Ce que l’on raconte de la mort du vieux Talbot
De la fin du seigneur Talbot, tombé devant Castillon, il court déjà mille récits que les fuyards et les gens du pays se repassent de bouche en bouche. Un boulet qui abat son cheval et lui brise la jambe, un homme de pied qui l’achève sans le connaître, faute de harnois sur lui : nous les rapportons ici pour ce qu’ils sont — des bruits qui courent, non des choses dont on puisse répondre.
Que le vieux Talbot soit demeuré sur le champ, devant Castillon, c’est chose que tout le monde tient désormais pour assurée : les uns l’ont vu emporter, d’autres l’ont reconnu après la déconfiture, et de toutes parts on le donne pour mort. Mais sur la manière dont il a fini, c’est une tout autre affaire. Chacun en parle, et nul ne dit tout à fait comme son voisin. Nous avons recueilli ce qui se rapporte, et nous le livrons tel quel, sans rien y ajouter de notre cru.
Le bruit qui court le plus, et que répètent ceux qui se disaient au plus près, est celui-ci. Comme les gens du roi tiraient sans relâche de leur parc, un boulet — une de ces pièces que les maîtres de l’artillerie nomment couleuvrines — aurait atteint le cheval du seigneur Talbot et l’aurait abattu sous lui. Dans la chute, la bête lui aurait écrasé ou brisé la jambe, le clouant à terre sans qu’il se pût relever. On ajoute qu’il était des seuls, ou peu s’en faut, à demeurer encore à cheval dans la presse, ce qui l’aurait désigné aux coups.
Et voici la suite, telle qu’on la dit : un homme de pied du parti français, un archer à ce que l’on rapporte, serait survenu sur lui ainsi renversé, et l’aurait achevé d’un coup de hache — d’autres disent d’épée — sans même savoir qui il tenait sous le fer. Car le seigneur Talbot, à les en croire, ne portait ce jour-là ni harnois ni cotte d’armes à ses couleurs, rien qui le fît connaître pour le grand capitaine qu’il était ; de sorte que celui qui le tua aurait abattu un vieillard désarmé comme il eût fait du premier venu, et n’aurait su que plus tard quel homme était tombé sous sa main.
Ce dépouillement-là, qui étonne, on l’explique d’une manière qui mérite d’être redite, fût-ce avec la même prudence. On assure que le seigneur Talbot, naguère pris par les gens du roi et retenu prisonnier en Normandie, n’avait recouvré sa liberté qu’en jurant de ne plus jamais porter les armes contre le roi de France. Fidèle, dit-on, à la lettre de ce serment, il aurait commandé ses gens et mené l’affaire, mais sans ceindre lui-même le harnois ni lever l’arme de sa main — d’où qu’on l’aurait trouvé sans défense au moment de sa chute. Le trait est beau et bien lié ; nous le rapportons pour cela même, en avertissant qu’il se peut qu’on l’ait arrangé après coup, comme il arrive aux belles histoires.
Faut-il tout croire ? Nous n’en répondons pas. Déjà les récits se contredisent sur le détail : les uns font tout faire au boulet et donnent la jambe pour brisée par la chute du cheval ; d’autres parlent surtout des gens sortis du parc et fondant sur les Anglais rompus, sans tant insister sur la pièce d’artillerie ; quelques-uns, enfin, ne savent dire que ceci, qu’on l’a trouvé mort parmi les siens. Du coup de hache, de l’archer qui l’aurait porté, de l’ignorance où il aurait été de sa victime, nul ne peut produire de témoin sûr : ce sont propos de fuyards et de gens du pays, repassés et grossis de relais en relais.
Une chose pourtant revient dans toutes les bouches, et que l’on peut tenir pour le fond commun de ces récits : le vieux capitaine n’a pas fui. Vieil homme — on lui donne soixante ans bien passés —, il est demeuré au plus épais, là où l’on mourait, et l’on dit qu’un de ses fils est tombé près de lui. Le reste — le boulet, la jambe, la hache, le serment, l’archer qui ne le connut point — appartient pour l’heure à ce que l’on raconte, et non à ce que l’on sait. Le temps, peut-être, démêlera le vrai du brodé ; à cette heure, nous ne pouvons faire mieux que de rapporter, en disant d’où nous le tenons.