Castillon assiégée appelle Talbot à son secours
Trois corps de l'armée du roi Charles ont descendu la vallée de la Dordogne et se sont présentés devant Castillon. La place, rentrée l'an passé dans l'obéissance anglaise, est investie ; ses habitants, fidèles au parti d'Angleterre, ont dépêché des messagers à Bordeaux pour appeler le vieux Talbot. Viendra-t-il, et avec quelles forces ? À cette heure, nul ne le sait.
Castillon est investie. Depuis quelques jours, les bannières du roi de France se sont déployées dans la vallée de la Dordogne, en ce pays de Périgord qui touche à la Guyenne, et la petite ville murée que tiennent les gens du parti d'Angleterre se trouve à présent enserrée. L'armée du roi Charles est venue par le fil de la rivière, en trois corps qui ont fait leur jonction sous les murs ; et l'on assure que les pièces du roi sont déjà mises en place pour battre la place.
Rappelons en quel point en sont les affaires de ce pays. Voici deux ans bientôt, l'armée du roi Charles s'était rendue maîtresse de la Guyenne, et Bordeaux même s'était rendue, ouvrant ses portes au roi. Mais cette terre, qui tient au roi d'Angleterre depuis le temps de nos aïeux et de leurs aïeux, n'a point pris aisément le joug nouveau ; et l'an passé, à l'entrée de l'hiver, les bourgeois de Bordeaux ont rappelé les Anglais et fait rentrer dans leurs murs le vieux capitaine Talbot, qui leur a remis la ville et le pays sous l'obéissance du roi Henri. Castillon, comme les autres, a suivi ce branle et s'est redonnée aux Anglais.
C'est de là que vient la guerre où nous sommes. Le roi Charles, ne voulant point laisser perdre ce qu'il avait conquis, a remis ses armées en campagne pour reprendre ce pays une seconde fois ; et c'est à Castillon, ce semble, qu'il a résolu de frapper d'abord, comme à une porte de la rivière par où l'on peut pousser vers Bordeaux.
On nous dit que le maître de l'artillerie du roi, maître Jean Bureau, qui mène les bombardes et les couleuvrines avec son frère, ne s'est pas contenté de dresser ses pièces contre la ville. À ce qu'on rapporte, il a fait remuer la terre et abattre des arbres pour clore et fortifier le camp où loge le gros de l'armée, le ceignant d'un fossé, d'un talus et d'une palissade de troncs, en manière de place forte de campagne. Pourquoi tant de précautions devant une ville qu'on tient déjà serrée, chacun en juge à sa guise : les uns y voient l'usage d'un homme prudent qui ne laisse rien au hasard ; d'autres murmurent qu'on n'élève pas de tels retranchements si l'on n'attend personne du dehors.
Car la question est là, et elle court tout le camp : les gens de Castillon, qui tiennent pour l'Anglais, n'ont pas attendu d'être réduits pour crier au secours. On assure que, sitôt l'armée du roi en vue, ils ont fait sortir des messagers et les ont dépêchés en hâte vers Bordeaux, où se tient Talbot, pour le presser de venir lever le siège avant que la place ne fût trop pressée. De ces messagers, on dit qu'aucun n'a été pris et que tous ont passé ; mais de ce qu'ils rapporteront, on ne sait encore rien.
Tout est donc suspendu à ce vieux capitaine. Talbot n'est pas un nom qu'on prononce à la légère dans nos rangs : voici des années qu'il guerroie en ce royaume, et plus d'un de nos gens d'armes l'a vu de près sur d'autres champs. C'est lui qui, l'automne dernier, a rendu Bordeaux aux Anglais, et la voix du peuple de ce pays-là, dit-on, l'acclame comme un roi. On le tient pour un homme d'âge, mais point pour un homme las ; et l'on s'accorde à penser qu'il n'abandonnera pas sans coup férir une ville qui l'appelle.
Reste à savoir s'il le peut, et comment. Nul, à cette heure, ne sait avec quelles forces il se trouve dans Bordeaux, ni s'il en attend d'autres d'au-delà de la mer ; ni s'il jugera plus sage de demeurer derrière ses murs et de laisser Castillon à son sort, ou de venir au-devant. Les uns le disent prêt à monter à cheval sur l'heure ; les autres, qu'il temporisera et grossira ses gens avant de risquer son pays sur une rencontre. De tout cela, dans le camp du roi, on parle beaucoup et l'on ne sait rien.
Devant Castillon, donc, les pièces du roi commencent leur ouvrage et le camp se ferme de ses fossés ; et chacun, des deux côtés des murs, tend l'oreille vers la route de Bordeaux. Si Talbot vient, il faudra l'attendre ou l'aller combattre ; s'il ne vient pas, la ville devra compter sur ses seules forces. De ce qui se fera dans les jours qui viennent, nous ne préjugeons rien : nous en sommes, comme tout le camp, à guetter ce qui montera de la rivière.