De Clermont aux Flandres, l’appel gagne du pays
Trois semaines après le concile où le pape Urbain a prêché le secours des chrétiens d’Orient, la nouvelle chemine de bouche en bouche vers le nord du royaume. Une lettre du souverain pontife, adressée aux fidèles de Flandre, en confirme le sens et rappelle le jour du départ : la mi-août prochaine.
La chose s’est dite à Clermont, en Auvergne, à la fin du mois passé, et voici qu’elle nous parvient jusqu’ici, portée par des clercs de retour et des marchands qui l’ont recueillie en chemin. Au terme du concile qu’il tenait dans cette ville, le pape Urbain, deuxième du nom, a tenu devant une grande assemblée un sermon dont on ne parle plus d’autre chose sur les chemins : il a exhorté les chrétiens d’Occident à porter secours à leurs frères d’Orient et à prendre la route de la Terre où le Christ a vécu.
Ce que rapportent les uns et les autres ne s’accorde pas toujours dans le détail, car nul de ceux que j’ai entendus n’était présent sous la tribune ce jour-là. Mais un point revient dans toutes les bouches : celui qui partira pour cette œuvre, non par cupidité ni pour l’honneur du monde mais par dévotion, se verra tenir le voyage pour pénitence, et le pape lui promet la rémission de ses péchés. C’est là, disent les clercs, une chose qui n’avait pas été offerte de la sorte.
Le doute qu’on pouvait avoir sur le sens de ces paroles, une lettre du pape lui-même est venue le lever ces jours derniers. Urbain a fait écrire aux fidèles de Flandre, à tous, princes et gens du commun, pour leur mander de vive voix ce qu’il a résolu au concile. Ceux qui en ont eu lecture m’ont assuré de sa teneur : le pape y déplore que les Églises d’Orient soient éprouvées et que la cité sainte de Jérusalem soit tombée en une servitude qu’il ne peut souffrir ; il tient l’expédition qu’il ordonne pour une voie de rémission des péchés ; et il fait savoir qu’il a établi à la tête de l’entreprise Adhémar, l’évêque du Puy, comme celui qui la conduira en son nom.
La même lettre fixe le jour du départ. Ce ne sera pas avant les moissons : le pape a désigné la fête de l’Assomption de la bienheureuse Marie, à la mi-août prochaine, comme le terme où ceux qui veulent partir devront s’être mis en chemin. D’ici là, tout reste à faire, et chacun a le temps de mettre ordre à ses affaires, de vendre ou d’engager ce qu’il faut, de régler ses dettes et ses querelles.
Ce que je puis dire, c’est que la parole ne reste pas lettre morte. Dans les bourgs que j’ai traversés, on en dispute à la sortie de la messe ; des hommes d’Église la répètent et l’expliquent aux gens qui ne savent lire ; on cite déjà, ici et là, tel prêcheur qui va par les chemins et qui remue les foules à ce propos. Combien, au bout du compte, prendront la croix, et de quelles conditions — chevaliers, gens de labeur, riches ou pauvres —, il serait bien téméraire de le dire aujourd’hui. La nouvelle est jeune ; elle court plus vite qu’on ne se décide.
On entend aussi, sur les routes, de plus sombres récits touchant le sort des pèlerins qui gagnent l’Orient et les périls qu’ils y courent. Ce que ces dires ont de vrai, je ne saurais en répondre : le chemin de Jérusalem se fait encore, et des nôtres en reviennent. Je les rapporte pour ce qu’ils valent, c’est-à-dire pour des propos de gens émus, non pour une chose établie.