Trois siècles de Guyenne anglaise
Au lendemain de la rude journée de Castillon, où le vieux Talbot a trouvé la mort devant les bombardes du roi, il n'est pas vain de regarder en arrière. Comment cette terre de Guyenne, ce beau pays de Bordeaux et de Gascogne, en est-elle venue à tenir si longtemps au roi d'Angleterre ? Voici, de mémoire d'homme et de chronique, le long fil d'un attachement de près de trois cents ans.
On a peine, par les temps qui courent, à se figurer combien il y a loin que le Bordelais et la Gascogne obéissent au roi d'Angleterre. Voici tantôt trois cents ans que la chose dure, par-dessus les règnes et les guerres ; et tant d'hommes sont nés, ont vieilli et sont morts sous cette obédience qu'on en était venu, là-bas, à la tenir pour l'ordre naturel des choses.
La mort du fameux Talbot devant Castillon, dont nos précédentes feuilles ont rendu compte, remet en mémoire toute cette longue histoire. Car ce vieux capitaine, que les Bordelais nommaient leur « roi Talbot », ne défendait pas seulement une place : il défendait un attachement vieux de bien des générations, dont nul ne sait plus, dans le pays, quand il commença. Reprenons-en donc le fil, depuis le commencement que les chroniques nous donnent.
Le mariage d'Aliénor (1152), d'où tout est venu
Tout remonte, dit-on, à une affaire de mariage, voici près de trois cents ans. Aliénor, duchesse d'Aquitaine et de Guyenne, héritière de ce vaste duché du Midi, avait d'abord été l'épouse du roi de France Louis, septième du nom. Mais leur union fut rompue et cassée par les gens d'Église, qui la tinrent pour nulle à cause de la parenté des époux ; et la duchesse reprit ses terres, qu'elle tenait de son chef.
Or, la même année, on la maria au comte d'Anjou Henri, dit Plantagenêt, qui tenait déjà la Normandie et l'Anjou, et qui peu après ceignit la couronne d'Angleterre. Voilà comment, par ce seul mariage, le beau duché d'Aquitaine passa des mains du roi de France à celles du roi d'Angleterre, et lui demeura. On dit que le roi Louis ne mesura pas, sur le moment, quel adversaire il s'était fait, ni quel domaine il avait laissé filer.
Depuis ce temps, les rois d'Angleterre se sont toujours dits ducs d'Aquitaine et de Guyenne, et ont tenu Bordeaux pour l'une des plus chères perles de leur couronne. La ville et le pays y gagnèrent un grand négoce, et surtout celui du vin, que les nefs anglaises viennent quérir chaque automne dans le port de la Lune ; et cette marchandise lia les Bordelais à l'Angleterre par l'intérêt autant que par le serment.
Les rois d'Angleterre, ducs et vassaux à la fois
Cet arrangement, pourtant, ne fut jamais sans querelle. Car le roi d'Angleterre, tenant la Guyenne, la tenait en fief du roi de France, et lui en devait hommage comme un vassal à son seigneur. Et il n'est pas dans la nature des rois de plier le genou volontiers. De là sont nées, d'âge en âge, des guerres sans nombre, où la Guyenne fut tantôt entamée par les officiers du roi de France, tantôt défendue ou rétablie par ceux d'Angleterre.
Le domaine, du reste, ne cessa de se réduire au fil des siècles. Du grand duché des temps d'Aliénor, qui s'étendait fort avant dans les terres, il ne resta peu à peu guère plus que la Gascogne bordelaise et le pays d'alentour. Mais ce noyau-là, les Anglais le gardèrent avec un soin jaloux, et les Bordelais s'y montrèrent, génération après génération, parmi les plus fidèles sujets de leur roi d'outre-mer.
Le grand conflit ravivé : Crécy (1346), Poitiers (1356), Brétigny
On sait quelle longue et dure guerre s'est rallumée, voici plus de cent ans, entre les deux couronnes, quand le roi d'Angleterre se mit à prétendre, par-dessus le marché, à la couronne de France elle-même. Cette querelle-là dure encore, et nous en vivons aujourd'hui les soubresauts.
Les vieilles gens se souviennent qu'elle commença mal pour le royaume. À Crécy, en Ponthieu, l'an 1346, la chevalerie de France fut taillée en pièces par les archers anglais. Dix ans plus tard, en 1356, ce fut pis encore : près de Poitiers, le roi Jean fut défait par le prince de Galles, celui qu'on nomma le Prince Noir, et resta prisonnier des Anglais, qu'il fallut racheter à grand prix.
De cette détresse sortit, en 1360, le traité que l'on fit à Brétigny, près de Chartres : le roi d'Angleterre y obtint la pleine souveraineté sur la Guyenne et tout un grand quartier du Midi, sans plus en devoir hommage. Ce fut là, sans doute, le faîte de la puissance anglaise dans nos terres ; mais les paix ainsi taillées ne durent guère, et la guerre, après quelque répit, reprit son cours.
