La Guyenne reprise pièce à pièce : où en est la campagne du roi
Deux étés ont suffi au roi pour rentrer dans Bordeaux ; un automne a suffi à l'Anglais pour l'en chasser de nouveau. Tandis que trois armées royales referment leurs tenailles sur le pays et que l'une d'elles s'est assise devant Castillon, voici l'état des lieux d'une guerre de Guyenne où la fidélité des villes se donne et se reprend au gré des saisons.
Pour comprendre où en est aujourd'hui la guerre dans ce pays de Guyenne, il faut remonter de deux ans en arrière et tenir compte d'une chose : ici, plus qu'ailleurs peut-être, les villes ne se gagnent pas une fois pour toutes. Elles composent, se rendent, se reprennent ; et telle bonne ville qui ouvrait ses portes au roi voici deux étés a, depuis, crié bien fort pour l'Anglais.
Aujourd'hui, trois armées du roi sont entrées dans le Bordelais et l'enserrent par plusieurs côtés à la fois. L'une d'elles s'est assise depuis quelques jours devant Castillon, sur la Dordogne, à quelques lieues en amont de Bordeaux. Les bombardes du maître de l'artillerie y sont en batterie. La place tiendra-t-elle ? L'Anglais, qui s'est fait fort de garder ce pays, viendra-t-il au secours des assiégés ? Nul, à cette heure, n'en peut rien dire de sûr.
Reprenons donc le fil, depuis le commencement, pour que chacun mesure le chemin parcouru — et combien le terrain demeure incertain.
Bordeaux rendue au roi (été 1451)
Voici deux ans, l'affaire avait paru menée à bon terme. Au printemps de 1451, les gens du roi, conduits par le bâtard d'Orléans, comte de Dunois, étaient entrés dans le pays et avaient pris l'une après l'autre les places qui tiennent les abords de Bordeaux. La grande ville, mal pourvue pour soutenir un siège et n'ayant point reçu de l'Angleterre le secours qu'elle attendait, avait préféré composer.
Le 30 juin 1451, sans qu'il fût besoin de donner l'assaut, Dunois et les capitaines du roi — on nommait avec lui Olivier de Coëtivy et le maître de l'artillerie Jean Bureau — étaient entrés dans Bordeaux. La reddition s'était faite à bonnes conditions : on assure que la ville s'était vu garantir ses franchises, ses privilèges, ses libertés et coutumes anciennes, et qu'on lui avait épargné l'imposition de tailles nouvelles. On parlait même de lui donner un parlement, pour qu'elle rendît la justice chez elle sans avoir à porter ses causes au loin.
Tout le pays, ou peu s'en faut, avait suivi. Bayonne s'était rendue à son tour dans l'été. On tenait la Guyenne pour recouvrée, après que l'Anglais l'eut tenue trois cents ans.
Le retour de Talbot et le soulèvement de Bordeaux (automne 1452)
L'affaire ne tint pas un an et demi. Les Bordelais, dit-on, s'accommodèrent mal du nouvel ordre ; les uns regrettaient leur ancien commerce avec l'Angleterre, dont vivait leur vin, les autres murmuraient contre les gens et les manières du roi. De secrètes pratiques se nouèrent par-dessus la mer, pour rappeler l'Anglais — du moins l'assure-t-on, car de ces tractations menées dans l'ombre nul n'a vu les lettres.
Toujours est-il qu'à l'automne dernier, vers la mi-octobre 1452, une flotte anglaise parut sur la côte. Elle portait le vieux Talbot — John Talbot, ce capitaine que les Anglais tiennent pour leur meilleur homme de guerre et qu'on dit âgé de plus de soixante ans, naguère pris à Patay et depuis racheté. Il prit terre du côté de Lesparre, en Médoc, avec ses gens, qu'on a dits de plusieurs milliers.
Bordeaux ne se fit pas prier. À l'approche de Talbot, la ville se souleva contre la garnison du roi et lui ouvrit ses portes ; le 23 de ce mois d'octobre, il y fit son entrée et l'on dit qu'on l'y reçut en libérateur, comme on reçoit un ami qu'on a rappelé. La garnison que le roi y tenait fut prise. En peu de semaines, Talbot rendit à l'obéissance anglaise une bonne part du Bordelais — les places, les châteaux, jusqu'à la forte maison de Fronsac retombèrent entre ses mains. Et durant tout l'hiver qui suivit, l'Anglais reprit pièce à pièce la basse Guyenne, défaisant en quelques mois l'ouvrage de deux campagnes.
Trois armées pour refermer la tenaille (été 1453)
Le roi n'a pas pris la chose en patience. Tout l'hiver et le printemps, il a rassemblé ses forces et son artillerie, résolu cette fois à ne pas laisser le pays se reprendre à l'Anglais. Et ce que l'on voit aujourd'hui, c'est une entreprise menée à plus grand appareil que la première.
Trois armées, dit-on, sont entrées en Guyenne et marchent à la fois sur le Bordelais — l'une par le levant, le long de la Dordogne, les autres par d'autres côtés, de manière à enserrer le pays de plusieurs mains et à ne laisser à l'ennemi nul loisir de courir d'un point à l'autre. On y compte une nombreuse gendarmerie, des francs-archers, et surtout un grand train de bombardes et de couleuvrines, servies par les frères Bureau, qui ont déjà fait leurs preuves devant les places de Normandie comme devant Bordeaux même.
Des effectifs, nous ne donnons que des fourchettes, et avec prudence : on parle de plusieurs milliers de combattants par armée, sans qu'on en puisse arrêter le compte exact, les uns grossissant, les autres diminuant les nombres selon le parti qu'ils tiennent.
Castillon, point de tension
C'est l'armée du levant qui, ces jours-ci, est venue se présenter devant Castillon, place tenue par les Anglo-Gascons sur la Dordogne, en amont de Bordeaux. Le siège y est commencé ; on a dressé les ouvrages et mis l'artillerie en batterie pour battre les murs. La place commande un passage de la rivière et garde l'une des avenues de Bordeaux : la perdre ou la garder n'est pas chose indifférente pour l'un et l'autre parti.
Toute la question, à cette heure, est de savoir si Talbot bougera. Restera-t-il dans Bordeaux à attendre, ou sortira-t-il avec ses gens pour secourir Castillon et tâcher de surprendre l'une des armées du roi avant qu'elles ne se soient toutes jointes ? Le vieux capitaine n'a pas accoutumé de demeurer enfermé ; mais il sait aussi quel train d'artillerie marche avec les Français. De ce qu'il fera, et de ce qu'il adviendra de Castillon, on ne peut, ce jourd'hui, rien assurer.
Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que ce pays a déjà changé deux fois de maître en deux ans, et que les bonnes villes y regardent du côté où penche la fortune. La fidélité des Bordelais à l'un ou à l'autre se mesurera, comme toujours ici, à l'issue des armes.