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Un familier du concile de Plaisance : « L’empereur des Grecs demandait des soldats, non un peuple en marche »

Au printemps dernier, à Plaisance, les envoyés de l’empereur Alexis Comnène ont réclamé devant le pape des renforts d’Occident contre les Turcs. Trois jours après l’appel lancé à Clermont, un clerc qui suivit ces débats accepte de rappeler ce qui y fut, mot pour mot, demandé — et de mesurer la distance avec ce que l’on vient de proclamer en Auvergne.

Girbert de Reims, envoyé d’Aujourd’hier à Clermont, en Auvergne 30 novembre 1095 10 min de lecture

Nous l’avons trouvé parmi les clercs venus à Clermont dans la suite d’un évêque du Nord. Homme de lettres, rompu au latin et aux affaires des Églises, il avait suivi de près, au printemps, les séances de Plaisance, où les envoyés de l’empereur de Constantinople parlèrent devant le pape et devant une foule que nul n’osait dénombrer.

Il a bien voulu, à trois jours de l’appel lancé ici, redire posément ce qui fut demandé là-bas, au mois de mars. Il ne juge pas ; il rapproche deux choses qu’il a entendues de ses oreilles, et laisse à d’autres le soin d’en conclure. Nous transcrivons ses paroles au plus près, sans les nommer d’un nom qui l’exposerait.

Grand entretien

Un clerc lettré, informé des débats du concile de Plaisance

Personnage composite reconstitué à partir de ce qu’un clerc informé des débats du concile de Plaisance (mars 1095) pouvait savoir à la fin de novembre 1095. Ses propos ne sont d’aucun individu authentifié. Il rapporte la demande de secours adressée par l’empereur Alexis Comnène et la met en regard de l’appel de Clermont ; la relation exacte entre les deux n’est pas établie et relève ici du constat d’époque, non du recul.

Vous étiez à Plaisance ce printemps. Qu’y a-t-on entendu, au juste ?

J’y étais dans la suite d’un prélat, comme tant de clercs. La foule était telle qu’on siégea hors les murs, en plein champ, faute d’une église assez vaste : on parlait de deux cents évêques, et de milliers de prêtres et de laïcs autour. Au milieu de tant d’affaires d’Église, on vit paraître des envoyés de l’empereur des Grecs, Alexis Comnène. Ils vinrent devant le pape exposer la détresse des chrétiens d’Orient et demander secours. C’est de leur bouche que la chose fut portée à l’assemblée, et non d’un rêve ou d’une rumeur : des ambassadeurs en règle, parlant au nom de leur maître.

Que réclamaient-ils précisément ?

Des hommes de guerre. Non des prières, non des vœux : des soldats. L’empereur avait perdu, disaient-ils, la plus grande part de ses provinces d’Asie, et il manquait de bras pour les défendre et les recouvrer. Ils demandaient que les gens d’armes d’Occident vinssent servir à ses côtés, sous sa main, contre les Turcs qui pressent Constantinople de si près qu’on en voyait, à les entendre, les feux depuis les murs. C’était l’appel d’un prince à des renforts, comme un roi en manderait à un autre : des combattants aguerris pour grossir son armée.

Contre qui, ces renforts ?

Contre les Turcs, ceux qu’ils nomment Seldjoukides, qui tiennent l’Asie Mineure depuis une génération. Les envoyés rappelaient une grande défaite, essuyée par les Grecs voici près d’un quart de siècle, aux confins d’Arménie, où leur empereur d’alors, Romain Diogène, fut pris vivant par le sultan des Turcs. Depuis ce désastre, disaient-ils, les Infidèles ont avancé jusqu’au cœur des terres impériales, et il ne reste presque plus rien à l’empire de ce qu’il tenait naguère en Orient. Voilà la plaie qu’ils venaient montrer : non une menace vague, mais des provinces déjà perdues.

Pourquoi l’empereur des Grecs se tournerait-il vers les Latins, que sa cour tient d’ordinaire à distance ?

Parce qu’il en a l’usage. Les empereurs de Constantinople prennent depuis longtemps à leur solde des combattants d’Occident ; on dit qu’Alexis a autour de lui des gardes venus des îles du Nord et bien des étrangers à sa paie. Il ne demandait donc rien d’étrange à ses habitudes : des mercenaires de plus, des chevaliers loués à son service. Et l’heure était propice à s’adresser au pape, car le différend qui séparait Rome de Constantinople s’était apaisé : voici quelques années, le saint-père a levé l’excommunication qui pesait sur l’empereur. Un prince réconcilié avec Rome pouvait, sans honte, quérir des bras par la voix du pape.

A-t-on cru à Plaisance que le péril fût aussi pressant qu’ils le peignaient ?

