Dans la carrière des juifs : la peur d’un double fléau
Dans les rues où vivent les juifs de Provence, on meurt du mal comme partout ailleurs — des mêmes bosses, du même crachement de sang, aux mêmes jours que les chrétiens. Mais à ce deuil s’en ajoute un autre, que les chrétiens ne connaissent pas : la rumeur qui, de ville en ville, désigne ces mêmes morts comme les empoisonneurs des puits. À Toulon, la nuit du 13 au 14 avril, cette haine a déjà forcé un quartier et laissé une quarantaine de corps.
Dans les villes de Provence où le mal a passé, il est un quartier qui pleure ses morts comme les autres, et qui, par-dessus ce deuil, en porte un second dont nul autre ne connaît le poids. C’est la carrière — ainsi nomme-t-on ici la rue ou le pâté de rues où logent les juifs —, un quartier ni muré ni retranché du reste, où chrétiens et juifs se mêlent encore, ont pignon sur la même voie et se croisent au marché. On y meurt du mal, en ce printemps, comme on en meurt dans les paroisses voisines : des mêmes bosses aux aisselles et aux aines, du même crachement de sang, et dans les mêmes semaines.
Voilà ce qu’il faut dire d’abord, car c’est la vérité que la rumeur veut faire oublier : le mal ne distingue pas le juif du chrétien. Il entre dans la carrière comme il entre au cloître et au palais, il y prend le vieillard et l’enfant, le riche prêteur et le pauvre tailleur, et il les emporte au même rythme. Ceux qui lavent et ensevelissent les morts de la carrière n’y suffisent plus, tout comme, à quelques rues de là, les confréries chrétiennes ne suffisent plus aux leurs.
Mais tandis que le chrétien n’a devant lui qu’un ennemi — le mal —, le juif en affronte deux. Car d’une ville à l’autre court une fable meurtrière : on assure que ce sont les juifs qui, par un poison jeté dans les puits et les fontaines, auraient répandu la mortalité. La chose est fausse de bout en bout, et l’on va voir qu’elle se réfute d’elle-même ; mais elle tue déjà. À Toulon, dans la nuit du 13 au 14 avril, une foule a forcé la carrière, pillé les maisons et laissé derrière elle une quarantaine de morts.
La carrière, un quartier vivant
Qui n’a jamais mis les pieds dans une carrière se figure mal ce qu’elle est. Ce n’est pas un enclos ni une prison : c’est une rue, souvent la carreria, où les familles juives ont leurs maisons serrées les unes contre les autres, et où des chrétiens tiennent boutique porte à porte avec elles. On y trouve l’escola — la synagogue, où l’on prie et où l’on tient les registres de la communauté —, les bains où l’on se purifie, et, hors les murs de la ville, le cimetière où l’on porte les morts.
Là veille une confrérie que les juifs appellent la sainte confrérie, celle qui lave les corps, les enveloppe du linceul et les met en terre selon la Loi. C’est un office d’honneur et de charité, tenu par des membres de la communauté, qui ne se dérobent jamais, fût-ce au plus fort d’une pestilence. En ce printemps, ce sont eux qu’on voit le plus à l’ouvrage, et ce sont eux, aussi, que le nombre des morts accable.
La carrière n’est pas peuplée de mendiants. On y exerce des métiers que la ville chrétienne réclame et que sa loi, souvent, lui interdit à elle-même. Le prêt à intérêt d’abord : défendu au chrétien par l’Église, il est laissé au juif, qui avance l’argent au marchand comme au seigneur, et qu’on méprise de le faire tout en ayant besoin de lui. La médecine ensuite : on compte parmi les juifs des maîtres réputés, que l’on va consulter de loin. Et le négoce, la draperie, le travail du cuir, la revente — tout un peuple d’artisans et de marchands qui fait vivre la rue.
Ces communautés ne relèvent pas toutes du même maître, et c’est ce qui, jusqu’ici, a fait leur sort meilleur ou pire. Dans le comté de Provence, elles vivent sous l’autorité de la comtesse, la reine Jeanne, de la maison d’Anjou. Dans le Comtat, autour d’Avignon et de Carpentras, ce sont les juifs du pape, protégés depuis trois quarts de siècle par l’Église, et cette terre passe pour un refuge ; la principauté d’Orange a de même ses juifs. Beaucoup de ces familles, du reste, ne sont pas d’ancienne souche provençale : ce sont des réfugiés, chassés du royaume de France lors des grandes expulsions du début du siècle, et qui ont trouvé au sud du Rhône une terre où demeurer.
