Bordeaux affamée rend ses portes au roi
Investie depuis la déroute de Castillon, pressée par l'artillerie et réduite par la disette, la grande ville de Guyenne a composé avec le roi. Au terme d'un siège de plusieurs semaines, Bordeaux rentre dans l'obéissance de Charles VII. Aux Anglais ne reste plus, de ce côté de la mer, que Calais.
Bordeaux a rendu ses portes au roi. La grande cité de Guyenne, que les Anglais tenaient depuis trois siècles et qui s'était de nouveau soulevée pour eux l'an passé, a fini par composer : assiégée, battue par les bombardes et réduite par la faim, elle s'est remise en l'obéissance de Charles VII. La nouvelle, descendue de la Garonne ces derniers jours, met un terme à une campagne menée tout l'été contre les places du pays bordelais.
On se souvient comment l'affaire avait tourné. Au mois de juillet, devant Castillon, l'armée anglaise venue secourir les places de la Dordogne s'était brisée contre le camp retranché et l'artillerie des frères Bureau ; le vieux Talbot, qui avait ramené les Anglais en Guyenne, y était demeuré, dit-on tué par le trait d'une couleuvrine qui lui rompit la jambe. Cette journée perdue, l'ennemi n'avait plus d'armée de campagne à opposer au roi, et les villes du pays tombèrent l'une après l'autre.
De Castillon, prise au lendemain de la bataille, les gens du roi descendirent vers Bordeaux. Le roi lui-même, à ce qu'on rapporte, était venu au pays et tenait son logis non loin de la ville, du côté de Montferrand, pour suivre de près le resserrement du siège. La cité fut investie de toutes parts, par terre et le long du fleuve, et l'on disposa l'artillerie de manière à battre ses abords. Privée de tout secours, coupée de la mer où nulle flotte anglaise ne se montra pour la ravitailler, Bordeaux fut laissée à elle-même.
Et la faim fit le reste. On dit la disette grande dans les murs ces dernières semaines : le menu peuple, le visage défait, mal vêtu et amaigri, craignait pour sa vie, et les vivres manquaient au point qu'il n'était plus de tenir longtemps. C'est dans cet état que les bourgeois résolurent d'envoyer devers le roi pour parlementer, jugeant la place perdue et le secours impossible.
Les conditions s'en sont arrêtées dans la seconde quinzaine d'octobre — de la date juste à laquelle l'accord fut conclu, la garnison rendue et les gens du roi entrés dans la ville, on parle diversement, et nous n'osons trancher entre les jours qu'on nous rapporte. On assure que la ville devra une grosse somme au roi, qu'il fut convenu de la délivrance des prisonniers français, et que quelques-uns des principaux, tenus pour les plus engagés au parti anglais, seront bannis du pays. Les Anglais, dit-on, ont obtenu de se retirer avec les honneurs de la guerre.
Reste à savoir comment le roi entend désormais gouverner une cité si longtemps acquise à l'Anglais et deux fois rebelle. On parle de privilèges confirmés, on parle aussi de gens commis de sa main pour tenir la ville en bride ; mais le détail des accords n'est pas encore bien su de tous, et nous nous garderons d'en rien assurer avant qu'il soit publié.
Une chose est certaine en ce jour : de tout ce que la couronne d'Angleterre tenait naguère de ce côté de la mer, il ne lui demeure plus que Calais. La Guyenne, la Gascogne, le Bordelais sont revenus au roi de France. Ce que fera l'Anglais d'une telle perte, et s'il songe à repasser la mer pour la disputer, nul ne le peut dire à cette heure.