Un homme de peine devant l’appel de Clermont : « On me promet mes péchés lavés — mais qui gardera mon champ ? »
Depuis que la nouvelle de Clermont court les marchés d’Auvergne, l’appel du pape n’agite pas que les seigneurs et les gens d’armes. Il descend jusqu’aux plus pauvres, à qui l’on promet le pardon de leurs fautes. Nous avons recueilli, près de Riom, la parole d’un homme de peine tenté par le départ, et retenu par tout ce qu’il laisserait.
Nous l’appellerons Foulque. Il n’a ni terre en propre ni bête à lui : il loue ses bras à qui les prend, laboure le champ d’autrui, fauche l’été, bat le blé à l’automne, et doit à plus riche que lui plus qu’il ne pourra jamais rendre. Il a femme et trois enfants vivants sur cinq. Nous l’avons trouvé sur le marché de Riom, où la nouvelle de Clermont est parvenue voici quelques jours, portée de bouche en bouche et redite au porche de l’église.
Il a accepté de nous parler à voix basse, entre deux étals, de ce que cet appel remue chez un homme comme lui : l’espoir d’un pardon qu’il n’espérait plus, et la peur de tout perdre en voulant sauver son âme.
Un homme de peine d’Auvergne, tenté par l’appel de Clermont
Personnage composite reconstitué à partir de ce qu’un homme de condition modeste, gagné par l’appel de Clermont, pouvait éprouver et savoir en décembre 1095. Ses propos ne sont d’aucun individu authentifié. Les persécutions de pèlerins qu’il évoque sont données comme rumeurs colportées, non comme faits : la route de Jérusalem demeurait alors ouverte aux pèlerins.
Comment la nouvelle de Clermont vous est-elle parvenue ?
Par le marché, d’abord, comme tout ce qu’on apprend. On disait qu’à Clermont le pape en personne avait parlé devant une foule de gens d’Église et de barons, en plein champ hors les murs, tant l’assemblée était grande. Puis le prêtre l’a redit à l’église, à sa façon. Moi, je ne suis pas allé à Clermont ; ce sont des jours de marche et j’avais à faire. Mais il n’est pas un homme de chez nous qui n’en ait entendu parler cette semaine. On dit qu’à la fin de son discours la foule a crié d’une seule voix que Dieu le voulait.
Qu’a-t-on dit, au juste, que le pape promettait ?
Qu’à ceux qui prendraient la route de Jérusalem pour délivrer le tombeau du Christ, Dieu remettrait leurs péchés. On m’a dit qu’il faut coudre une croix d’étoffe sur l’épaule, en signe qu’on s’est engagé, et se tenir prêt à partir. Le prêtre parlait d’une grande fête de la Vierge, l’été prochain, où il faudrait se mettre en chemin. Voilà ce que j’en ai retenu ; le reste, les affaires des rois et des évêques, cela me passe au-dessus.
La rémission des péchés — pour un homme comme vous, qu’est-ce que cela représente ?
Vous ne pouvez pas savoir ce que ce mot fait à un pauvre homme. Toute ma vie on m’a dit que je paierais mes fautes après la mort, dans les peines qu’on sait, et longtemps. Un homme de ma sorte n’a pas les moyens de faire dire des messes en quantité, ni de bâtir une chapelle pour racheter son âme. Et voilà qu’on me dit qu’en prenant la route je serais quitte, d’un coup, de tout ce que je traîne. Si c’est vrai, c’est plus qu’on ne m’a jamais offert. Un riche peut acheter son salut par ses aumônes ; nous, on nous offrirait de le gagner avec nos pieds et nos peines. Cela donne à réfléchir.
Vous parlez de fautes qui vous pèsent. Lesquelles ?
Celles de tout le monde, et quelques-unes de plus. Je me suis battu, j’ai juré, j’ai volé du bois et un peu de grain quand les miens avaient faim. Une année de disette, j’ai laissé un homme dans la peine que j’aurais pu aider. Ce ne sont pas de grands crimes de seigneur, mais ils sont à moi et je les porte. On vieillit avec cela sur le dos. L’idée d’être lavé de tout, une fois, avant de mourir, ce n’est pas rien pour qui a toujours cru qu’il n’y avait pas de remède.
Vous devez de l’argent, dites-vous. Le départ y changerait-il quelque chose ?
On dit que ceux qui prennent la croix seraient protégés, eux et leur bien, tant qu’ils sont en chemin — que nul ne pourrait les presser pour leurs dettes pendant ce temps. Je ne sais pas si c’est vrai ni jusqu’où cela irait pour un homme sans terre comme moi. Mais je vous mentirais si je disais que cela n’a pas traversé l’esprit. Partir, ce serait aussi laisser derrière soi ce qu’on n’arrivera jamais à rembourser. Ce n’est pas une belle pensée, et je ne m’en vante pas. C’est une pensée d’homme accablé.