Le premier fléau : on y meurt comme partout
Il faut y insister, car c’est le cœur de l’affaire : dans la carrière, on meurt du mal exactement comme au-dehors. Les signes sont les mêmes que ceux que redisent tous les témoins depuis Marseille — la fièvre soudaine, les bosses qui se lèvent aux aisselles et aux aines, le sang que l’on crache, et la mort en trois ou quatre jours. On y tombe aux mêmes semaines que dans les paroisses chrétiennes voisines, ni plus tôt ni plus tard, ni moins nombreux.
Les rites du deuil, la communauté les tient à l’extrême, mais le nombre les met à la torture. La Loi veut que le mort soit enterré promptement, le jour même s’il se peut ; qu’on lave son corps et qu’on l’enveloppe d’un simple linceul, sans faste, le pauvre comme le riche. La sainte confrérie s’y emploie sans relâche ; mais quand les morts se comptent par maisons entières, les bras manquent, et l’on ensevelit à la hâte ceux qu’on voudrait accompagner. On les couche en terre sans faste ni grand monument, le pauvre auprès du riche.
Que les juifs meurent du mal autant que les chrétiens, chacun le peut voir dans sa propre rue. C’est là, précisément, ce qui donne la mesure du mensonge dont on va parler. Car on ne comprend pas comment celui qui répandrait le poison en mourrait le premier, ni pourquoi il enterrerait les siens à pleine terre s’il tenait de quoi épargner leur vie. Le fait est sous les yeux de tous : la carrière compte ses morts comme la paroisse compte les siens.
Le second fléau : la rumeur des puits
Et pourtant la fable court. On assure, d’un bourg à l’autre, que le mal ne serait pas venu de la mer ni du Ciel, mais d’une main : celle des juifs, qui auraient jeté un poison dans les puits et les fontaines pour faire périr les chrétiens. La chose est une calomnie, et rien d’autre. Nul n’a vu cette main, nul n’a montré ce poison ; et ceux qu’on accuse tombent du mal comme les autres. Elle n’en tue pas moins, à présent, là où le mal a déjà tant tué.
À Toulon, la haine est passée de la bouche aux armes. Dans la nuit du 13 au 14 avril, une foule s’est jetée sur la carrière, a enfoncé les portes, pillé les maisons et tué dans leur logis ceux qu’elle y trouvait. On parle d’une quarantaine de morts — le compte exact, dans une telle nuit, nul ne le tiendra jamais. C’est, à ce que l’on sait, la première carrière de Provence ensanglantée depuis que le mal sévit ; on redoute que d’autres villes ne suivent l’exemple.
Cette peur n’est pas née d’hier, et c’est ce qui lui donne son épaisseur. Les vieux se souviennent : voici près de trente ans, les bandes de pastoureaux qui parcouraient le pays massacrèrent les juifs de Gascogne et du Toulousain. L’année d’après, on cria au complot des lépreux, que l’on disait ligués avec les juifs pour empoisonner les eaux et les fontaines du royaume : il y eut des arrestations en foule et des bûchers, dans le Dauphiné et ailleurs, sur une accusation forgée de toutes pièces. La rumeur d’aujourd’hui reprend, mot pour mot, celle d’alors.
Le plus cruel est que cette accusation ne se peut réfuter aux yeux de qui veut y croire. Comment se laver d’un crime qu’aucune main n’a commis, dont on ne montre ni poison ni témoin, et dont on meurt soi-même avec sa famille ? Plus la carrière enterre ses morts, plus on devrait tenir la fable pour absurde ; et pourtant la peur, une fois lâchée, ne raisonne pas.
Un mince fil d’espérance
Tout n’est pas menace, cependant, et il faut le dire aussi. Dans le Dauphiné, on rapporte que le dauphin Humbert a fait mettre des juifs sous bonne garde — non pour les punir, mais pour les soustraire à la fureur des foules, et les tenir à l’abri le temps que la rage retombe. Emprisonner pour protéger : le remède est étrange, mais il vaut mieux que le bûcher, et il dit qu’un prince, au moins, refuse de livrer ses juifs à la rumeur.
Aux portes du Comtat, où vivent les juifs du pape, on attend autre chose : une parole du souverain pontife. Le pape Clément tient sa cour à Avignon, au milieu du mal, et l’on sait qu’il a la calomnie en horreur. Beaucoup, dans les carrières, espèrent qu’il élèvera la voix pour dire la fable ce qu’elle est et prendre les juifs sous sa garde. Rien de tel n’est encore venu ; mais cette attente est, pour l’heure, tout ce à quoi un homme de la carrière peut se tenir, entre le mal qui frappe et la foule qui gronde.