Pourquoi attaquer un camp hérissé de canons ?
C'est la question qui court d'un bout à l'autre du pays bordelais depuis la journée de Castillon : pourquoi le vieux Talbot, capitaine entre tous éprouvé, a-t-il jeté ses gens contre un retranchement garni d'artillerie au lieu d'attendre son heure ? Faute du témoignage du principal intéressé, demeuré sur le champ, nous ne pouvons qu'avancer des conjectures. Tâchons de les peser, sans trancher.
De toutes les nouvelles montées de Guyenne ces derniers jours, aucune n'a tant fait parler que celle-ci : devant Castillon, sur la Dordogne, le seigneur de Talbot a porté ses gens d'armes contre le camp où les capitaines du roi avaient mis en batterie un grand nombre de bouches à feu, et il y a laissé la vie avec une part des siens. Le fait, on le tient pour assuré ; mais la raison qui l'y a poussé, chacun la cherche, et personne n'en peut répondre.
C'est qu'il y a, dans cette affaire, de quoi étonner le moins entendu des hommes de guerre. On ne se rue point de gaieté de cœur sur une position fortifiée, fossé devant et palissade derrière, où l'on sait l'artillerie braquée. Talbot n'était pas un blanc-bec : voilà des années qu'il guerroie, en France comme ailleurs, et son nom seul faisait, dit-on, trembler les villages. Comment un tel homme, à un âge où l'on se pique de prudence plus que d'ardeur, a-t-il pu donner dans ce qui ressemble fort à un piège ? Nous n'avons pas la réponse. Nous n'avons que des suppositions, recueillies de divers côtés, et qu'il faut tenir pour ce qu'elles sont : des reconstructions, faites après coup, par des gens qui n'étaient pas dans la tête du capitaine.
La méprise : une poussière prise pour une fuite
On raconte d'abord — et c'est l'explication qui revient le plus souvent — qu'on l'aurait abusé. Au matin de la journée, des gens de Castillon seraient venus l'avertir que l'ennemi décampait : on voyait, du côté du camp, s'élever une grande poussière, comme d'une troupe qui se met en route et lève le siège. Talbot, à ce qu'on dit, y aurait cru, et se serait hâté de tomber sur un ennemi qu'il croyait en train de plier bagage, dans l'espoir de le tailler en pièces avant qu'il ne se dérobât. Or la poussière, si l'on en croit ce récit, n'était point celle de l'armée : c'étaient les valets, les goujats, tout le menu peuple qui suit les camps, qu'on faisait reculer à l'arrière avant l'affaire. Les gens d'armes et leurs canons, eux, n'avaient pas bougé d'un pied. Si la chose s'est passée ainsi, le malheur serait né d'un nuage de poudre mal lu — mais nous donnons ce trait pour ce qu'il vaut : il court les rangs, on le répète, nul ne l'a vu de ses yeux confirmé par le capitaine lui-même.
L'honneur d'un capitaine engagé
D'autres avancent une raison toute différente, qui tient moins au stratagème qu'à l'honneur. À les entendre, Talbot aurait déjà engagé ses gens, ou donné l'ordre de marcher, avant que d'avoir bien mesuré la force de la position. Le mouvement une fois lancé, un capitaine de son renom ne pouvait plus reculer sans se déshonorer aux yeux des siens et de l'ennemi. Reculer devant un retranchement, après avoir fait sonner la charge, c'eût été, pour un homme de guerre de sa réputation, un aveu qu'il ne pouvait souffrir. On dit qu'il aurait préféré donner contre toute prudence plutôt que de paraître craindre. Cette explication-là ne se peut prouver davantage que la première ; mais elle s'accorde à ce qu'on sait du personnage, et à l'idée que les hommes de guerre se font de leur réputation.
Le naturel de l'homme d'attaque
Une troisième hypothèse, enfin, ne regarde ni la ruse ni l'honneur, mais le tempérament. Talbot passait pour homme d'attaque, prompt à fondre sur l'ennemi, plus porté à donner qu'à temporiser. Toute sa réputation s'est faite de coups hardis, de villes enlevées par surprise, de chevauchées rapides. On peut imaginer qu'un tel homme, voyant l'occasion ou la croyant offerte, ait suivi son penchant naturel et chargé, comme il l'avait fait cent fois, sans s'arrêter au calcul que d'autres eussent fait à sa place. Le naturel, dit-on, revient au galop : il se pourrait que celui de Talbot l'ait emporté là où la froideur l'eût retenu.
Des causes mêlées, et un capitaine désarmé
Ces trois suppositions, on le voit, ne s'excluent point l'une l'autre. Il se peut fort bien qu'elles aient joué ensemble : qu'un avis trompeur soit venu flatter un tempérament déjà tout disposé à l'attaque, et qu'une fois la marche commencée, l'honneur ait interdit le retour en arrière. C'est souvent ainsi que se nouent les grandes fautes : non d'une seule cause, mais de plusieurs qui se rencontrent au mauvais moment. Mais nous n'en savons rien de sûr, et nous nous garderons de présenter pour vérité ce qui n'est qu'assemblage de vraisemblances.
Reste un fait sur lequel on s'accorde, et qui ajoute à l'étrangeté de la chose : Talbot, dit-on, aurait combattu ce jour-là sans armes ni armure, lié par quelque promesse faite naguère lorsqu'il fut tiré de prison. Voilà donc un vieux capitaine s'avançant désarmé contre des canons : que penser d'un tel homme ? Qu'il était téméraire jusqu'à l'aveuglement, ou fidèle à sa parole jusqu'à la mort ? Là encore, chacun jugera selon son inclination, et nous ne prétendons pas trancher pour lui.
Car telle est, au fond, la pente de cette affaire : elle offre à chacun de quoi nourrir l'opinion qu'il avait déjà. Qui tient Talbot pour un foudre de guerre y verra un dernier élan de bravoure ; qui le tient pour un vieillard entêté y verra une obstination funeste. Nous, qui n'étions pas sur le coteau de Castillon et qui n'avons recueilli que des rapports de seconde main, nous nous bornons à poser la question et à ranger les réponses. Pourquoi attaquer un camp hérissé de canons ? Le capitaine seul l'eût pu dire, et il ne le dira pas.