Alors qu’est-ce qui vous retient ?
Tout le reste. Un homme ne s’en va pas au bout du monde comme il va au champ voisin. Je ne sais même pas où est Jérusalem, sinon qu’il faut des mois pour y aller, par des terres dont je ne connais pas les noms, où l’on ne parle pas comme nous. Je n’ai pas d’argent pour la route, pas de cheval, pas d’armes dignes de ce nom. On dit qu’il faut vendre ce qu’on a pour se munir ; moi, ce que j’ai tiendrait dans un sac. Et puis il y a les miens.
Que laisseriez-vous, en partant — la famille, le champ que vous travaillez ?
Ma femme et mes petits, d’abord. Le champ n’est pas à moi, je le loue de mes bras ; si je pars, un autre le prendra et les miens n’auront plus de quoi. Qui les nourrira l’hiver prochain ? Voilà ce qui me réveille la nuit. On me promet le salut de mon âme, et je devrais peut-être risquer le pain de mes enfants pour l’obtenir. Un homme d’Église me dirait que Dieu y pourvoira. Peut-être. Mais c’est moi qui les vois avoir faim, pas lui.
Et votre seigneur ? Un homme comme vous peut-il seulement s’en aller ?
C’est une autre affaire, et pas la moindre. Je dois des journées de travail, des redevances, je suis attaché à cette terre plus que je ne voudrais. Je ne sais pas si mon maître me laisserait partir de bon gré, ni ce qu’il adviendrait des miens s’il se fâchait. On dit que le pape a placé les croisés sous sa protection, mais entre ce qui se dit à Clermont et ce qui se passe dans nos villages, il y a de la marge. Un pauvre homme ne s’affranchit pas d’un mot. Il faudra que j’en parle, et j’ai peur de la réponse.
On entend des récits sur le sort des chrétiens et des pèlerins là-bas. Qu’avez-vous ouï dire ?
On raconte des choses, oui — que des pèlerins auraient été rançonnés, molestés, empêchés de prier sur le tombeau du Christ, que des églises auraient été profanées. Je le redis comme on me l’a dit, sans pouvoir en répondre. Je n’y étais pas, et celui qui me l’a rapporté non plus. Ce qui est sûr, c’est que des hommes de chez nous sont allés à Jérusalem et en sont revenus, encore ces dernières années ; un vieux de ma paroisse s’en vante. Alors je ne sais que croire. On dit que c’est fermé, et je vois des gens qui y sont allés. Peut-être que la peur grossit les récits ; peut-être que c’est vrai. Je me garde d’en jurer.
La route elle-même vous fait-elle peur ?
Bien sûr qu’elle me fait peur. La faim, le froid, les maladies, les rivières, les brigands sur les chemins d’ici même, sans parler des terres lointaines. On ne revient pas tous d’un simple pèlerinage à Saint-Jacques ou à Rome ; alors Jérusalem… Je connais des hommes partis en pèlerinage plus près qui ne sont jamais rentrés. Celui qui vous dit qu’il n’a pas peur est un sot ou un menteur. Mais on me répond que celui qui meurt en chemin pour cette cause va droit au ciel, quitte de tout. Si c’est vrai, alors la peur n’est plus tout à fait ce qu’elle était.
Savez-vous seulement quand il faudrait se mettre en route ?
Le prêtre a parlé de l’été prochain, à la grande fête de la Vierge du mois d’août. Cela laisse le temps de rentrer une récolte, de mettre un peu de côté, de décider. C’est peut-être une chance : je ne suis pas forcé de trancher ce soir. Mais c’est aussi une torture, car tout l’hiver et tout le printemps je vais peser cela dans ma tête, un jour prêt à partir, le lendemain retenu par la vue de mes enfants. Un homme qui n’a rien met longtemps à décider de tout risquer.
Et au bout du compte, qu’allez-vous faire ?
Je ne le sais pas encore, et je ne veux pas vous mentir en tranchant pour faire beau. Une part de moi voudrait partir — pour l’âme, pour être quitte, pour voir autre chose que ce champ et cette dette avant de mourir. Une autre part sait ce qu’elle abandonnerait, et cette part-là parle fort quand je regarde les miens. Je vais aller à confesse, écouter encore les prêtres, en parler à ma femme, qui n’a rien dit encore mais dont je devine le silence. Dieu voudra peut-être me le faire comprendre. Pour l’heure, je porte l’appel comme on porte un poids neuf : je ne sais pas encore si je le prendrai sur l’épaule.