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Un chevalier d’Auvergne, au sortir du champ : « J’ai plus senti la foule que compris les mots »

Hier, hors les murs de Clermont, une foule immense s’est pressée pour entendre le pape Urbain. Un homme d’armes du plat pays d’Auvergne, qui se tenait loin de l’estrade, a accepté de nous dire ce qu’il a saisi — la ferveur, le brouhaha, et ces paroles qui couraient de bouche en bouche sans que nul les arrête.

Girard de Riom, envoyé d’Aujourd’hier au champ de Clermont 28 novembre 1095 9 min de lecture

Nous l’appellerons Aymon. Il tient de son père une maison forte et quelques manses au sud de Riom, chevauche avec une poignée d’hommes, et n’avait jamais vu tant de monde rassemblé en un seul lieu qu’hier, sur ce champ ouvert hors la ville, où l’on avait dû sortir des murs parce qu’aucune église n’eût contenu la presse. Il se tenait loin de l’estrade, parmi les gens de guerre venus de tout le pays. Il nous parle au lendemain, la voix encore prise par le froid et par ce qu’il a entendu.

Grand entretien

Un chevalier de la petite noblesse d’Auvergne, présent au champ le 27 novembre

Personnage composite, reconstitué à partir de ce qu’un chevalier d’Auvergne présent au champ de Clermont le 27 novembre 1095 pouvait voir, entendre et comprendre. Ses propos ne sont pas des citations authentiques : le texte du sermon est perdu, et ce témoignage restitue les impressions — déjà flottantes et contradictoires — d’un homme de son état, non les paroles exactes du pape. Il ne préjuge en rien d’une expédition à venir, dont ni la forme ni l’issue ne sont arrêtées.

Où vous teniez-vous, hier, et qu’avez-vous vu ?

Loin devant, il y avait l’estrade et les évêques, avec leurs chapes et leurs croix ; je n’en distinguais que les couleurs. Autour de moi, rien que des têtes, à perte de vue — des clercs, des chevaliers, des gens du menu peuple venus des bourgs voisins. On m’avait dit qu’il en était arrivé de toutes les terres de France pour ce concile, et je le crois volontiers : je n’ai jamais vu pareille foule, pas même aux grandes foires. On avait dressé le siège du pape en plein champ parce que nulle maison n’aurait tenu tant de monde. Je ne saurais vous dire combien nous étions : plusieurs milliers, à coup sûr, mais compter une telle presse, nul ne le peut.

Avez-vous entendu le pape lui-même ?

Mal, et par bribes. La voix venait de loin, portée de proche en proche, et le vent en emportait la moitié. Ce que j’ai vraiment saisi, ce n’est pas tant ses paroles que ce qu’en répétaient ceux de devant, qui le renvoyaient à ceux de derrière. Un mot arrivait jusqu’à moi déjà passé par vingt bouches. Je me garderai donc de vous rapporter son sermon comme si je l’avais recueilli : je vous dis ce qui m’en est parvenu, et c’était déjà mêlé de ce que chacun y ajoutait.

Quelles paroles couraient ainsi dans la foule ?

On disait qu’il fallait porter secours à nos frères chrétiens d’Orient, que des lieux saints étaient tombés aux mains des Infidèles, qu’un homme de bien ne pouvait rester sourd à cet appel. Et puis, à un moment, il a couru un cri — « Dieu le veut », ou quelque chose d’approchant. Je l’ai entendu monter d’un côté, repris de l’autre, sans savoir qui l’avait lancé le premier, ni si c’était le pape qui l’avait dit ou la foule qui le lui répondait. Cela roulait comme un orage. Aujourd’hui déjà, chacun vous jurera l’avoir entendu autrement. Moi, je ne veux pas en faire une devise arrêtée : c’étaient des mots dans le vent, et ils m’ont remué le ventre plus que la tête.

On dit qu’il s’agit de « prendre la croix ». Qu’est-ce que cela veut dire, pour vous ?

J’ai vu, après, des hommes se faire tailler une croix d’étoffe et la coudre sur l’épaule ou sur la poitrine de leur habit. C’est un vœu qu’on prend, m’a-t-on dit, comme on prend celui d’un pèlerinage, mais les armes au côté. Celui qui coud cette croix s’engage devant Dieu à faire la route. Je n’ai pas cousu la mienne encore. On ne s’engage pas à cela d’un battement de cœur, entre deux cris ; il y faut y penser, en parler aux siens, mettre ses affaires en ordre. Mais je mentirais en disant que la main ne m’a pas démangé.

Ce qui a le plus frappé les hommes d’armes, dit-on, c’est la remise des péchés promise. Qu’en avez-vous compris ?

