← Retour à l’édition Guerre

Comment le camp de Bureau a brisé l'assaut

Sur les hauteurs au-dessus de la Dordogne, le maître de l'artillerie du roi avait fait creuser et palissader un camp en ligne brisée, garni d'un grand nombre de bouches à feu. C'est là, contre le fossé et le talus, que l'assaut anglais est venu se rompre le 17 de ce mois, avant que la charge des Bretons n'achève la journée. Récit d'un dispositif, et de ce qui s'y est joué.

Notre envoyé devant Castillon 28 juillet 1453 7 min de lecture

On a beaucoup parlé, depuis onze jours, de la charge des Bretons qui a emporté la décision, et du connétable Talbot tombé au plus fort de la presse. On a moins regardé le terrain où tout cela s'est noué. Or c'est le terrain, et la manière dont il avait été disposé, qui expliquent le mieux pourquoi tant de vaillance anglaise s'est dépensée en pure perte. Avant la bataille, il y avait un camp ; et ce camp, maître Jean Bureau, qui tient l'artillerie du roi, l'avait tracé de telle sorte qu'y donner droit devant fût courir au canon.

Le lieu d'abord. Les gens du roi, venus mettre le siège devant Castillon, s'étaient retranchés à quelque distance de la ville, sur les hauteurs qui dominent la Dordogne, en un endroit que protège d'un côté le cours d'un ruisseau encaissé. Le reste du pourtour, là où la terre est libre et où l'on pouvait venir donner, avait été fermé de main d'homme : un fossé creusé profond, et derrière le fossé un talus de terre rejetée, renforcé de troncs d'arbres plantés et liés en manière de palissade.

Mais le trait le plus remarquable, à ce que rapportent ceux qui ont vu l'ouvrage, n'est pas la profondeur du fossé : c'est son tracé. Bureau ne l'avait pas tiré tout droit. Il l'avait conduit en ligne brisée, par retours et saillies, de sorte que le fossé et le talus formaient comme une suite d'angles rentrants. Le dessein en est clair pour qui sait la guerre : un assaillant qui se présente devant une face se trouve aussitôt pris de flanc par les défenseurs postés sur la face voisine. On ne bat plus seulement l'ennemi devant soi ; on le prend d'écharpe, et de plusieurs côtés à la fois.

Car ce talus n'était pas garni de seuls archers. Tout au long des retranchements, dans les saillies et aux angles, on avait rangé les bouches à feu — bombardes, veuglaires, couleuvrines et menues pièces de tout calibre — que les frères Bureau, maître Jean et maître Gaspard, traînent à la suite de l'armée du roi et servent mieux qu'on ne fit jamais. On en compte un grand nombre ; d'aucuns avancent jusqu'à trois cents pièces de toutes tailles, chiffre qu'il faut prendre pour ce qu'il est, une estimation arrondie où le menu se mêle au gros. Tant qu'il en soit, elles étaient assez nombreuses pour que chaque pas de terrain, devant le fossé, fût tenu sous le feu de plusieurs d'entre elles.

Voilà ce qui attendait l'Anglais quand il se résolut à donner. On dit que Talbot, averti par les gens du pays qu'on voyait de la cavalerie sortir du camp vers le levant, crut les Français en train de plier bagage et de décamper ; et que, pour n'en point laisser échapper l'occasion, il poussa droit aux retranchements sans attendre que tout son monde fût rangé. S'il en fut ainsi, jamais méprise ne coûta plus cher : le camp n'était pas vidé, il était garni et prêt.

Les Anglais et les Gascons de leur parti vinrent donc se présenter au pied du fossé. Et c'est là que le dispositif fit son office. À mesure qu'ils approchaient, ils entraient dans le feu des pièces rangées en enfilade : non point le feu d'une batterie unique, qui se voit et que l'on tourne, mais celui de plusieurs, croisé d'un angle à l'autre, qui prend les rangs de biais. On rapporte que chaque coup, donnant en plein dans la presse, jetait bas plusieurs hommes à la fois. Les gens d'armes du roi, abrités derrière leur talus, n'avaient qu'à tenir et à servir les pièces.

L'assaut, pourtant, ne fut pas mou. Les Anglais revinrent, et revinrent encore, donnant de toute leur ardeur contre le fossé et la palissade, se faisant tuer au bord du talus sans le pouvoir forcer. On se battit ainsi un long temps, corps à corps là où ils gagnaient le rebord, le gros demeurant cloué sous le feu sans pouvoir ni entrer ni se déployer. Ce que l'ouvrage leur ôtait, c'était justement ce qui fait la force de l'homme d'armes : l'élan, le nombre porté d'un coup sur un point. Devant un retranchement bien servi, le nombre ne sert plus qu'à offrir plus de cible.

C'est dans cet état — l'assaut épuisé contre le talus, les rangs entamés, l'ennemi ni vainqueur ni délogé — que la cavalerie bretonne, rangée à l'écart, vint donner sur le flanc de la masse anglaise et la rompit. Mais la charge, si elle a achevé la journée, n'en a pas été le ressort. Quand les Bretons ont chargé, l'assaut était déjà brisé sur le fossé de Bureau. Ils ont enfoncé une troupe que le camp avait défaite avant eux.

