Yves, évêque de Chartres : « Corriger le roi n’est pas défaire son royaume »
Tandis que le concile d’Auvergne tient séance et rappelle ses interdits contre la simonie et la mainmise des laïcs sur l’Église, l’évêque de Chartres — premier prélat à avoir refusé de bénir l’union du roi Philippe et de dame Bertrade, et emprisonné naguère pour ce refus — siège parmi les Pères. Il s’est entretenu avec nous en marge des sessions : sur la discipline que le concile rappelle, et sur le cas du roi, qui est aussi le sien.
Nous avons rencontré à Clermont Yves, évêque de Chartres, parmi les prélats venus siéger au concile. Consacré évêque voici cinq ans par le pape Urbain lui-même, canoniste réputé, il fut le premier à refuser de bénir le remariage du roi Philippe, et il en paya le prix : quelque temps de captivité, avant que la fermeté du parti réformateur n’obtînt sa délivrance. Il a bien voulu répondre, en marge des sessions, aux questions que nous lui avons adressées ; nous en donnons ici la teneur, au plus près de ce qu’il a écrit et défendu.
Yves de Chartres
Entretien recueilli à Clermont auprès d’Yves, évêque de Chartres, tandis que siège le concile (novembre 1095). Premier prélat à avoir refusé de bénir l’union du roi Philippe et de dame Bertrade, et emprisonné naguère pour ce refus, il compte parmi les Pères réunis en Auvergne. Ses propos sont reconstitués d’après sa correspondance connue ; les positions qu’on lui prête sont celles qu’il a défendues par écrit.
Vous avez payé cher votre opposition à l’union du roi. Pourquoi tenir à siéger, aujourd’hui, dans ce concile ?
Parce que cette cause est la mienne avant d’être celle d’un autre, et que je ne la laisserai pas juger sans y être. J’ai refusé le premier de bénir ce remariage ; j’en ai porté le poids dans ma chair. Il eût été facile, depuis, de me tenir à l’écart et de laisser d’autres décider à ma place. Mais un évêque n’est pas fait pour fuir les assemblées où se traite ce qu’il a défendu au prix de sa liberté. Je suis donc venu, comme tant de mes frères, porter mon sentiment devant le saint-père et les Pères réunis. On m’a demandé mon avis assez souvent par lettres ; il est bon qu’on l’entende aussi de vive voix, là où les choses se décident. Ne cherchez pas dans ma présence un goût des honneurs de concile : j’y vois un devoir, non un plaisir.
Ce concile a renouvelé de vieux interdits : contre la simonie, contre l’investiture des clercs par les laïcs. Que faut-il y entendre ?
Ce ne sont pas des nouveautés, mais des remèdes anciens qu’il faut sans cesse rappeler, parce que le mal, lui, ne se lasse jamais. La simonie, c’est le trafic des choses saintes : acheter un évêché comme on achète un pré, vendre l’ordination, la bénédiction, la charge des âmes, à prix d’argent. C’est vendre le don de l’Esprit, et l’Écriture nomme cela d’un nom d’infamie. L’Église la condamne comme une hérésie, et elle a raison. Quant à l’investiture par les laïcs, c’est le prince ou le seigneur qui prétend donner lui-même à l’évêque les marques de sa charge, la crosse et l’anneau, comme s’il tenait de sa main la dignité spirituelle. Or nul laïc ne confère l’office pastoral. Voilà ce que le pape Grégoire, de sainte mémoire, avait combattu avant Urbain, et ce qu’Urbain poursuit : rendre à l’Église la libre disposition de ses pasteurs.
On dit aussi qu’il a été défendu aux clercs de prêter à un laïc le serment de fidélité qu’un vassal doit à son seigneur. N’est-ce pas là toucher à l’ordre du siècle ?
C’est en toucher un point précis, et de grande conséquence. Songez à ce qu’est ce serment : l’homme met ses mains dans les mains de son seigneur, et se lie à lui de tout son corps, jusqu’à le suivre en guerre. Qu’un évêque, qu’un abbé, se lie ainsi à un laïc, et le voilà partagé entre deux maîtres, tenu par sa bouche et par ses mains à un prince qui peut lui commander ce que Dieu réprouve. Le concile veut que le pasteur demeure libre, qu’il ne soit pas la chose d’un seigneur. Je ne dis pas pour autant que l’évêque ne doive rien au roi : il tient de lui des terres, des revenus, et de cela il lui est justement redevable. Mais autre chose est devoir raison de ses terres, autre chose est engager sa personne par un serment d’homme lige. Le premier se peut ; le second, l’Église l’écarte.
Le concile a rappelé encore l’obligation de continence pour les clercs, et la déposition de ceux qui vivent avec une femme. Est-ce à ce point nécessaire ?