Que celui qui partirait pour cette cause, non par convoitise mais par dévotion, verrait ses péchés remis — la peine qu’il devait en porter effacée. Comprenez ce que cela pèse pour un homme comme moi. J’ai versé du sang dans des querelles, brûlé des granges à mes voisins, pris ce qui ne m’était pas dû. Tout cela, je le traîne, et je sais qu’il m’en faudra rendre compte. Qu’on me dise que la même épée qui m’a chargé de fautes pourrait, tournée vers cette œuvre-là, m’en décharger — cela, croyez-moi, un homme de guerre l’entend mieux qu’un long sermon. Reste que je ne sais pas au juste jusqu’où va cette promesse ; les clercs eux-mêmes en parlent en des termes que je ne saisis pas tous.

On a beaucoup parlé, à ce concile, d’interdire les guerres entre chrétiens. Cela vous touche-t-il de près ?

De très près, oui. Les évêques ont renouvelé la paix de Dieu, la trêve qui défend de porter les armes contre son prochain chrétien en certains jours et contre certaines gens. Nous autres, en Auvergne, nous nous faisons la guerre entre voisins depuis toujours — pour une borne, un moulin, un droit de passage. On me demande à présent de rengainer contre mon voisin et de porter le fer plus loin, contre l’Infidèle. Je vois bien le dessein : détourner nos querelles vers un seul adversaire. Cela m’arrange autant que cela me contrarie. Cela m’arrange, car mes propres affaires n’en finissent pas ; cela me contrarie, car qui gardera ma maison et mes gens quand je serai parti ?

Justement — votre maison, vos terres. Qu’adviendrait-il d’elles ?

Voilà tout le poids de la chose. Je ne suis pas un grand seigneur ; je tiens peu, et je dois. Pour m’équiper, moi et mes hommes, pour la route et la dépense, il me faudrait engager ou vendre une part de ce que j’ai. On dit que des barons plus riches mettent déjà leurs châteaux en gage auprès des abbayes. Un homme de mon rang, lui, risque de tout laisser derrière pour ne rien retrouver. Et pourtant… je n’ai pas d’aîné devant moi pour hériter gras, j’ai des dettes et peu d’espérance de m’en défaire ici. Partir, c’est peut-être perdre le peu que j’ai ; c’est peut-être aussi la seule route où un homme comme moi gagne autre chose que des coups.

N’avez-vous pas peur d’une route si longue, vers des terres dont vous ignorez tout ?

Je serais un sot ou un menteur de dire non. Nul chez nous n’a jamais fait pareil chemin. On ne sait ni combien de mois de marche, ni par où, ni ce qu’on trouvera de faim, de soif, de fièvre avant même de voir l’ennemi. Les pèlerins qui reviennent de Jérusalem, il en est peu, et ils en parlent comme d’une épreuve. La peur est là. Mais un homme d’armes vit avec elle ; c’est notre métier de la porter sans qu’elle nous mène. Et l’on nous dit que celui qui meurt en chemin, pour cette cause, meurt en état de grâce. Cela ne fait pas disparaître la peur, mais cela lui donne un autre visage.

A-t-on dit où il faudrait aller, au juste ?

Vers l’Orient, vers les chrétiens de là-bas qu’on dit pressés par les Turcs, et l’on a nommé Jérusalem et le tombeau du Seigneur, que les fidèles vénèrent et où l’on n’accède plus sans peine. Est-ce là le terme du voyage, ou une étape, ou seulement le nom qui fait battre les cœurs ? Je l’ignore. On a dit tant de choses hier, et je les ai reçues de si loin, que je me garderai de vous tracer une route sur la carte. Je sais qu’on parle de l’Orient et de la Ville sainte ; le reste, ni moi ni personne à mes côtés ne le tenait clairement.

Et quand faudrait-il partir ?

On a parlé de l’été prochain, autour de la fête de l’Assomption de Notre-Dame, pour laisser le temps aux moissons, aux préparatifs, à ceux qui doivent vendre ou emprunter. Cela laisse quelques mois. Ce n’est pas de trop : équiper des hommes, trouver l’argent, régler ses affaires et sa conscience, cela ne se fait pas en une semaine. J’ai entendu dire aussi que l’évêque du Puy, Adhémar, serait de ceux qui mèneraient la chose au nom du pape. Qu’un homme d’Église de chez nous soit à la tête, cela rassure : ce ne serait pas une aventure de routiers, mais une œuvre conduite en ordre.

Beaucoup, autour de vous, ont-ils cousu la croix sur-le-champ ?