Azincourt (1415) et les sombres années
Vint ensuite la plus noire des journées, dont nul de ceux qui vivaient alors n'a perdu la mémoire : Azincourt, en l'an 1415. Le jeune roi Henri d'Angleterre, ayant descendu en Normandie, y rencontra l'arrière-ban de France et le rompit entièrement. La fleur de la noblesse y demeura, tuée ou prise ; et l'on dit qu'il ne fut guère de maison du royaume qui n'y portât le deuil.
Les années qui suivirent furent celles de la grande désolation. Le roi d'Angleterre se rendit maître de la Normandie, puis, par le traité que l'on fit à Troyes, se vit reconnaître héritier de la couronne de France, au détriment du dauphin Charles. À la double mort des deux rois, en 1422, on proclama le petit Henri « roi de France et d'Angleterre » ; et le dauphin déshérité, qu'on raillait du nom de « roi de Bourges », ne tenait plus guère que le centre et le midi du royaume, hors la Guyenne anglaise.
Le redressement : Orléans, Patay (1429) et la suite
C'est de ce fond d'abîme que le royaume se releva, et bien des gens y virent la main de Dieu. Au printemps de 1429, comme Orléans, le verrou de la Loire, était assiégé et près de tomber, une jeune fille venue des marches de Lorraine, qu'on appela la Pucelle, se présenta au roi de Bourges et fit lever le siège. La rivière reprise, le roi marcha sur Reims à travers la Champagne et s'y fit sacrer et oindre, cet été-là, du saint chrême des rois de France.
Dans le même élan, à Patay, en cette Beauce où l'armée anglaise de campagne fut rencontrée et rompue, ce même Talbot qui vient de mourir à Castillon fut pris une première fois et mené prisonnier — car l'homme avait alors devant lui plus de vingt années encore de guerres et de retours. Ainsi le sort, qui l'avait livré aux Français à Patay, l'a-t-il enfin couché devant Castillon : on ne saurait mieux dire combien cette guerre fut longue, et combien d'âge un même capitaine y put servir.
Le redressement, dès lors, ne s'est plus démenti, encore qu'il fût lent et coupé de revers. Le roi, peu à peu, reprit pied dans ses provinces ; et l'on vit, ces dernières années, le sort des armes tourner décidément en sa faveur, comme il n'avait plus fait de mémoire d'homme.
Le retour du roi de France : Normandie (1450), puis la Guyenne
Il y a trois ans, en 1450, ce fut la Normandie tout entière qui retomba aux mains du roi, place après place, en l'espace d'une seule campagne ; et les Anglais, chassés du duché qu'ils tenaient depuis Azincourt, n'y gardèrent plus pied. Ce fut un grand renversement, et l'on commença d'oser espérer ce qu'on n'osait plus.
L'année d'après, en 1451, le roi tourna ses gens vers le Midi, vers cette Guyenne que l'Angleterre tenait depuis le temps d'Aliénor. Le bâtard d'Orléans, celui-là même qui avait défendu Orléans contre Talbot, y conduisit l'armée ; et les villes, l'une après l'autre, composèrent. Bordeaux elle-même, n'ayant point reçu d'Angleterre le secours qu'elle attendait, ouvrit ses portes au roi de France, après trois cents ans d'obédience anglaise. Ce fut chose grande et que peu d'hommes croyaient voir de leurs yeux.
Mais l'attachement de ces trois siècles ne se rompt pas d'un coup. L'an passé, des Bordelais, mécontents du nouveau maître et regrettant le négoce du vin avec l'Angleterre, mandèrent secrètement outre-mer ; et le vieux Talbot débarqua en Médoc à la tête de ses gens, et rentra dans Bordeaux que les habitants lui rouvrirent. Voilà comment la Guyenne, à peine rendue au roi de France, retourna pour un temps à son ancien seigneur — preuve, s'il en fallait, que trois cents ans de fidélité ne s'oublient pas en une saison.
Castillon, et ce qu'on ne sait pas encore
C'est pour reprendre cette Guyenne échappée que le roi a, cet été, renvoyé ses armées dans le Bordelais ; et c'est devant Castillon, où ses bombardes et son artillerie ont fait merveille, que Talbot a trouvé la mort le mois dernier, son fils tombé près de lui. Ce que cette journée changera au sort du pays, nul ne le peut dire à cette heure : Bordeaux tient encore, et la Gascogne demeure partagée entre les deux fidélités, comme elle l'est depuis si longtemps.
Trois cents ans d'histoire ne se referment pas en un jour, et nous nous garderons de rien prophétiser. Mais il n'est personne, dans le royaume, qui ne mesure ce qu'il y a d'étrange et de grand à voir ce vieil attachement de la Guyenne à l'Angleterre éprouvé comme il ne le fut jamais. De ce qu'il en adviendra, l'avenir seul est juge ; nous nous en sommes tenus, ici, à rappeler le long chemin par lequel on en est venu là.