Comment le camp de Bureau a brisé l'assaut
Sur les hauteurs au-dessus de la Dordogne, le maître de l'artillerie du roi avait fait creuser et palissader un camp en ligne brisée, garni d'un grand nombre de bouches à feu. C'est là, contre le fossé et le talus, que l'assaut anglais est venu se rompre le 17 de ce mois, avant que la charge des Bretons n'achève la journée. Récit d'un dispositif, et de ce qui s'y est joué.
On a beaucoup parlé, depuis onze jours, de la charge des Bretons qui a emporté la décision, et du connétable Talbot tombé au plus fort de la presse. On a moins regardé le terrain où tout cela s'est noué. Or c'est le terrain, et la manière dont il avait été disposé, qui expliquent le mieux pourquoi tant de vaillance anglaise s'est dépensée en pure perte. Avant la bataille, il y avait un camp ; et ce camp, maître Jean Bureau, qui tient l'artillerie du roi, l'avait tracé de telle sorte qu'y donner droit devant fût courir au canon.
Le lieu d'abord. Les gens du roi, venus mettre le siège devant Castillon, s'étaient retranchés à quelque distance de la ville, sur les hauteurs qui dominent la Dordogne, en un endroit que protège d'un côté le cours d'un ruisseau encaissé. Le reste du pourtour, là où la terre est libre et où l'on pouvait venir donner, avait été fermé de main d'homme : un fossé creusé profond, et derrière le fossé un talus de terre rejetée, renforcé de troncs d'arbres plantés et liés en manière de palissade.
Mais le trait le plus remarquable, à ce que rapportent ceux qui ont vu l'ouvrage, n'est pas la profondeur du fossé : c'est son tracé. Bureau ne l'avait pas tiré tout droit. Il l'avait conduit en ligne brisée, par retours et saillies, de sorte que le fossé et le talus formaient comme une suite d'angles rentrants. Le dessein en est clair pour qui sait la guerre : un assaillant qui se présente devant une face se trouve aussitôt pris de flanc par les défenseurs postés sur la face voisine. On ne bat plus seulement l'ennemi devant soi ; on le prend d'écharpe, et de plusieurs côtés à la fois.
Car ce talus n'était pas garni de seuls archers. Tout au long des retranchements, dans les saillies et aux angles, on avait rangé les bouches à feu — bombardes, veuglaires, couleuvrines et menues pièces de tout calibre — que les frères Bureau, maître Jean et maître Gaspard, traînent à la suite de l'armée du roi et servent mieux qu'on ne fit jamais. On en compte un grand nombre ; d'aucuns avancent jusqu'à trois cents pièces de toutes tailles, chiffre qu'il faut prendre pour ce qu'il est, une estimation arrondie où le menu se mêle au gros. Tant qu'il en soit, elles étaient assez nombreuses pour que chaque pas de terrain, devant le fossé, fût tenu sous le feu de plusieurs d'entre elles.
Voilà ce qui attendait l'Anglais quand il se résolut à donner. On dit que Talbot, averti par les gens du pays qu'on voyait de la cavalerie sortir du camp vers le levant, crut les Français en train de plier bagage et de décamper ; et que, pour n'en point laisser échapper l'occasion, il poussa droit aux retranchements sans attendre que tout son monde fût rangé. S'il en fut ainsi, jamais méprise ne coûta plus cher : le camp n'était pas vidé, il était garni et prêt.
Les Anglais et les Gascons de leur parti vinrent donc se présenter au pied du fossé. Et c'est là que le dispositif fit son office. À mesure qu'ils approchaient, ils entraient dans le feu des pièces rangées en enfilade : non point le feu d'une batterie unique, qui se voit et que l'on tourne, mais celui de plusieurs, croisé d'un angle à l'autre, qui prend les rangs de biais. On rapporte que chaque coup, donnant en plein dans la presse, jetait bas plusieurs hommes à la fois. Les gens d'armes du roi, abrités derrière leur talus, n'avaient qu'à tenir et à servir les pièces.
L'assaut, pourtant, ne fut pas mou. Les Anglais revinrent, et revinrent encore, donnant de toute leur ardeur contre le fossé et la palissade, se faisant tuer au bord du talus sans le pouvoir forcer. On se battit ainsi un long temps, corps à corps là où ils gagnaient le rebord, le gros demeurant cloué sous le feu sans pouvoir ni entrer ni se déployer. Ce que l'ouvrage leur ôtait, c'était justement ce qui fait la force de l'homme d'armes : l'élan, le nombre porté d'un coup sur un point. Devant un retranchement bien servi, le nombre ne sert plus qu'à offrir plus de cible.
C'est dans cet état — l'assaut épuisé contre le talus, les rangs entamés, l'ennemi ni vainqueur ni délogé — que la cavalerie bretonne, rangée à l'écart, vint donner sur le flanc de la masse anglaise et la rompit. Mais la charge, si elle a achevé la journée, n'en a pas été le ressort. Quand les Bretons ont chargé, l'assaut était déjà brisé sur le fossé de Bureau. Ils ont enfoncé une troupe que le camp avait défaite avant eux.
Reste à dire ce qu'il en a coûté, et nous le disons avec prudence, les comptes de bataille étant toujours sujets à enfler. Du côté du roi, les pertes passent pour légères — on parle d'une centaine d'hommes, tués et blessés mêlés —, ce qui s'entend d'une troupe restée à couvert. Du côté anglais, elles sont lourdes, par milliers entre les morts, les blessés et les pris ; mais le chiffre exact, nul ici ne le tient pour sûr, et nous nous garderons d'en assener un. Ce qui est sûr, et ce que cette journée donne à voir, c'est qu'un retranchement tracé en ligne brisée et garni de canon en nombre peut faire payer cher à la meilleure chevalerie le seul fait de venir le heurter de front.