Talbot est tombé devant Castillon
La nouvelle a mis huit jours à remonter de Guyenne, et l'on peine encore à la tenir pour vraie : devant Castillon, sur la Dordogne, le vieux Talbot a donné l'assaut au camp retranché du maître de l'artillerie Jean Bureau, et il y a péri avec son fils, le vicomte Lisle. Les bombardes ont fauché les assauts l'un après l'autre ; une charge de cavaliers bretons a achevé la déroute. Deux jours après, le château s'est rendu.
On apprend ces jours-ci, par les premières dépêches montées de Guyenne, une affaire dont chacun ici mesure mal encore la portée : devant la petite ville de Castillon, sur la Dordogne, l'armée du roi tenait un camp retranché que les gens du comte de Shrewsbury — ce John Talbot que l'on dit le plus rude des capitaines anglais — sont venus assaillir le dix-septième jour de juillet. L'assaut a été rompu, et Talbot lui-même est demeuré sur la place, mort, avec son fils, le vicomte Lisle. Telle est la nouvelle, et nous la donnons avec la prudence qu'imposent et la distance et le retard des courriers.
Voici comment on rapporte que l'affaire s'est nouée. Le maître de l'artillerie du roi, Jean Bureau, que seconde son frère Gaspard, avait fait dresser près de Castillon un camp fortifié à la manière nouvelle qu'on lui connaît : un long fossé creusé devant un talus de terre garni de pieux et de troncs, et — chose qu'on dit avoir fait merveille — non point tiré au cordeau, mais brisé en ligne sinueuse, en sorte que le canon pût battre de flanc qui se présenterait devant. Là dedans étaient rangées les bouches à feu en grand nombre ; la tradition en avance jusqu'à trois cents, chiffre rond qu'il faut entendre comme on entend les comptes des chroniqueurs, c'est-à-dire pour beaucoup, sans le tenir au pied.
Talbot, dit-on, accourait de Bordeaux, et les bourgeois des places reprises naguère par l'Anglais le rappelaient à grands cris. Il atteignit les abords du camp avec son avant-garde, sans attendre que tout son monde l'eût rejoint. C'est ici que les récits se troublent : on assure qu'il aurait cru les Français en fuite, ayant vu s'élever de la poussière du côté de leur camp — celle, dit-on, des valets et des goujats qui décampaient avec les chevaux et les bagages — et qu'il aurait donné l'ordre de charger, croyant n'avoir qu'à pousser des fuyards. De ce point nous ne répondons pas : c'est un propos qui court, et il en court plusieurs.
Quoi qu'il en fût de cette méprise, les Anglais se jetèrent contre le retranchement. Et c'est là que les bombardes firent leur ouvrage. On rapporte que chaque coup, tiré de flanc dans la presse des assaillants, en couchait plusieurs à la fois ; que les gens de Talbot, venant au fossé par bandes successives, à mesure qu'ils arrivaient, y trouvaient le même sort que ceux qui les avaient précédés. Le combat dura, dit-on, plus d'une heure, l'Anglais s'obstinant contre un mur de terre et de feu qu'il ne pouvait forcer.
Ce fut, à ce qu'on rapporte, une charge de cavaliers bretons — quelque mille chevaux venus tomber sur le flanc des assaillants — qui acheva de rompre ce qui tenait encore. Dès lors la déroute fut entière. Talbot y demeura ; son fils, le vicomte Lisle, qui combattait à ses côtés, y demeura aussi. De la manière dont le vieux capitaine est tombé, on dit des choses diverses, et nous y reviendrons quand les rapports se seront accordés ; pour l'heure, qu'on sache seulement qu'il est mort sur le champ, et qu'avec lui a péri la fleur de ceux qui l'avaient suivi.
Des nombres, on ne peut rien dire de sûr. Les uns donnent au roi près de dix mille combattants, dont plusieurs centaines d'hommes pour servir l'artillerie, et à l'Anglais davantage encore ; d'autres rabaissent fort le compte de Talbot. Des morts de son parti, on parle de plusieurs milliers — quatre, cinq, sept mille selon les bouches — quand on assure que le roi n'a guère perdu de monde. Ce sont là chiffres de dépêche, grossis ou rapetissés selon qui les porte, et nous les livrons en fourchettes, sans en assener aucun.
Deux jours après la bataille, le dix-neuvième de juillet, le château de Castillon, où s'étaient jetés les rescapés, a rendu ses portes au roi. Voilà ce qu'on sait à cette heure de l'affaire de la Dordogne. C'est un coup rude pour l'Anglais de Guyenne, et l'on attend de savoir ce qu'il fera des places qu'il y tient encore ; mais de cela, à la distance où nous sommes et avec le peu que les courriers nous apportent, on ne peut à ce jour rien affirmer.