Urbain II appelle les chevaliers à secourir les chrétiens d’Orient
Hier, au terme du concile, le pape a parlé en plein champ à une foule que nulle église n’aurait contenue. Il a pressé la chevalerie de cesser ses querelles et de prendre la route de l’Orient, au secours des frères chrétiens pressés par les Turcs. À qui partira, il promet la rémission de ses péchés.
Clermont n’avait jamais vu pareille presse. Depuis dix jours, prélats et abbés venus de tout le royaume et d’ailleurs siégeaient en concile sous la conduite de notre saint-père le pape Urbain, second du nom. On y avait traité, comme il est d’usage, de la paix de Dieu, des mœurs des clercs et des maux de l’Église. Mais chacun sentait qu’un autre dessein montait, dont on ne savait encore le fond.
Il s’est découvert hier. La foule était si nombreuse qu’aucune nef ne l’eût tenue : on a dressé le siège du pape hors les murs, en plein champ, et c’est de là, en plein air, qu’Urbain a parlé aux clercs et aux laïcs assemblés. Nul ici ne rapporte ses paroles de la même façon, et je me garderai d’en donner le texte comme si je l’avais sous les yeux. Mais le sens, lui, a couru de bouche en bouche et ne fait pas de doute.
Le pape a peint la détresse des chrétiens d’Orient. Les Turcs, dit-il, ont poussé leurs conquêtes au cœur des terres de l’empire des Grecs, pressent nos frères de la foi et souillent les lieux saints. Il a appelé les hommes d’armes à cesser les guerres qu’ils se font entre eux — ces querelles privées où la chevalerie use ses forces contre des frères — et à tourner leurs armes contre les Infidèles, pour porter secours à ceux d’Orient.
Une expédition sous le signe du pèlerinage
Ce que le pape propose n’est pas une guerre comme les autres. Il l’a placée sous le signe du pèlerinage, ce chemin de pénitence que tant des nôtres ont déjà pris vers les lieux saints, le bourdon à la main. Partir en armes pour secourir les chrétiens d’Orient serait donc, tout ensemble, œuvre de guerre et voie de salut.
À qui prendrait cette route par piété, et non par orgueil ni par convoitise, Urbain a promis la rémission de ses péchés — cette grâce que l’Église accorde au pénitent. Le mot a fait grand bruit sous les tentes : beaucoup y entendent que la peine due pour leurs fautes leur serait remise, eux qui craignent l’au-delà et n’ont jusqu’ici racheté leurs violences que par de longues pénitences.
Le nom de Jérusalem est revenu dans les bouches, comme le terme de ce chemin. Ce qu’il faut au juste entendre par là — délivrer la cité du Sépulcre, y aller prier, ou secourir d’abord les Grecs sur la route — chacun l’emplit de sa propre ferveur, et les témoins d’hier ne s’accordent déjà pas. Les uns ont surtout retenu Jérusalem et le Sépulcre du Seigneur ; d’autres, le secours à porter aux chrétiens d’Orient et à l’empire des Grecs.
Une date fixée, l’Assomption prochaine
Le pape n’a pas laissé la chose au hasard des enthousiasmes. Il a fixé le départ : non pas sur l’heure, ni au cœur de l’hiver qui vient, mais l’an prochain, à la fête de l’Assomption de Notre-Dame, le quinzième jour d’août. D’ici là, dit-on, chacun aura le loisir de régler ses affaires, d’acquitter ses dettes et de se munir pour un si long voyage.
On rapporte que l’évêque du Puy, Adhémar, se serait avancé le premier pour recevoir la croix des mains du pape et se vouer à l’entreprise. Qu’un tel prélat donne l’exemple avant les barons a frappé les esprits : le voyage aurait ainsi son guide spirituel avant même d’avoir ses chefs de guerre.
Ce qu’il adviendra maintenant, nul ne le sait. Combien de chevaliers prendront la croix, quels grands seigneurs se lèveront, par quelles routes on gagnera l’Orient et ce qu’on y trouvera : autant de questions que l’assemblée d’hier laisse ouvertes. Pour l’heure, il n’y a qu’une parole du pape, une date, et une foule remuée jusqu’au fond.
Ce que Byzance avait demandé
Il faut se souvenir que le printemps dernier, au concile de Plaisance, des envoyés de l’empereur des Grecs, Alexis, étaient venus devant le pape peindre la poussée des Turcs en Asie et réclamer du secours. On dit qu’Urbain avait dès lors engagé des fidèles à prêter serment de porter aide à l’empire.
Mais ce que l’on a entendu hier à Clermont paraît d’une autre ampleur que l’envoi de quelques renforts à un prince : c’est un appel général, adressé à toute la chevalerie, sous le signe du pèlerinage et de la rémission des péchés. Comment l’empereur de Constantinople recevra une telle levée d’hommes marchant vers ses terres, et si c’est bien là ce qu’il demandait, nul ne le sait encore.