C’est la santé même de l’ordre sacré. Un prêtre qui tient femme et enfants n’a plus le cœur libre pour l’autel ; il pense à doter sa fille, à établir son fils, et bientôt il voudra lui laisser son église comme un héritage, ainsi qu’on lègue un champ. De là naît une engeance de bénéfices transmis de père en fils, et l’autel devient un patrimoine de famille. L’Église a toujours voulu ses ministres à elle seule. Les canons sont durs, je le sais : déposer le clerc incontinent, écarter les fidèles de son ministère. Mais la douceur qui laisse pourrir le mal n’est pas la charité. On me tient parfois pour modéré ; je ne le suis pas sur ce point. La pureté du sacerdoce n’est pas une matière où l’on transige.
Le concile a aussi proclamé la paix et la trêve de Dieu. En quoi cela regarde-t-il l’Église plutôt que les princes ?
Parce que c’est l’Église, et non les princes, qui s’est levée pour arrêter le carnage quand nul autre ne le pouvait. Voyez notre royaume : le fort y rançonne le faible, les seigneurs se font guerre pour une borne ou un moulin, et dans ces querelles brûlent les récoltes du paysan, les granges, parfois l’église même. La paix de Dieu prend sous sa garde ceux qui ne portent pas les armes — le moine, le clerc, la femme, le laboureur, le marchand qui va son chemin —, et défend qu’on lève le fer contre eux. La trêve, elle, suspend les guerres privées en certains temps consacrés, afin que le sang cesse au moins ces jours-là. On la proclame pour un terme, quelques années, à charge de la renouveler. Ce n’est pas affaire de guerre au-dehors ; c’est le soin d’une paix au-dedans, d’un royaume qui s’entre-déchire et que l’Église s’efforce de tenir.
Sur l’investiture, justement, on vous dit plus mesuré que d’autres. Où placez-vous la borne entre ce qui revient au roi et ce qui revient à l’Église ?
Je la place où me semble la mettre la raison des choses. Un évêché, ce sont deux réalités jointes en une : une charge d’âmes, qui est toute spirituelle, et un ensemble de terres, de villas, de domaines et de revenus, qui sont du siècle. Le spirituel — l’office pastoral, dont la crosse et l’anneau sont les signes —, nul laïc ne le donne : il vient de Dieu, par la consécration de l’Église. Mais les biens temporels que l’évêque tient dans le royaume, le roi en est bien le concédant : qu’il les confère par un autre signe, qu’il en reçoive raison, je n’y vois pas d’offense, pourvu qu’il ne prétende pas toucher au spirituel. Rendez au roi les villas, réservez à l’Église la crosse. Je ne vous donne pas là une doctrine achevée des deux pouvoirs — je n’en ai pas la présomption. Je dis seulement le partage qui, sans blesser l’âme de l’Église, laisse au prince son dû.
Venons au cas qui vous a coûté cher : le roi Philippe. Pourquoi son union avec dame Bertrade est-elle condamnée ?
Parce qu’elle n’est pas un mariage, mais un double adultère. Le roi avait une épouse, Berthe, qu’il a renvoyée sans que rien de légitime rompît leur lien. Et la femme qu’il a prise, Bertrade, avait — a toujours — un mari vivant : Foulque, comte d’Anjou. Comptez donc : un homme qui répudie sa femme et prend celle d’un autre, une femme qui quitte son mari vivant pour un autre homme. Cela ne se peut nommer noces ; l’Église ne bénit pas l’adultère, fût-il celui d’un roi. Voilà pourquoi j’ai refusé, dès le premier jour, de tenir cette union pour licite et d’y prêter ma bénédiction. On m’a pressé, on m’a menacé ; j’ai répondu que je ne bénirais pas ce que Dieu réprouve. Un évêque n’est pas là pour couvrir d’un voile sacré les désirs d’un prince.
Et cette union vous a valu la prison. Comment cela s’est-il fait ?
Je n’aime guère m’étendre là-dessus, mais je ne le cacherai pas. Pour avoir refusé de reconnaître cette union et d’assister aux noces, j’ai encouru la colère du roi et de ceux qui le servent en cette affaire ; on m’a saisi et retenu quelque temps, aux mains d’un seigneur du roi. Un évêque en captivité pour n’avoir pas voulu bénir un adultère : voilà où l’on en était. Ce n’est pas moi qu’on frappait par là, c’est la liberté de juger de l’Église. La cause de Rome et la fermeté de ceux qui la servent n’ont pas laissé la chose sans remède, et j’ai recouvré ma charge. Je n’en tire ni gloire ni plainte ; un évêque doit être prêt à souffrir pour ce qu’il tient de juste, ou il ne mérite pas son siège.
Une sentence d’excommunication a été prononcée contre le roi à Autun, l’an dernier. Où en est-elle aujourd’hui ?