Les envoyés d’un prince en peine ne minorent jamais sa peine ; c’est le propre des ambassades. Plusieurs, autour de moi, trouvèrent le tableau bien noir, et jugèrent qu’on forçait le trait pour émouvoir. Je ne saurais dire le vrai de la mesure : que les Turcs tiennent l’Asie, cela est sûr et connu ; que Constantinople même fût sur le point de tomber, cela je ne l’affirmerai pas. Je rapporte ce qui fut dit, et la manière pressante dont ce fut dit. Le reste, je l’ignore comme tout le monde.

Et le pape, comment reçut-il cette demande, à Plaisance ?

Il l’accueillit avec faveur. Loin de la renvoyer, il exhorta les fidèles à jurer d’aller porter secours à l’empereur d’Orient. Dès le mois de mars, on entendit donc de sa bouche un encouragement à prendre les armes pour l’Orient chrétien. Mais ce n’était encore, à Plaisance, qu’une exhortation en réponse à une ambassade. Nul, alors, ne parlait de ce qu’on vient d’entendre ici.

Qu’a-t-on donc entendu à Clermont, il y a trois jours ?

Bien davantage, et tout autre chose de forme. Le pape a parlé le vingt-septième jour de ce mois, au dernier jour du concile, en plein air lui aussi tant l’affluence était grande. Il n’a pas seulement demandé des soldats pour l’empereur : il a appelé les chrétiens d’Occident à marcher en armes vers l’Orient pour secourir leurs frères, et surtout pour délivrer la cité de Jérusalem et le sépulcre du Seigneur, tombés aux mains des Infidèles. À ceux qui partiraient, il a promis la rémission de leurs péchés ; à ceux qui mourraient en chemin, la couronne du martyre. Et l’on a vu, sur-le-champ, des hommes coudre une croix sur leur épaule en signe du vœu. Un évêque a été désigné pour porter l’autorité du pape dans cette entreprise.

Vous qui avez entendu les deux, quelle distance mettez-vous entre Plaisance et Clermont ?

Je la mesure sans la juger, car ce n’est pas à moi de juger le saint-père. À Plaisance, un empereur demandait des gens de guerre pour son armée, afin de recouvrer ses provinces ; c’était une affaire de soldats et de solde, bornée à l’Orient grec. À Clermont, on n’appelle plus des mercenaires sous la main d’un prince : on appelle un peuple entier à se mettre en marche sous la croix, pour un but que les envoyés n’avaient pas nommé. La demande était étroite et militaire ; l’appel est vaste et sacré. Voilà ce que j’ai entendu de mes deux oreilles, à huit mois de distance.

Jérusalem, justement : les envoyés d’Alexis l’avaient-ils réclamée ?

Non, à ce que j’ai retenu. Ils parlaient des terres de l’empire perdues aux Turcs, des chrétiens d’Orient opprimés, du danger couru par Constantinople. La cité sainte, le sépulcre du Seigneur, je ne me souviens pas qu’ils en aient fait l’objet de leur prière. C’est ici, à Clermont, que Jérusalem est devenue le terme du voyage. Je le dis comme une chose que j’ai remarquée, non comme un reproche : l’empereur mandait du secours pour l’Asie qui fut sienne ; on proclame aujourd’hui un chemin vers le tombeau du Christ.

Qui prend la croix, dans ce que vous voyez à Clermont ?

De tout : des chevaliers et de grands seigneurs, ce que l’empereur pouvait souhaiter, mais aussi des gens de moindre étoffe, des clercs, de simples pèlerins, et l’on m’assure que jusque dans les campagnes la nouvelle enflera. Un prince qui demande des combattants aguerris ne pense pas à cette foule-là. Ce que l’appel remue déborde de beaucoup une armée de renfort. Jusqu’où cela ira, quels bras cela lèvera vraiment, je l’ignore ; je vois seulement que la chose est déjà plus large que la demande qui l’a précédée.

On rapporte qu’à ces mots la foule aurait crié « Dieu le veut ». L’avez-vous ouï ?

On le répète de bouche en bouche depuis trois jours, et j’ai entendu la clameur monter, sans distinguer nettement les mots d’où j’étais. Que ce cri ait couru l’assemblée, beaucoup l’affirment ; que ce fussent ces mots-là, exactement, je ne le garantis pas, car chacun rapporte ce qu’il a cru saisir. Je le tiens pour un propos qui court, non pour une chose que j’aie moi-même arrêtée mot pour mot.

Qu’attend l’empereur de tout cela, selon vous ?