Reste à dire ce qu'il en a coûté, et nous le disons avec prudence, les comptes de bataille étant toujours sujets à enfler. Du côté du roi, les pertes passent pour légères — on parle d'une centaine d'hommes, tués et blessés mêlés —, ce qui s'entend d'une troupe restée à couvert. Du côté anglais, elles sont lourdes, par milliers entre les morts, les blessés et les pris ; mais le chiffre exact, nul ici ne le tient pour sûr, et nous nous garderons d'en assener un. Ce qui est sûr, et ce que cette journée donne à voir, c'est qu'un retranchement tracé en ligne brisée et garni de canon en nombre peut faire payer cher à la meilleure chevalerie le seul fait de venir le heurter de front.

Le contexte

L'armée du roi est venue mettre le siège devant Castillon, sur la Dordogne, l'une des places que tient encore le parti anglais en Guyenne.

Maître Jean Bureau tient l'artillerie du roi avec son frère Gaspard ; on les dit à toutes les besognes de canon des dernières campagnes de Normandie et de Guyenne.

Les frères Bureau passent pour avoir multiplié et mieux servi les bouches à feu de l'armée, au point de réduire en peu de temps des places qui tenaient naguère des mois.

John Talbot, l'un des plus renommés capitaines anglais, conduisait la troupe venue au secours de Castillon.

État des informations

Cette analyse décrit, au présent du 28 juillet 1453, le dispositif du camp et la manière dont l'assaut s'y est rompu, d'après ce qu'en rapportent les témoins. Elle s'en tient au constat de ce qu'un retranchement bien servi a pu faire en cette journée, sans rien préjuger de la suite des affaires de Guyenne, et donne en fourchettes des chiffres qu'on ne tient pas pour sûrs.

Ce que l’on sait

  • Avant la bataille, les gens du roi s'étaient retranchés dans un camp fortifié près de Castillon, sur les hauteurs au-dessus de la Dordogne, fermé d'un fossé, d'un talus de terre et d'une palissade de troncs d'arbres.
  • Le fossé et le talus étaient tracés en ligne brisée, par angles, de manière à battre de flanc et d'enfilade le terrain devant les défenses.
  • Un grand nombre de bouches à feu, servies par les frères Jean et Gaspard Bureau, étaient rangées le long des retranchements.
  • L'assaut anglais, répété, s'est brisé contre le fossé et le talus avant que la cavalerie bretonne ne vienne donner sur le flanc et achever la déroute, le 17 juillet.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact des bouches à feu : le chiffre de trois cents pièces qui court n'est qu'une estimation arrondie, où le menu calibre se mêle au gros.
  • Les effectifs engagés et les pertes des deux camps, que les comptes de bataille grossissent d'ordinaire ; nous ne les donnons qu'en fourchettes.
  • L'emplacement précis du camp et le tracé exact de ses retranchements, que ceux qui les ont vus rapportent diversement.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Castillon — Wikipédia

Dispositif du camp retranché de Jean Bureau (fossé, talus, palissade, tracé en ligne brisée), feu d'enfilade de l'artillerie, déroulé de l'assaut anglais et charge bretonne, effectifs et pertes.

secondary

Jean Bureau — Wikipédia

Fonction de Jean Bureau, maître de l'artillerie du roi, et de son frère Gaspard ; leur conduite de l'artillerie dans les campagnes de Normandie et de Guyenne.

secondary

Battle of Castillon — Wikipedia

Description de l'ouvrage : « irregular, wavy line of the ditch and earthwork, which enabled the guns to enfilade any attackers » ; estimation « up to 300 guns » ; déroulé de l'assaut et pertes.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d'information du temps ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n'ait été recoupé.

Articles liés

À la une

Talbot est tombé devant Castillon

La nouvelle a mis huit jours à remonter de Guyenne, et l'on peine encore à la tenir pour vraie : devant Castillon, sur la Dordogne, le vieux Talbot a donné l'assaut au camp retranché du maître de l'artillerie Jean Bureau, et il y a péri avec son fils, le vicomte Lisle. Les bombardes ont fauché les assauts l'un après l'autre ; une charge de cavaliers bretons a achevé la déroute. Deux jours après, le château s'est rendu.

26 juillet 1453, 08h006 min
Entretien

Dans le parc à canons de maître Bureau : « On a calé les pièces, et on a attendu »

Il sert les bouches à feu du roi depuis des années, de siège en siège, sous la main de Jean et de Gaspard Bureau. Manœuvrier du grand parc d'artillerie qui battait le retranchement devant Castillon, il était à sa pièce le matin du 17 de ce mois, quand les gens de Talbot sont venus se jeter sur le fossé. Il parle de son ouvrage : ranger les bombardes, caler les couleuvrines, bourrer la poudre, attendre — puis tirer.

28 juillet 1453, 10h0013 min
Opinion

Ce que j’ai vu à Castillon : le canon commande désormais la bataille

J’étais sur le coteau, du côté du roi, quand le seigneur de Talbot a jeté ses gens contre notre camp. Je n’écris pas pour juger sa mémoire : il est mort en brave, et cela ne se dispute point. J’écris parce que j’ai vu une chose que je n’avais jamais vue en tant d’années de guerre, et que tout homme d’armes, il me semble, ferait bien de peser : le feu des bouches à feu a défait une belle troupe de gens d’armes avant même le choc des lances.

30 juillet 14535 min