J’ai tenu la foi que mon père avait jurée
Un gentilhomme de Guyenne, dont les pères servaient les couleurs du duc d’Aquitaine avant que lui-même ne les portât, prend la plume au lendemain de l’entrée des gens du roi de France dans Bordeaux. Il ne renie rien : il a tenu la foi qu’il devait à son seigneur naturel, et il la tient encore. Voix d’un fidèle qui perd — sans se courber, sans s’excuser.
Hier, les gens du roi de France sont entrés dans Bordeaux, bannières déployées, et j’ai vu de mes fenêtres passer une obéissance qui n’était pas la mienne. On me demandera si je me repens. Je réponds sans détour : non. J’ai servi le duc d’Aquitaine parce que mon père l’avait servi avant moi, et son père avant lui ; j’ai porté ses couleurs parce que je les devais, non parce qu’elles m’arrangeaient. Ce que l’on m’ôte aujourd’hui, on ne me l’ôte pas du cœur.
Je n’écris pas pour me plaindre. Un homme de ma condition ne pleure pas sur la place. J’écris parce qu’il me semble qu’on va bientôt raconter cette journée comme si nous n’avions été que des sujets égarés, rentrés enfin dans le droit chemin. Je veux dire, tant que ma main tient la plume, ce qu’était cette foi, ce qu’elle nous valait, et ce que je vois s’en aller.
La foi jurée
Il y a près de trois cents ans que la duchesse Aliénor porta la Guyenne au roi d’Angleterre en l’épousant. Depuis ce jour, celui qui règne outre-mer est aussi notre duc d’Aquitaine, et c’est comme duc, non comme étranger, que nous lui devons hommage. Ceux qui parlent aujourd’hui de nous comme d’hommes vendus à un prince du dehors ne connaissent ni notre serment ni notre pays. Notre seigneur naturel est celui à qui nos pères ont juré foi ; le renier serait nous parjurer.
On m’appelle anglais de Guyenne, et le mot ne me blesse pas, car je ne me suis jamais senti moins gascon pour autant. Je parle la langue de mes vignes, je tiens ma terre des mêmes mains que mes aïeux, et si j’ai tenu pour le duc d’outre-mer, c’est qu’il était le mien par droit et par hommage. La fidélité n’est pas un calcul que l’on refait chaque matin selon le vent. On la doit, ou on ne la doit pas ; je la devais, et je l’ai rendue jusqu’au bout.
Mon père, en mourant, m’a laissé sa foi comme il m’a laissé sa maison : entière, à charge de la transmettre entière. J’ai fait ce qu’il attendait. Que d’autres, aujourd’hui, plient le genou et jurent au nouveau maître, c’est leur affaire et je ne les juge pas tous ; mais qu’on n’attende pas de moi que je tienne pour rien ce que trois siècles d’obéissance avaient rendu sacré.
Le vin et l’Angleterre
Nous voici en octobre, saison des vendanges, celle où l’on chargeait autrefois la flotte des vins pour la faire descendre la Garonne. C’est en cette même saison que le roi entre chez nous — et le rapprochement n’est pas de mon invention, il est dans l’air que je respire. Nos tonneaux de clairet montaient vers Londres, vers Bristol, vers Hull ; toute une ville vivait au rythme de cette flotte d’automne qui partait comblée et revenait chargée de laine et d’argent.
Je parle de mes vignes en seigneur, non en marchand : je ne compte pas les tonneaux, je regarde mes coteaux. Mais un seigneur sait d’où lui vient la vie de sa terre, et la mienne descendait le fleuve vers le nord. Cet âge-là, il faut le dire, était déjà bien entamé. La longue guerre avait tari le trafic ; là où l’on comptait naguère les navires par centaines, on en voyait passer une poignée. Je ne pleure pas un présent florissant, je pleure un temps que la guerre avait déjà rongé et que cette journée achève de sceller.
Et voici qu’on parle d’un droit nouveau posé sur chaque tonneau qui sortira — quelque vingt-cinq sous, dit-on. Si la chose se confirme et dure, c’est la ressource même de nos maisons qu’on entame. Un prélèvement sur le vin qui s’en va, c’est un prélèvement sur ce qui nous reste. J’ignore encore comment il sera levé, ni s’il tiendra ; mais un homme prudent regarde la menace avant qu’elle ne le prenne.
Le roi qui entre
Hier donc, le 19 de ce mois, ils sont entrés. Avant cela il avait fallu compter : on parle d’une amende de cent mille écus posée sur la ville, d’otages livrés — je sais qu’on en a remis, gascons et anglais mêlés, en gage du reste. Et l’on nomme des pairs frappés de bannissement, le seigneur de Landiras et celui de Duras parmi eux, hommes de notre rang chassés de la terre qui les a vus naître. Que leur réserve la route, nul ne le sait ; on les dit partir, et c’est tout ce que j’en puis dire.
L’exil en Angleterre n’est pas pour moi une menace lointaine : c’est une porte que j’envisage, comme d’autres l’ont déjà franchie. Passer la mer pour garder sa foi plutôt que de la trahir en restant, cela s’est vu, cela se reverra peut-être. Je ne dis pas que je partirai ; je dis que la chose est devant moi et que je ne la repousse pas d’horreur.
Reste une pensée que je ne chasse pas : l’Anglais est déjà revenu une fois. L’automne dernier, le vieux Talbot a débarqué et Bordeaux lui a ouvert ses portes ; on l’a acclamé, et le roi de France a dû recommencer sa guerre. Talbot est tombé cet été du côté de Castillon, et voilà où nous en sommes. Mais qui a franchi la mer une fois peut la franchir encore. Je ne sais pas ce que demain fera ; je sais que cette obéissance-ci, la nôtre, celle de trois cents ans, s’achève sous mes yeux — et je ne me courbe pas pour saluer ce qui vient.