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De Manzikert à Clermont : pourquoi l’Orient appelle

Depuis un quart de siècle, les Grecs reculent devant les Turcs en Asie, et le Saint-Sépulcre est tombé aux mains des Infidèles. C’est ce long malheur d’outre-mer que le concile réuni ici vient d’entendre. Rappel des faits, tels qu’on les connaît en Auvergne.

Foulque le Clerc, chanoine lettré, à Clermont en Auvergne 28 novembre 1095 6 min de lecture

On ne comprend pas l’appel qui vient de retentir sous les voûtes de Clermont si l’on ne remonte pas le fil des nouvelles venues d’Orient. Ce que le Saint-Père a exposé aux évêques et aux barons n’est pas une alarme d’un jour : c’est l’aboutissement de vingt-cinq années de revers pour les chrétiens d’Asie, dont les échos nous parviennent par les pèlerins de retour, les marchands et les envoyés des Grecs.

Ces nouvelles arrivent chez nous lentes, brouillées, souvent grossies de bouche en bouche. Mais sur les grandes lignes on ne se trompe guère : l’empire des Grecs, qui garde Constantinople et l’entrée de l’Orient, a perdu presque toute l’Asie qui lui appartenait ; et la Ville sainte entre les villes, Jérusalem, où repose le tombeau de Notre-Seigneur, n’est plus aux mains des chrétiens. Voici, aussi fidèlement qu’on peut l’établir d’ici, comment on en est venu là.

Manzikert (1071), la journée où l’empereur des Grecs fut pris

Le grand malheur a un nom que les gens d’Orient répètent : Manzikert. Voici une vingtaine d’années — c’était, dit-on, l’été de l’an 1071 —, l’empereur des Grecs Romain, qu’ils nomment Diogène, marcha en personne contre les Turcs vers les confins d’Arménie. La bataille tourna au désastre. Chose inouïe et humiliante entre toutes pour les Grecs : leur empereur lui-même fut fait prisonnier par le sultan des Turcs, celui qu’on appelle Alp Arslan.

On rapporte que le sultan traita son captif avec quelque égard et le relâcha contre rançon et promesses. Mais Romain, rendu à son empire, n’y retrouva plus son trône : les siens l’avaient déjà écarté, et il finit misérablement. De ce jour, disent ceux qui reviennent de là-bas, la digue fut rompue. Les traités tombèrent avec l’empereur déchu, et plus rien n’arrêta les cavaliers turcs.

L’Asie perdue, et Jérusalem tombée

Ce qui suivit tient du fléau. En peu d’années, les Turcs se répandirent dans toute l’Asie qui obéissait aux Grecs. Les villes tombèrent l’une après l’autre ; Nicée elle-même, si proche de Constantinople qu’on la dirait à sa porte, est aujourd’hui aux mains d’un maître turc qui s’y est fait comme roi. Les envoyés des Grecs assurent que les trois quarts de ces provinces sont perdus, et que le péril bat désormais les murs mêmes de leur capitale.

Le coup le plus douloureux pour un chrétien touche la Terre sainte. Jérusalem, la cité du Sépulcre, est passée elle aussi sous la coupe des Turcs, voici une vingtaine d’années. Les pèlerins qui reviennent — quand ils reviennent — content les routes coupées à travers l’Asie, les rançons, les avanies, les églises molestées. Sous d’autres maîtres, dit-on, le chemin du tombeau du Christ restait à peu près ouvert au pèlerin ; sous les Turcs, il est devenu semé de périls. C’est cette blessure-là que le concile a rappelée avec le plus de force.

En arrière-plan, la brouille des deux Églises (1054)

Il faut redire une chose que beaucoup, ici, préfèrent oublier : entre l’Église de Rome et celle de Constantinople, la concorde n’est plus entière. Voici quarante ans passés — c’était l’an 1054 —, les légats du Saint-Siège et le patriarche des Grecs en vinrent à des anathèmes réciproques, et depuis, la communion des deux sièges demeure suspendue.

Cette division ne se referme pas d’un mot. Elle rend d’autant plus notable que les Grecs, aujourd’hui pressés par les Turcs, se tournent vers l’Occident et vers Rome pour appeler du secours. Que le fossé des Églises n’ait pas empêché cet appel de venir — ni le pape de l’entendre —, voilà qui n’est pas le moindre des faits de cette année.

Plaisance (mars dernier) : les envoyés des Grecs réclament des renforts

C’est au printemps de cette même année que la chose a pris tournure. En mars, le Saint-Père tenait concile à Plaisance, en Lombardie. Là se présentèrent des ambassadeurs dépêchés par l’empereur des Grecs qui règne aujourd’hui, Alexis, de la maison des Comnène, monté sur le trône voici quatorze ans. Devant l’assemblée, ils peignirent le péril turc en Orient et demandèrent du secours.

Ce qu’ils réclamaient, à ce qu’on rapporte, c’était des hommes de guerre pour épauler l’empereur contre les Infidèles — des renforts pour ses armées. Ils n’oublièrent pas de rappeler que Jérusalem même languit aux mains des Turcs, sachant bien ce que ce nom remue au cœur d’un Latin. On dit que le pape, ému, exhorta dès Plaisance les fidèles à porter aide aux chrétiens d’Orient. De Plaisance, il a passé les monts et gagné la Gaule, où il vient de convoquer ce concile de Clermont.

