Paris repris quartier par quartier : von Choltitz capturé, la garnison capitule
Le gros de la 2e division blindée a franchi la Seine au matin et réduit l’un après l’autre les points d’appui allemands. En fin d’après-midi, le gouverneur du Gross-Paris est tombé entre nos mains à l’hôtel Meurice et a signé l’ordre de reddition. La ville tient encore debout.
Paris se réveille ce vendredi au grondement des chenilles. Au petit jour, le gros de la 2e division blindée du général Leclerc, entré dans la nuit par le sud, a poussé ses colonnes à travers la ville, appuyé par l’infanterie américaine de la 4e division. Là où, hier encore, les Forces françaises de l’intérieur tenaient des barricades à la grenade et au cocktail incendiaire, des automitrailleuses et des chars portant la croix de Lorraine remontent désormais les boulevards sous les acclamations. La journée n’est pourtant pas une parade : elle se gagne carrefour par carrefour.
Les Allemands tiennent encore, ce matin, une poignée de points d’appui fortifiés, hérissés de mitrailleuses et de canons antichars. On se bat au palais du Luxembourg, où le Sénat a été transformé en blockhaus ; à l’École militaire ; place de la Concorde, balayée par les tirs croisés ; et surtout à l’hôtel Meurice, rue de Rivoli, où l’état-major du gouverneur s’est retranché. Autour de ces îlots, la résistance allemande est tenace, et le sang coule des deux côtés ; mais l’étau se resserre d’heure en heure.
C’est au Meurice que tout a basculé. Après un assaut mené le long de la rue de Rivoli, sous la fumée des grenades et des fumigènes, des éléments de la division ont forcé l’entrée de l’hôtel. Le général Dietrich von Choltitz, gouverneur du Gross-Paris, y a été fait prisonnier dans ses appartements. On rapporte que c’est un lieutenant de la colonne, poussant le dernier carré, qui s’est emparé de sa personne. L’homme qui, depuis des semaines, détenait dans Paris les pleins pouvoirs militaires est désormais sous bonne garde.
Conduit hors de l’hôtel, le gouverneur a été mené à la préfecture de police, dans l’île de la Cité — ce même bâtiment où, le 19 août, des policiers en armes avaient hissé le tricolore et donné le signal de l’insurrection. C’est là, puis au poste de commandement du général Leclerc, qu’a été réglé l’arrêt des combats. On nous donne, pour la signature de la reddition, une heure située entre quinze heures trente et seize heures selon les récits ; les premiers comptes rendus varient, et nous nous gardons d’en fixer la minute tant que les comptes rendus officiels n’auront pas été recoupés.
Un acte a été dressé ordonnant aux troupes allemandes de Paris de déposer les armes. Selon les comptes rendus qui nous parviennent, il a été signé en deux temps et en deux lieux : d’abord à la préfecture, dans les appartements préfectoraux, puis transporté à la gare Montparnasse, où Leclerc a établi son poste de commandement. Là, le colonel Rol-Tanguy, qui commande les FFI de la région parisienne, aurait contresigné le document aux côtés du général.
Cette double signature n’est pas un détail de protocole. Elle pose, à chaud, une question que la ville se murmure déjà sur les barricades : qui a libéré Paris ? L’armée régulière venue d’Afrique et de Normandie, ou le peuple en armes qui, depuis six jours, tient la rue et a forcé l’ennemi à se terrer dans ses casernes ? Les uns voient dans la contresignature de Rol-Tanguy la juste part faite à l’insurrection ; d’autres y lisent une revendication. Nous rapportons le fait sans trancher le débat, qui n’est pas mince.
Au fil de la journée, les points d’appui tombent l’un après l’autre. Des centaines de soldats allemands, mains sur la nuque, sont rassemblés et dirigés vers des lieux de détention sous les huées. Tous, pourtant, ne se rendent pas : on signale que des éléments isolés, ici ou là, refusent de reconnaître l’ordre de reddition et continuent de tirer. La nuit qui vient ne sera pas entièrement sûre.
Reste, ce soir, un fait que nul, dans Paris, n’osait tenir pour acquis voici quelques jours : la ville est debout. Ses ponts n’ont pas sauté, ses monuments tiennent, ses quais sont intacts. On avait redouté, à voix basse, de voir l’ennemi faire de la capitale un champ de ruines avant de l’abandonner. Cela n’a pas eu lieu. Pourquoi le gouverneur n’a-t-il pas poussé la destruction jusqu’au bout ? Nul ne le sait encore, et il serait imprudent de lui prêter aujourd’hui des desseins que seul l’avenir, ou son interrogatoire, éclairera. Nous constatons seulement ceci : Paris a été repris sans être anéanti.
Les derniers réduits
Le palais du Luxembourg aura été l’un des os les plus durs. La garnison du Sénat, abritée derrière des murs épais et des positions bétonnées, a longtemps résisté aux blindés. À l’École militaire, sur le Champ-de-Mars, et place de la Concorde, où les chars allemands tenaient encore le carrefour, les combats ont été âpres et les pertes réelles. Ce ne sont pas là des escarmouches : la division a dû livrer, en pleine ville, une série de petits sièges, char contre canon, à quelques mètres de la foule.
Le concours des FFI a été constant. Dans chaque quartier, des hommes connaissant les rues, les passages et les toits ont guidé les colonnes, signalé les positions, occupé le terrain conquis. Cette liaison entre la troupe régulière et l’insurrection, improvisée sous le feu, aura été l’un des traits de la journée.
Ce que nous ne savons pas encore
Beaucoup, ce soir, demeure flou. Le compte des morts et des blessés — des nôtres comme de l’ennemi — n’est pas arrêté ; les chiffres qui circulent sont des estimations, à manier avec prudence tant que les bilans n’ont pas été dressés. Le sort des prisonniers, le nombre exact des points d’appui réduits, l’ampleur de la résistance des éléments qui refusent encore la reddition : autant de questions ouvertes.
Et la guerre, elle, n’est pas finie. L’ennemi est chassé du cœur de Paris, mais il tient encore des positions à l’est et au nord de la région ; le canon gronde au loin. La reprise de la capitale est un événement considérable ; elle n’est pas le terme du conflit. Nous écrivons depuis une ville délivrée de l’occupant, non depuis une France en paix.