La charge bretonne : ces mille chevaux qui ont rompu l'Anglais
Quand l'assaut anglais se fut usé contre le fossé de maître Bureau, une réserve montée qu'on tenait à l'écart, au nord du camp, vint donner sur son flanc : quelque mille chevaux, menés par Jean de Montauban et Gilles de la Hunaudaye, sous la bannière du comte d'Étampes. Ces gens du duc de Bretagne, allié du roi, on n'a guère dit leur part de la journée du 17 ; il est temps de la leur rendre.
On a beaucoup parlé, depuis le 17, du fossé et des bouches à feu de maître Bureau, et l'on a eu raison : c'est là, contre le talus et sous le canon, que l'armée du comte de Shrewsbury s'est brisée, vague après vague, plus d'une heure durant. Mais un assaut brisé n'est pas encore un assaut mis en fuite ; et ce qui a changé le sort de la journée, c'est un corps dont on a peu parlé — une troupe montée qu'on tenait à l'écart, au nord, et qui vint donner sur le flanc anglais quand celui-ci s'était déjà usé de front.
Ces gens-là étaient les Bretons du duc Pierre, allié du roi. Ils n'ont pas gagné la bataille à eux seuls, et il ne faut point le dire : l'Anglais était déjà entamé quand ils parurent. Mais ce sont eux qui ont rompu ce qui tenait encore, et l'on ferait tort à la vérité de passer leur part sous silence.
Mille chevaux tenus en réserve
Le gros de l'armée du roi s'était retranché derrière le fossé et le talus, face à Castillon. Mais tout le monde n'était pas dans le camp. À quelque distance en arrière, vers le nord — une demi-lieue environ, à ce qu'on estime, hors de portée du premier choc —, on avait laissé une troupe montée, gardée à part et non engagée, comme on tient une réserve pour la jeter au bon moment.
On la dit de mille chevaux. Il faut entendre ce nombre comme on entend les comptes des gens de guerre : un ordre de grandeur, un chiffre rond de chronique, non un dénombrement tenu au pied. Et il faut se garder d'une confusion : le duc de Bretagne a fourni à toute cette campagne de Guyenne un apport qu'on porte à quelque quinze cents chevaux ; mais ce ne sont pas les quinze cents qui ont chargé devant Castillon. Ceux qui ont donné ce jour-là, on les compte à un millier environ. L'apport de la campagne et le corps de la journée sont deux choses, et il ne faut pas les fondre en une.
Montauban et La Hunaudaye, capitaines bretons
Qui menait ces chevaux ? Deux capitaines bretons, à ce qu'on rapporte de plusieurs bouches : Jean de Montauban, qui porta naguère la charge de maréchal de Bretagne, et Gilles de la Hunaudaye. Ce sont eux qui avaient les gens en main et qui ont conduit la charge.
Le commandement, pour le nom et la bannière, était au comte d'Étampes — François de Bretagne, cousin du duc —, sous les enseignes duquel marchait ce corps. Mais l'on ne se méprendra pas : ceux qui menaient effectivement les cavaliers au moment de donner étaient Montauban et La Hunaudaye.
Quant au duc Pierre lui-même, qu'on se garde de le mettre à cheval sur ce champ : il n'y était pas en personne. Ce sont ses gens qui ont combattu pour lui, sous son cousin et ses capitaines, comme un prince envoie ses hommes sans être toujours du voyage.
La charge de flanc, jointe à la sortie du camp
Voici, autant qu'on le peut reconstituer, comment la chose se fit. Plus d'une heure durant, l'Anglais avait donné de front contre le retranchement, et ses assauts s'y étaient rompus l'un après l'autre sous le feu des pièces. C'est alors, l'ennemi étant déjà entamé et lassé, que la réserve bretonne fut lâchée : elle longea le camp — par le levant ou par le couchant, on ne saurait le dire — et déboucha sur le flanc de l'armée anglaise pour la charger.
Au même moment, ceux du camp ne demeurèrent pas derrière leurs pieux : les Français abaissèrent les portes de leur retranchement et en sortirent, à pied et à cheval, pour joindre leur effort à celui des Bretons. Pris de front par ceux du camp et de flanc par les chevaux du duc, les Anglais ne tinrent plus. On dit leurs bannières abattues et leur ligne défaite.
Les chroniqueurs qui recueillent ces récits — Jean Chartier parmi eux — content que ces troupes venues en renfort, de grand et noble courage, firent tant et si bien que les Anglais finirent par tourner le dos. Ni l'heure précise de la charge ni le côté par où elle contourna le camp ne sont assurés ; et si l'on aime à dire qu'ils accoururent au bruit du canon, c'est là façon de parler, non parole tenue de témoin.
La Bretagne dans la mouvance du roi
Qu'un corps breton combatte pour le roi de France ne doit étonner personne. Le duc Pierre a rendu l'hommage féodal à Charles VII : c'était voici près de trois ans, le 3 novembre 1450, à Montbazon, en Touraine. Depuis, la Bretagne marche dans la mouvance du roi, et ses gens d'armes prennent leur part des besognes de la couronne, comme on l'a vu en Normandie et comme on le voit ici.
Pour qui veut entendre l'ordonnance de cette cavalerie, rappelons comment le roi a réglé ses gens de guerre voici quelques années, par ses compagnies d'ordonnance. On y compte non par têtes d'hommes mais par lances : la « lance garnie » réunit autour de l'homme d'armes ses gens — page, coutilier, archers —, six hommes en tout, montés. C'est pourquoi l'on dénombre ces troupes en chevaux plutôt qu'en combattants : dire mille chevaux, ce n'est pas dire mille lances, et le lecteur fera la part de cette manière de compter, qui grossit à l'oreille ce que le nombre des lances rendrait plus modeste.