De la demande grecque à l’appel de Clermont

Voilà donc le chemin des nouvelles : Manzikert, l’Asie perdue, Jérusalem tombée, l’appel des Grecs à Plaisance, et aujourd’hui la voix du Saint-Père à Clermont. Chacun ici sent bien que tout se tient. Mais nul ne saurait dire encore, en toute rigueur, quelle forme prendra ce que Rome commande, ni jusqu’où cela dépasse ce que les Grecs étaient venus quérir.

Les envoyés d’Alexis demandaient, à Plaisance, des gens d’armes pour ses guerres. Ce qui vient de résonner à Clermont a l’allure d’autre chose : un pèlerinage en armes, sous le signe de la croix, tourné vers le Sépulcre. La demande et l’appel se répondent, sans doute ; comment au juste, c’est ce que les mois diront. Pour l’heure, tenons-nous-en à ce que nous savons : l’Orient chrétien appelle, et l’Occident vient de lui répondre.

Le contexte

En 1071, à Manzikert, l’empereur byzantin Romain IV Diogène fut battu et capturé par le sultan seldjoukide Alp Arslan ; sa chute politique ouvrit l’Anatolie aux Turcs.

En une vingtaine d’années, les Turcs seldjoukides ont conquis l’essentiel de l’Asie Mineure byzantine (Nicée comprise) et se sont emparés de la Syrie-Palestine, Jérusalem passant sous leur autorité.

En 1054, un échange d’anathèmes entre légats de Rome et patriarche de Constantinople a rompu la communion des deux Églises (schisme d’Orient).

En mars 1095, au concile de Plaisance, des ambassadeurs de l’empereur Alexis Ier Comnène ont sollicité l’aide militaire de l’Occident contre les Turcs ; le pape Urbain II a ensuite convoqué le concile de Clermont.

État des informations

Cette mise en perspective s’en tient à ce qui est connaissable en Auvergne le 28 novembre 1095 : le long recul des chrétiens d’Orient, la brouille des Églises, l’appel des Grecs à Plaisance et l’appel qui vient d’être lancé à Clermont. Elle ne préjuge en rien de ce qui sortira de cet appel. En particulier, l’écart entre les renforts que Byzance sollicitait et le pèlerinage armé proclamé par le pape est laissé ouvert, non refermé.

Ce que l’on sait

  • La bataille de Manzikert (été 1071) s’est soldée par la défaite des Grecs et la capture de leur empereur Romain IV Diogène par le sultan seldjoukide Alp Arslan.
  • Après cette défaite, les Turcs ont conquis la plus grande part de l’Asie Mineure byzantine ; Nicée est tenue par un maître turc.
  • Jérusalem et la Terre sainte sont passées sous domination turque il y a environ vingt ans ; les pèlerins rapportent routes coupées et exactions.
  • En 1054, Rome et Constantinople ont échangé des anathèmes, rompant la communion des deux Églises.
  • Au concile de Plaisance (mars 1095), des ambassadeurs de l’empereur Alexis Ier Comnène ont demandé des renforts militaires contre les Turcs ; Urbain II a ensuite gagné la Gaule et convoqué Clermont.

Ce que l’on ignore

  • La relation exacte entre la demande grecque et l’appel de Clermont : Byzance réclamait à Plaisance des hommes de guerre pour épauler son empereur, tandis que le pape vient de proclamer une expédition de pèlerins en armes sous la croix. En quoi l’un répond précisément à l’autre — et jusqu’où il le dépasse — n’est pas fixé.
  • La date précise et les circonstances exactes de la prise de Jérusalem par les Turcs, connues ici de seconde main et diversement rapportées.
  • L’ampleur réelle des forces turques et l’étendue exacte des provinces perdues par les Grecs : les nombres et récits venus d’Orient arrivent grossis et invérifiables.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Manzikert

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Date de la bataille (26 août 1071), défaite byzantine et capture de l’empereur Romain IV Diogène par Alp Arslan, effondrement de l’Anatolie byzantine (trois quarts perdus à l’avènement d’Alexis Ier en 1081).

secondary

Concile de Plaisance

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Concile tenu par Urbain II en mars 1095 ; présence des ambassadeurs d’Alexis Ier Comnène sollicitant des renforts militaires contre les Turcs et rappelant que Jérusalem est aux mains des musulmans.

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First Crusade

Wikipedia (contributors) · 2024

Contexte antérieur à Clermont : conquêtes turques après Manzikert, prise de Nicée et de Jérusalem, schisme de 1054, appels répétés d’Alexis à Rome, concile de Plaisance, routes de pèlerinage coupées par les Seldjoukides.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 2024

Les formulations « à chaud » et la voix du chanoine imitent un lettré latin de la fin novembre 1095. Les faits sont établis d’après les sources ci-dessus ; la couleur de voix d’époque ne modifie aucun fait, et l’écart entre la demande byzantine et l’appel pontifical est laissé ouvert à dessein.

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30 novembre 109510 min