Ce que j’ai vu à Castillon : le canon commande désormais la bataille
J’étais sur le coteau, du côté du roi, quand le seigneur de Talbot a jeté ses gens contre notre camp. Je n’écris pas pour juger sa mémoire : il est mort en brave, et cela ne se dispute point. J’écris parce que j’ai vu une chose que je n’avais jamais vue en tant d’années de guerre, et que tout homme d’armes, il me semble, ferait bien de peser : le feu des bouches à feu a défait une belle troupe de gens d’armes avant même le choc des lances.
On me pardonnera de parler à la première personne : je n’ai ni la plume ni le savoir des chroniqueurs, et je ne rapporte que ce que mes yeux ont vu et ce que mon métier m’en fait penser. Voilà bien des années que je sers, à cheval et à pied, en Normandie comme en Guyenne, et j’ai vu assez de journées pour savoir ce qui s’y fait d’ordinaire. Celle de Castillon ne ressemble à aucune de celles-là.
Nous tenions un camp bien retranché sur la Dordogne, ouvrage que les maîtres de l’artillerie du roi, maître Jean Bureau et son frère, avaient fait dresser avec un soin que je n’avais point encore rencontré. Et dans ce fort de terre et de bois, mis en batterie, un parc de bouches à feu comme on n’en avait pas mémoire d’homme : bombardes, gros canons, veuglaires, serpentines, couleuvrines, servis par une foule de manœuvriers.
Quand les gens de Talbot sont venus donner de front, à découvert, contre cette barrière, j’ai cru d’abord qu’ils enfonceraient, tant leur élan était beau. Ils ne l’ont pas enfoncée. Le feu les a pris avant qu’ils eussent joint, et je veux dire ici, en homme de guerre, ce que cela signifie pour nous tous.
Le fort de terre et de bois
Il faut d’abord dire l’ouvrage, car c’est lui qui a tout décidé. Les Bureau n’avaient pas planté leur camp au hasard d’un pré. Ils avaient creusé un fossé profond, appuyé sur l’ancien lit sinueux d’un petit ruisseau qui court par là, la Lidoire ; par-derrière, un talus de terre rejetée, un parapet, un rempart de troncs d’arbres couchés et une palissade de pieux fermant le tout. D’un côté, la Dordogne nous couvrait, qu’on ne saurait passer à gué sous le feu.
Ce qui m’a le plus frappé, moi qui ai vu bien des palissades, c’est que la ligne n’était point tirée au cordeau. Elle allait en zigzag, brisée, rentrante et saillante. Un manœuvrier m’en a dit la raison, et je l’ai comprise en voyant tirer : ainsi disposées, les pièces ne battent pas seulement droit devant elles, elles prennent de flanc et d’enfilade quiconque se présente contre la barrière. Celui qui vient de face en un endroit reçoit le boulet d’à côté, de biais, dans le travers de sa troupe. On ne se garde pas d’un coup qui vient d’où l’on ne regarde point.
Voilà ce qu’est, à mon sens, la nouveauté : non pas le canon seul, que nous connaissons de longue date, mais le canon en nombre, calé derrière le fossé et le talus, mis à couvert de l’assaut et disposé pour battre d’enfilade. Un fort qui n’attend pas d’être assiégé, mais qui invite l’ennemi à s’y rompre.
Le feu avant les lances
J’en viens à ce que je n’oublierai pas. Nous autres, gens d’armes, nous faisons notre métier du choc : on baisse la lance, on pousse son cheval, et l’affaire se règle de près, harnois contre harnois, où la force et le cœur de l’homme comptent pour beaucoup. À Castillon, ce choc-là n’a pas eu lieu comme il devait. Les pièces ont tonné presque à bout portant sur les gens de Talbot pendant qu’ils montaient à l’assaut, et le feu, pris d’enfilade, a ouvert des trouées dans leurs rangs avant qu’ils fussent à portée de fer.
On dit dans le camp que chaque coup en abattait plusieurs à la fois. Je ne l’affirmerai pas : le bruit d’une bataille grossit tout, et je n’ai pas compté les morts d’un boulet. Mais que le feu ait fait un ravage que je n’avais jamais vu faire à si peu d’hommes servant des pièces, cela je l’assure. Ils ont tenu près d’une heure, ces braves, à donner et redonner contre le fort ; puis, quand les gens de Bretagne les ont pris de flanc à cheval, tout a cédé d’un coup.
Et voici ce qui me pèse. Le seigneur de Talbot, le plus renommé capitaine de son parti, a péri là non point vaincu au corps à corps par plus fort que lui, mais son cheval abattu sous lui d’un boulet de couleuvrine, la jambe rompue, à terre. Un vieux capitaine que nul homme d’armes n’eût osé affronter de gaieté de cœur, couché par une pièce servie par des gens de rien, qui ne l’ont seulement pas vu de près. Je ne sais qu’en penser touchant l’honneur des armes. On m’avait appris que le plus vaillant l’emporte ; j’ai vu le plus vaillant abattu sans qu’on lui eût rendu le combat.
Ce qu’il faudra désormais compter
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis point. Je ne prêche pas contre la vaillance des gens d’armes : je suis des leurs, et je tiens que le cœur d’un homme à cheval vaut toujours ce qu’il a toujours valu. On dispute par le pays des raisons qui ont porté Talbot à charger un camp qu’il savait garni de pièces ; ce n’est pas mon propos, et d’autres en jugeront mieux que moi. Mon propos est plus simple, et il regarde l’avenir de notre métier.
Nous ne pouvons plus lancer nos gens nus contre le feu. J’ai vu, ces dernières années, les places de Normandie puis de Guyenne, qu’on tenait pour imprenables de mémoire d’homme, ouvertes en quelques jours par les canons des Bureau. À Formigny déjà, deux couleuvrines seulement firent grand dégât parmi les archers ; deux pièces, un appoint, pas davantage. Ce que j’ai vu à Castillon n’est plus l’appoint : c’est le nombre, et le retranchement qui met les pièces hors d’atteinte de l’assaut. Voilà qui est autre chose.
Je n’en tire pas de leçon d’école, n’en ayant pas le savoir. Je dis seulement, en soldat : il faudra désormais compter avec le canon là où l’on ne comptait naguère qu’avec la lance et l’arc. Qui mènera des gens à la bataille et n’y songera pas les mènera, je le crains, où le pauvre Talbot a mené les siens. Quelque chose change dans la manière de faire la guerre ; je le sens plus que je ne le sais, et j’ai voulu le coucher ici pendant que la journée m’est fraîche à la mémoire.