Jean Bureau, le maître des canons du roi
Devant Castillon, où l'armée du roi s'est retranchée, un homme règle l'ordre des bombardes et fait creuser les fossés du camp : Maître Jean Bureau, grand maître de l'artillerie de France. Bourgeois de Champagne, ancien homme de loi et de finances, il n'est ni chevalier ni capitaine de naissance — et conduit pourtant, avec son frère Gaspard, le plus redouté des engins du roi.
Qui veut voir Maître Jean Bureau le trouvera ces jours-ci non point à la table du conseil, mais le long de la Lidoire, à surveiller des hommes qui creusent. Car devant Castillon, où l'ost du roi s'est posé, c'est lui qui fait tracer les fossés, dresser les palissades de troncs et ranger les pièces : un camp qui se ferme et se hérisse, ouvrage de terre et de bois plutôt que de pierre, mais ouvrage où nul ne saurait entrer sans qu'il l'ait voulu.
L'homme n'a rien d'un homme de guerre, à le prendre par sa naissance. Il n'est point sorti d'un lignage de chevalerie ni nourri dès l'enfance aux armes. C'est un bourgeois, né en Champagne, du pays de Semoine, et l'on dit son père marchand établi à Paris. Lui-même fut d'abord homme de loi : on l'a connu clerc et commissaire au Châtelet de Paris, du temps que la ville obéissait au régent anglais, le duc de Bedford. Voilà un commencement qui ne menait pas aux bombardes.
Mais Maître Jean quitta Paris et passa au service du roi, qu'il sert depuis près de vingt ans. On l'employa d'abord aux finances et aux deniers, car il entendait les comptes, le maniement de l'argent et l'ordonnance des choses : receveur, puis trésorier, et l'on dit qu'il fut un temps prévôt des marchands de Paris. C'est un homme de plume et de registre autant que de poudre, et peut-être est-ce de là que lui vient son art : car ranger une artillerie, c'est compter, mesurer, prévoir les charrois et la poudre, autant que de la pointer.
Le roi, voici quatorze ans, l'a fait grand maître de son artillerie, et il partage cette charge avec son frère Gaspard, qu'on dit seigneur de Villemomble. Les deux Bureau ne se séparent guère : où l'un range les pièces, l'autre veille aux charrois, à la poudre, aux boulets et aux servants. Ensemble ils ont, à ce qu'on assure, remis en ordre toute l'artillerie du roi, qui passe aujourd'hui pour la mieux servie qu'on ait vue de mémoire d'homme de guerre.
Car il faut le dire : ce n'est pas par les coups d'épée que se sont gagnées les places ces dernières années, mais par les engins de Maître Jean. En Normandie, voici trois et quatre ans, on l'a vu devant Rouen, devant Bayeux, devant Caen, dresser ses bombardes et battre les murailles jusqu'à les faire choir ; et les villes, l'une après l'autre, ont rendu leurs portes. De là le roi le mena en Guyenne, où l'on revit ses pièces devant Bergerac, Blaye, Libourne, et où nombre de places se rendirent à la seule vue du train d'artillerie qu'il amenait sur la rivière.
On tient qu'il range ses pièces comme un clerc range ses comptes : chacune à son poste, le tir mesuré, rien laissé au hasard. Là où le chevalier cherche la rencontre en plaine et l'honneur des armes, Maître Jean cherche l'angle, le couvert, la terre remuée qui abrite ses canonniers. C'est un homme d'un genre nouveau parmi les gens de guerre du roi : non point né pour les armes, mais venu à elles par le calcul et le service, et que le roi écoute pourtant comme l'un de ses meilleurs.
Le roi, du reste, l'a reconnu : on dit qu'il l'a anobli voici quelques années, à Bourges, le tirant de sa bourgeoisie pour le ranger parmi ses gentilshommes. Manière de marquer qu'un homme peut désormais servir le roi à la guerre par son savoir autant que par son sang.
À cette heure, le voilà donc devant Castillon, à fortifier le parc où sont rangées ses pièces, tandis que l'armée tient le siège. Ce qu'il prépare là, nul ne le dira mieux que les jours qui viennent : on sait l'Anglais maître de Bordeaux, qu'il a repris l'an passé, et l'on dit le vieux Talbot résolu à secourir la place. De ce qui se fera devant ces fossés, à l'heure où nous écrivons, on ne peut rien assurer. Mais ceux qui ont vu Maître Jean ranger ses bombardes en Normandie et en Guyenne disent qu'on n'a pas coutume, devant lui, de sortir indemne d'un mur ou d'un retranchement.