcs vers les confins d’Arménie. La bataille tourna au désastre. Chose inouïe et humiliante entre toutes pour les Grecs : leur empereur lui-même fut fait prisonnier par le sultan des Turcs, celui qu’on appelle Alp Arslan.
On rapporte que le sultan traita son captif avec quelque égard et le relâcha contre rançon et promesses. Mais Romain, rendu à son empire, n’y retrouva plus son trône : les siens l’avaient déjà écarté, et il finit misérablement. De ce jour, disent ceux qui reviennent de là-bas, la digue fut rompue. Les traités tombèrent avec l’empereur déchu, et plus rien n’arrêta les cavaliers turcs.
L’Asie perdue, et Jérusalem tombée
Ce qui suivit tient du fléau. En peu d’années, les Turcs se répandirent dans toute l’Asie qui obéissait aux Grecs. Les villes tombèrent l’une après l’autre ; Nicée elle-même, si proche de Constantinople qu’on la dirait à sa porte, est aujourd’hui aux mains d’un maître turc qui s’y est fait comme roi. Les envoyés des Grecs assurent que les trois quarts de ces provinces sont perdus, et que le péril bat désormais les murs mêmes de leur capitale.
Le coup le plus douloureux pour un chrétien touche la Terre sainte. Jérusalem, la cité du Sépulcre, est passée elle aussi sous la coupe des Turcs, voici une vingtaine d’années. Les pèlerins qui reviennent — quand ils reviennent — content les routes coupées à travers l’Asie, les rançons, les avanies, les églises molestées. Sous d’autres maîtres, dit-on, le chemin du tombeau du Christ restait à peu près ouvert au pèlerin ; sous les Turcs, il est devenu semé de périls. C’est cette blessure-là que le concile a rappelée avec le plus de force.
En arrière-plan, la brouille des deux Églises (1054)
Il faut redire une chose que beaucoup, ici, préfèrent oublier : entre l’Église de Rome et celle de Constantinople, la concorde n’est plus entière. Voici quarante ans passés — c’était l’an 1054 —, les légats du Saint-Siège et le patriarche des Grecs en vinrent à des anathèmes réciproques, et depuis, la communion des deux sièges demeure suspendue.
Cette division ne se referme pas d’un mot. Elle rend d’autant plus notable que les Grecs, aujourd’hui pressés par les Turcs, se tournent vers l’Occident et vers Rome pour appeler du secours. Que le fossé des Églises n’ait pas empêché cet appel de venir — ni le pape de l’entendre —, voilà qui n’est pas le moindre des faits de cette année.
Plaisance (mars dernier) : les envoyés des Grecs réclament des renforts
C’est au printemps de cette même année que la chose a pris tournure. En mars, le Saint-Père tenait concile à Plaisance, en Lombardie. Là se présentèrent des ambassadeurs dépêchés par l’empereur des Grecs qui règne aujourd’hui, Alexis, de la maison des Comnène, monté sur le trône voici quatorze ans. Devant l’assemblée, ils peignirent le péril turc en Orient et demandèrent du secours.
Ce qu’ils réclamaient, à ce qu’on rapporte, c’était des hommes de guerre pour épauler l’empereur contre les Infidèles — des renforts pour ses armées. Ils n’oublièrent pas de rappeler que Jérusalem même languit aux mains des Turcs, sachant bien ce que ce nom remue au cœur d’un Latin. On dit que le pape, ému, exhorta dès Plaisance les fidèles à porter aide aux chrétiens d’Orient. De Plaisance, il a passé les monts et gagné la Gaule, où il vient de convoquer ce concile de Clermont.
De la demande grecque à l’appel de Clermont
Voilà donc le chemin des nouvelles : Manzikert, l’Asie perdue, Jérusalem tombée, l’appel des Grecs à Plaisance, et aujourd’hui la voix du Saint-Père à Clermont. Chacun ici sent bien que tout se tient. Mais nul ne saurait dire encore, en toute rigueur, quelle forme prendra ce que Rome commande, ni jusqu’où cela dépasse ce que les Grecs étaient venus quérir.
Les envoyés d’Alexis demandaient, à Plaisance, des gens d’armes pour ses guerres. Ce qui vient de résonner à Clermont a l’allure d’autre chose : un pèlerinage en armes, sous le signe de la croix, tourné vers le Sépulcre. La demande et l’appel se répondent, sans doute ; comment au juste, c’est ce que les mois diront. Pour l’heure, tenons-nous-en à ce que nous savons : l’Orient chrétien appelle, et l’Occident vient de lui répondre.