Elle tient toujours. C’est au concile d’Autun, l’automne dernier, que le légat du pape a retranché le roi Philippe de la communion des fidèles, pour cette union illicite persévérée malgré les avertissements. Le roi ne s’est pas amendé depuis ; il ne s’est pas non plus présenté pour se défendre. Aussi la sentence demeure-t-elle en vigueur, et ce qui se dit ici, à ce que j’entends, ne la lève point, faute qu’il ait comparu. Un excommunié est un homme séparé : nul fidèle ne doit partager sa table ni sa prière, tant qu’il persiste. Que ce soit un roi ne change rien à la nature de la peine ; cela en aggrave seulement le scandale, car l’exemple d’en haut entraîne ceux d’en bas.
La sentence est donc ferme. Reste-t-il au roi un chemin pour en sortir ?
Assurément, et je tiens à le dire, car on me ferait volontiers plus dur que je ne suis. L’excommunication n’est pas une vengeance ; c’est un remède, une médecine amère qu’on donne pour guérir, non pour tuer. Le roi peut en être relevé, et le chemin en est connu : qu’il renvoie Bertrade, qu’il rompe l’union illicite, qu’il se soumette à la pénitence que l’Église lui imposera. Qu’il fasse cela, et la communion lui sera rendue, comme à tout pécheur qui revient. La porte n’est pas fermée : c’est le roi qui refuse d’entrer. Toute la fermeté de la sentence n’a d’autre but que de l’amener à ce seuil. Nous ne voulons pas la perte du roi ; nous voulons qu’il quitte son péché.
On vous objectera pourtant qu’excommunier un roi, c’est ébranler son royaume et délier ses sujets. Où mettez-vous la limite ?
À une distinction que je tiens pour capitale, et que je ne veux ni forcer ni brouiller. La sentence retranche un homme — Philippe, le pécheur — de la communion des fidèles : elle touche le for de l’âme, le salut, le rapport de cet homme à Dieu et à l’Église. Le royaume, lui, l’ordre du siècle, le gouvernement des terres et des hommes, est un autre for, qui a ses lois propres. Corriger le pécheur n’est pas défaire le prince ; retrancher l’homme de l’autel n’est pas, de soi, ôter la couronne. Je sais bien qu’on peut aller plus loin : le pape Grégoire, contre l’empereur d’Allemagne, a délié les sujets de leur serment et parlé de déposer le prince obstiné. Cette autorité existe, je ne la nie pas, et elle est redoutable. Mais je la manie avec crainte, et je me garde d’en tirer une règle facile. Où finit exactement le pouvoir de corriger, où commencerait celui de défaire — je ne prétends pas trancher cette frontière d’un trait de plume. Elle demande plus de prudence que d’audace.
Vous parlez du roi ; mais on murmure aussi contre l’entourage de Bertrade, qu’on dit pourvu d’évêchés et de bénéfices. Est-ce votre souci ?
C’en est un, et non le moindre, car il rejoint tout le reste. Là où une telle faveur règne sur le cœur d’un roi, elle règne bientôt sur ses libéralités. On voit des proches, des fidèles, des gens de maison poussés vers les sièges épiscopaux, gratifiés de bénéfices, placés aux bonnes charges du royaume, non pour leur mérite ni pour le salut des âmes, mais pour le service d’une faveur. Voilà justement ce que les canons de ce concile combattent : que l’Église soit distribuée comme un butin, ses dignités données en récompense d’une complaisance. Le désordre du lit du roi devient le désordre des évêchés. C’est pourquoi je ne sépare pas les deux causes : en refusant de bénir cette union, je défends aussi l’Église contre la main qui, par elle, voudrait se saisir de ses biens. Je ne montre ici personne du doigt ; je dénonce le principe.
Un dernier mot : l’Église elle-même n’est pas sans troubles. On sait qu’un autre prétend encore au siège de Rome.
On le sait, et c’est une plaie qui n’est pas refermée. Guibert, jadis archevêque de Ravenne, se dit pape contre Urbain, du nom de Clément ; il fut dressé là par l’empereur d’Allemagne, aux pires jours de la querelle. Mais il n’a plus que l’ombre de sa prétention : Urbain a recouvré Rome, et Guibert est réduit à sa Ravenne. Le pape légitime, celui que je reconnais et qui m’a consacré, c’est Urbain, et c’est de lui que tiennent leur autorité les décrets de ce concile. Je le dis parce qu’un fidèle pourrait s’en troubler : non, il n’y a pas deux Églises, il y a un pape et un usurpateur. Que le roi de France se soumette ou s’obstine, qu’il renvoie ou garde Bertrade, c’est à Urbain, et non à l’homme de Ravenne, qu’il aura affaire. Pour moi, ma ligne est simple : obéir à l’Église romaine, servir la liberté de mon Église, et ne bénir jamais ce que Dieu défend. On peut m’emprisonner pour cela ; on ne me le fera pas dédire.