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Ce que l’on raconte de la mort du vieux Talbot

De la fin du seigneur Talbot, tombé devant Castillon, il court déjà mille récits que les fuyards et les gens du pays se repassent de bouche en bouche. Un boulet qui abat son cheval et lui brise la jambe, un homme de pied qui l’achève sans le connaître, faute de harnois sur lui : nous les rapportons ici pour ce qu’ils sont — des bruits qui courent, non des choses dont on puisse répondre.

Notre envoyé en Guyenne 30 juillet 1453 6 min de lecture

Que le vieux Talbot soit demeuré sur le champ, devant Castillon, c’est chose que tout le monde tient désormais pour assurée : les uns l’ont vu emporter, d’autres l’ont reconnu après la déconfiture, et de toutes parts on le donne pour mort. Mais sur la manière dont il a fini, c’est une tout autre affaire. Chacun en parle, et nul ne dit tout à fait comme son voisin. Nous avons recueilli ce qui se rapporte, et nous le livrons tel quel, sans rien y ajouter de notre cru.

Le bruit qui court le plus, et que répètent ceux qui se disaient au plus près, est celui-ci. Comme les gens du roi tiraient sans relâche de leur parc, un boulet — une de ces pièces que les maîtres de l’artillerie nomment couleuvrines — aurait atteint le cheval du seigneur Talbot et l’aurait abattu sous lui. Dans la chute, la bête lui aurait écrasé ou brisé la jambe, le clouant à terre sans qu’il se pût relever. On ajoute qu’il était des seuls, ou peu s’en faut, à demeurer encore à cheval dans la presse, ce qui l’aurait désigné aux coups.

Et voici la suite, telle qu’on la dit : un homme de pied du parti français, un archer à ce que l’on rapporte, serait survenu sur lui ainsi renversé, et l’aurait achevé d’un coup de hache — d’autres disent d’épée — sans même savoir qui il tenait sous le fer. Car le seigneur Talbot, à les en croire, ne portait ce jour-là ni harnois ni cotte d’armes à ses couleurs, rien qui le fît connaître pour le grand capitaine qu’il était ; de sorte que celui qui le tua aurait abattu un vieillard désarmé comme il eût fait du premier venu, et n’aurait su que plus tard quel homme était tombé sous sa main.

Ce dépouillement-là, qui étonne, on l’explique d’une manière qui mérite d’être redite, fût-ce avec la même prudence. On assure que le seigneur Talbot, naguère pris par les gens du roi et retenu prisonnier en Normandie, n’avait recouvré sa liberté qu’en jurant de ne plus jamais porter les armes contre le roi de France. Fidèle, dit-on, à la lettre de ce serment, il aurait commandé ses gens et mené l’affaire, mais sans ceindre lui-même le harnois ni lever l’arme de sa main — d’où qu’on l’aurait trouvé sans défense au moment de sa chute. Le trait est beau et bien lié ; nous le rapportons pour cela même, en avertissant qu’il se peut qu’on l’ait arrangé après coup, comme il arrive aux belles histoires.

Faut-il tout croire ? Nous n’en répondons pas. Déjà les récits se contredisent sur le détail : les uns font tout faire au boulet et donnent la jambe pour brisée par la chute du cheval ; d’autres parlent surtout des gens sortis du parc et fondant sur les Anglais rompus, sans tant insister sur la pièce d’artillerie ; quelques-uns, enfin, ne savent dire que ceci, qu’on l’a trouvé mort parmi les siens. Du coup de hache, de l’archer qui l’aurait porté, de l’ignorance où il aurait été de sa victime, nul ne peut produire de témoin sûr : ce sont propos de fuyards et de gens du pays, repassés et grossis de relais en relais.

Une chose pourtant revient dans toutes les bouches, et que l’on peut tenir pour le fond commun de ces récits : le vieux capitaine n’a pas fui. Vieil homme — on lui donne soixante ans bien passés —, il est demeuré au plus épais, là où l’on mourait, et l’on dit qu’un de ses fils est tombé près de lui. Le reste — le boulet, la jambe, la hache, le serment, l’archer qui ne le connut point — appartient pour l’heure à ce que l’on raconte, et non à ce que l’on sait. Le temps, peut-être, démêlera le vrai du brodé ; à cette heure, nous ne pouvons faire mieux que de rapporter, en disant d’où nous le tenons.

Le contexte

Devant Castillon, en Guyenne, l’armée du seigneur Talbot a été rompue le 17 de ce mois de juillet par les gens du roi de France, retranchés dans un parc d’artillerie que conduit le maître Jean Bureau.

Le seigneur John Talbot, comte de Shrewsbury, comptait parmi les plus vieux et les plus renommés capitaines de la guerre ; il avait été pris autrefois par les gens du roi, à Patay puis tenu en Normandie.

Les Anglais tenaient encore plusieurs places de Guyenne, et Bordeaux était au cœur des opérations de cet été ; la déconfiture de Castillon a jeté l’alarme dans tout le pays.

État des informations

Au 30 juillet 1453, nous tenons pour sûres la défaite de Castillon et la mort du seigneur Talbot ; mais des circonstances de sa fin — le boulet, la jambe, la hache, le serment, l’archer qui l’aurait ignoré — nous ne donnons que ce qui se rapporte, en avertissant que les récits se contredisent et qu’aucun témoin sûr ne les garantit.

Ce que l’on sait

  • L’armée anglo-gasconne du seigneur Talbot a été défaite devant Castillon le 17 juillet 1453 par les gens du roi de France retranchés derrière l’artillerie de Jean Bureau.
  • Le seigneur Talbot est demeuré sur le champ et a péri dans la déconfiture ; on le tient de toutes parts pour mort, et l’on dit qu’un de ses fils est tombé avec lui.
  • Talbot avait été pris autrefois par les gens du roi et retenu prisonnier en Normandie avant d’être libéré.

Ce que l’on ignore

  • La manière exacte dont Talbot a trouvé la mort : le rôle du boulet, de la chute du cheval, du coup d’un homme de pied, qui se rapportent diversement et qu’aucun témoin sûr ne confirme.
  • S’il portait ou non son harnois et ses couleurs au moment de sa chute, point sur lequel les récits divergent.
  • Le détail des pertes et le sort précis des chefs anglais, encore mal connus à chaud.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Castillon — Wikipédia

Déroulé de la journée du 17 juillet 1453, parc d’artillerie de Jean Bureau, et récits sur la mort de Talbot (boulet, cheval, coup d’un homme de pied) donnés comme rapportés.

secondary

John Talbot, 1st Earl of Shrewsbury — Wikipedia

Âge de Talbot, captivité et libération à Rouen (1449) contre promesse de ne plus porter les armes contre le roi de France, et récit rapporté de sa mort à Castillon (cheval abattu, achevé à la hache).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps, recueillant les bruits qui couraient en Guyenne fin juillet 1453 ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.

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Talbot est tombé devant Castillon

La nouvelle a mis huit jours à remonter de Guyenne, et l'on peine encore à la tenir pour vraie : devant Castillon, sur la Dordogne, le vieux Talbot a donné l'assaut au camp retranché du maître de l'artillerie Jean Bureau, et il y a péri avec son fils, le vicomte Lisle. Les bombardes ont fauché les assauts l'un après l'autre ; une charge de cavaliers bretons a achevé la déroute. Deux jours après, le château s'est rendu.

26 juillet 1453, 08h006 min