Beaucoup, oui, et parmi eux des hommes que je n’aurais pas crus si prompts. J’en ai vu pleurer, se jeter à genoux, jurer haut de partir. D’autres, comme moi, sont restés en retrait, non par tiédeur, mais parce que le poids de la chose ne se mesure pas dans l’instant. Je me défie un peu de cette ardeur qui prend d’un coup toute une foule : je l’ai vue prendre aussi vite pour de moindres causes, et retomber. La vraie mesure, ce sera dans les mois qui viennent, quand il faudra vendre le pré et dire adieu, non plus crier dans un champ.

Alors — partirez-vous ?

Je ne vous répondrai pas oui aujourd’hui, ni non. Ce serait mentir dans un sens comme dans l’autre. Mon cœur, hier, était tout entier au départ ; ce matin, je pense aux dettes, à ma femme, aux gens qui vivent de ma maison. La foi me pousse, la remise de mes fautes me tente, l’étroitesse de ma vie ici m’y pousse encore. Et pourtant je veux y penser en homme, non en homme ivre d’un cri. Demandez-le-moi de nouveau au printemps. D’ici là, je prierai, je compterai mon avoir, et j’écouterai ce qui se dira — car on n’a pas fini, je crois, de parler de tout ceci.

Le contexte

Le pape Urbain II tient depuis plusieurs jours un concile à Clermont, en Auvergne, réunissant de nombreux évêques et clercs venus de France.

Le 27 novembre, hors les murs de la ville, en plein champ pour contenir la foule, il a adressé un appel public dont on rapporte qu’il exhortait les fidèles à porter secours aux chrétiens d’Orient et évoquait les lieux saints et le tombeau du Christ.

Le concile a renouvelé la paix et la trêve de Dieu, qui restreignent les guerres privées entre chrétiens — préoccupation ancienne de l’Église face aux violences seigneuriales.

À ceux qui feraient le voyage par dévotion, on rapporte que fut promise la remise des peines dues pour leurs péchés ; des hommes se sont fait coudre une croix d’étoffe sur l’habit en signe de leur vœu.

On évoque un départ à l’été suivant, autour de la fête de l’Assomption, et le nom de l’évêque Adhémar du Puy est cité comme devant conduire l’entreprise au nom du pape.

État des informations

Ce recueil s’en tient à ce qu’un homme d’armes placé loin de l’estrade pouvait voir et entendre au lendemain du 27 novembre 1095. Il ne fixe pas les paroles du pape, perdues, et ne préjuge en rien d’une expédition dont ni la forme ni l’issue ne sont arrêtées.

Ce que l’on sait

  • Un concile s’est tenu à Clermont sous la présidence du pape Urbain II, suivi le 27 novembre d’un appel public prononcé en plein champ devant une très nombreuse assistance.
  • Le concile a renouvelé la paix et la trêve de Dieu, visant à restreindre les guerres privées entre chrétiens.
  • Une remise des peines dues pour les péchés a été rapportée en faveur de ceux qui partiraient par dévotion ; des participants ont adopté une croix d’étoffe cousue sur leurs vêtements.

Ce que l’on ignore

  • Le texte exact des paroles du pape : notre témoin, éloigné de l’estrade, ne les a reçues que déformées, de bouche en bouche.
  • La forme, l’itinéraire, l’ampleur et le terme précis de l’expédition évoquée, ainsi que son issue, entièrement indéterminés à ce jour.
  • La portée exacte de la remise des péchés promise, que les clercs eux-mêmes exposent en des termes que les hommes d’armes saisissent mal.
  • Le nombre des présents, impossible à établir autrement qu’en ordre de grandeur (plusieurs milliers).

Sources historiques utilisées

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Concile de Clermont

Wikipédia · 2024

Consulté pour la date de l’appel (27 novembre 1095), la tenue en plein air, le renouvellement de la paix et de la trêve de Dieu, la remise des péchés et le fait que le texte du sermon est perdu, connu seulement par des récits postérieurs divergents.

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Council of Clermont

Wikipedia · 2024

Recoupé pour la date du 27 novembre, l’indulgence rapportée par Foucher de Chartres, la croix d’étoffe cousue sur l’épaule (Gesta Francorum), la désignation d’Adhémar du Puy comme légat et le départ fixé vers l’Assomption (15 août 1096).

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Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 1095

Témoignage composite reconstitué à partir des sources ci-dessus ; les propos ne sont pas des citations authentiques mais restituent les impressions flottantes et contradictoires d’un chevalier d’Auvergne éloigné de l’estrade. Les incertitudes sur les paroles exactes du pape et sur l’expédition à venir sont conservées telles quelles, sans être tranchées.

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