Ce qu’il a demandé : des soldats à son service, qu’il puisse conduire et employer contre les Turcs pour reprendre ses terres. S’il lui arrive une armée disciplinée, rangée sous sa bannière, il aura ce qu’il souhaitait. Mais si c’est un flot d’hommes de toute sorte, marchant sous la croix vers Jérusalem et non vers ses seules provinces, tenus par un vœu qu’il n’a pas formé, alors il recevra autre chose que ce qu’il a mandé. Laquelle des deux choses lui viendra, nul ne le sait encore, et moi moins que tout autre.

Vous refusez donc de conclure ?

Je m’y refuse, et ce n’est pas prudence feinte. Je sais ce qui fut demandé à Plaisance : des renforts pour un empereur. Je sais ce qui fut proclamé à Clermont : un pèlerinage en armes vers le sépulcre du Seigneur. Que ces deux desseins se rejoignent, s’accordent ou se contrarient, l’avenir seul le dira, et l’avenir n’est pas de mon ressort. Je suis un clerc qui a écouté et qui rapporte. Mesurer l’écart, c’est mon office ; le combler par des conjectures, ce serait le trahir.

Le contexte

Le concile de Plaisance s’est tenu du 1er au 5 mars 1095 ; l’affluence était telle que les séances se tinrent en plein air. Des ambassadeurs de l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène y sollicitèrent une aide militaire occidentale contre les Turcs seldjoukides.

Depuis la défaite de Manzikert (26 août 1071), où l’empereur Romain IV Diogène fut capturé par le sultan Alp Arslan, les Seldjoukides ont conquis la plus grande part de l’Asie Mineure.

Alexis Comnène, empereur depuis 1081, recourait de longue date à des mercenaires occidentaux ; l’excommunication qui pesait sur lui avait été levée par Urbain II en 1089, apaisant les rapports entre Constantinople et Rome.

Le 27 novembre 1095, au concile de Clermont, Urbain II a appelé les chrétiens d’Occident à secourir l’Orient et à délivrer Jérusalem, promettant la rémission des péchés ; des participants ont pris la croix.

État des informations

Cet entretien recueilli le 30 novembre 1095 rapproche la demande de secours de Plaisance et l’appel de Clermont tels qu’un clerc informé pouvait les connaître à cette date. L’écart relevé est un constat d’époque : il ne préjuge ni des suites de l’appel, ni de ce qu’en fera l’empereur.

Ce que l’on sait

  • À Plaisance (mars 1095), les envoyés d’Alexis Comnène ont demandé des renforts militaires occidentaux pour servir aux côtés de l’empereur contre les Turcs seldjoukides.
  • La demande byzantine visait la défense et la reconquête des provinces d’Asie perdues depuis Manzikert (1071), non la délivrance de Jérusalem.
  • À Clermont (27 novembre 1095), Urbain II a lancé un appel plus large : un pèlerinage en armes vers l’Orient et Jérusalem, assorti de la rémission des péchés, auquel des participants ont répondu en prenant la croix.

Ce que l’on ignore

  • On ignore la relation exacte entre la demande de Plaisance et l’appel de Clermont, et si l’un procède directement de l’autre.
  • On ne sait quelles forces l’appel lèvera réellement, ni ce qui parviendra effectivement à l’empereur.
  • Le degré réel du péril couru par Constantinople, tel que le peignaient les ambassadeurs, ne peut être mesuré avec certitude.

Sources historiques utilisées

secondary

Concile de Plaisance

Wikipédia · 2024

Dates (1er-5 mars 1095), tenue en plein air, affluence, ambassade d’Alexis Comnène réclamant une aide militaire contre les Seldjoukides, exhortation d’Urbain II à secourir l’Orient.

secondary

Alexis Ier Comnène

Wikipédia · 2024

Accession en 1081, recours aux mercenaires occidentaux et à la garde varègue, levée de l’excommunication par Urbain II en 1089, demande d’aide adressée à l’Occident.

secondary

Bataille de Manzikert

Wikipédia · 2024

Défaite du 26 août 1071, capture de Romain IV Diogène par Alp Arslan, effondrement de la position byzantine et conquête turque de l’Asie Mineure.

secondary

First Crusade — Council of Clermont

Wikipedia · 2024

Appel du 27 novembre 1095 à Clermont : secours de l’Orient et délivrance de Jérusalem, rémission des péchés, prise de la croix, distinction avec la demande de mercenaires d’Alexis.

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Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 1095

Entretien composite : la voix recueillie synthétise ce qu’un clerc informé des débats de Plaisance pouvait savoir fin novembre 1095. Aucune parole n’est la citation d’un individu authentifié ; les faits (dates, demande byzantine, teneur de l’appel de Clermont) sont recoupés sur les sources ci-dessus.

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